Manifestations de masse à Prague contre le gouvernement tchèque

Par Markus Salzmann
20 novembre 2019

À la veille du 30e anniversaire de la prétendue Révolution de velours, des centaines de milliers de personnes ont manifesté samedi à Prague, la capitale tchèque, contre le gouvernement corrompu de droite dirigé par le Premier ministre Andrej Babis. Selon la police et les organisateurs de la manifestation, quelque 250.000 personnes y ont participé.

En juin, 300.000 personnes ont protesté contre le gouvernement, et les dernières semaines ont vu une série de manifestations avec plus de 100.000 participants. Les protestations sont principalement dirigées contre Babis, accusé d’abuser de ses fonctions politiques à des fins personnelles et professionnelles. Selon le magazine Forbes, la richesse du Premier ministre tchèque est estimée à 3,3 milliards d’euros, faisant de Babis le deuxième homme le plus riche du pays. Il s’est fait accuser de corruption dans un certain nombre d’affaires.

People take part in a large anti-government protest in Prague, Czech Republic, Saturday, Nov. 16, 2019. (AP Photo/Petr David Josek)

Les manifestations du samedi ont eu lieu la veille du 17 novembre, date à laquelle les premières manifestations qui ont conduit à la chute du régime stalinien en Tchécoslovaquie ont eu lieu en 1989. Quelques jours plus tard, le 26 novembre, le dirigeant stalinien, Ladislav Adamec, et Vaclav Havel se sont rencontrés à la table des négociations. Fin décembre, Havel était président.

Les manifestations soutenues soulignent que la restauration du capitalisme en République tchèque et en Europe de l’Est n’a pas conduit à la prospérité et à la démocratie, mais à des niveaux flagrants d’inégalité sociale et à la montée d’une élite corrompue et autoritaire.

Babis personnifie ce développement. Il entretenait des liens étroits avec les dirigeants staliniens. Plusieurs enquêtes ont confirmé qu’il était actif pour le compte de l’agence de renseignement du StB. Après la restauration capitaliste en 1989, il a utilisé ses contacts pour établir son empire commercial. Il a d’abord fait de l’argent avec Agrofert, une entreprise des secteurs de l’agriculture et de l’alimentation, qui contrôle maintenant certains des principaux médias du pays.

Comme beaucoup d’autres anciens fonctionnaires staliniens en Tchécoslovaquie et en Europe de l’Est, Babis s’est transformé en un ardent partisan du marché capitaliste. Le CSSD social-démocrate et le KSCM post-stalinien, qui soutiennent Babis et son mouvement, ANO, est plein d’anciens fonctionnaires staliniens qui ont personnellement bénéficié de la privatisation des biens publics.

La République tchèque, en particulier, a connu une vente rapide des entreprises publiques au début des années 1990. Le Parti démocratique des citoyens (ODS) et le CSSD ont gouverné dans le cadre de diverses alliances et de partenaires de coalition différents. Mais leur politique est toujours restée la même. L’État a mis en œuvre un programme d’austérité après l’autre dans l’intérêt des élites dirigeantes tchèques et européennes, qui ont promu le militarisme et une campagne répugnante pour faire des réfugiés et des étrangers des boucs émissaires.

Les principaux partis ont connu un déclin rapide. Lors de la dernière élection en 2017, l’ODS n’a obtenu que 11 pour cent des voix, tandis que le CSSD a obtenu 7 pour cent des voix. Babis en a profité en se présentant comme une alternative aux partis établis. L’ONA a remporté les élections de 2017 avec plus de 30 pour cent des voix. La droite est actuellement profondément divisée, tandis que le CSSD s’est scindé en factions qui poursuivent une guerre acharnée. Le parti connaît une chute spectaculaire du nombre de ses membres et pourrait ne pas remporter de sièges au parlement lors des prochaines élections.

Les protestations contre Babis expriment la colère contre l’ensemble de l’establishment politique qui a dirigé le pays au cours des 30 dernières années. Contrairement aux représentations officielles de la République tchèque comme un pays caractérisé par un faible taux de chômage et une croissance économique rapide, la réalité pour la population active est très différente. Un récent sondage a révélé que 38 pour cent des personnes de plus de 40 ans croyaient qu’elles avaient une vie meilleure avant 1989. Chez les travailleurs, ce chiffre est passé à 52 pour cent.

Les organisateurs de la manifestation n’ont rien à voir avec les larges masses de la population. Dans des conditions de protestations massives dans des pays du monde entier et de colère croissante envers les partis traditionnels, ils tentent de contenir les protestations et de les canaliser dans une direction réactionnaire. Ces derniers mois, une série de grèves et de manifestations qui exprimait l’insatisfaction de larges couches de la population a eu lieu dans toute l’Europe orientale, notamment en Pologne, en Serbie et en Albanie.

Les dirigeants du mouvement «Un million de moments pour la démocratie» ont des liens étroits avec les forces libérales et conservatrices pro-européennes de l’Union européenne et visent à faire pression sur le gouvernement pour qu’il adopte une orientation plus pro-européenne. «Nous ne sommes pas en train de faire une autre révolution ou quelque chose de ce genre. Nous essayons, en fait, de conserver ce qui a été réalisé en 1989», explique l’un des organisateurs, Benjamin Roll. Selon eux, la corruption du gouvernement actuel va à l’encontre des intérêts de l’UE.

Mikulas Minar, étudiant en théologie, dirige le mouvement. Son objectif déclaré est de se tenir autant que possible à l’écart des partis politiques. Une rencontre entre les dirigeants du mouvement et des hommes politiques de droite, rapportée par le quotidien allemand, le Frankfurter Allgemeine Zeitung, a toutefois révélé que cette posture apolitique est une fraude transparente.

Alors que certains partis de droite et libéraux ont soutenu les manifestations, les sociaux-démocrates, les staliniens et les syndicats s’y sont opposés. Le KSCM, en particulier, s’inspire de la tradition du parti d’État stalinien, qui a réprimé toute lutte indépendante au sein de la population. Après les manifestations de l’été, le comité central du parti a adopté une déclaration qui soutient explicitement l’ONA de Babis et louant son programme de droite. La déclaration décrivait les manifestations antigouvernementales comme la «déstabilisation» de la République tchèque et mettait en garde contre l’influence des «cercles de la puissance étrangère» et contre un «coup d’État dans l’intérêt des élites de droite».

Cela montre clairement que les travailleurs et les jeunes en République tchèque et en Europe de l’Est font face à des questions fondamentales de perspective politique. Trois décennies de régime capitaliste n’ont pas conduit à la démocratie et à une amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière, comme l’avaient promis les partisans de la restauration capitaliste.

En réalité, elle a provoqué une catastrophe sociale et la montée au pouvoir d’éléments parasites de droite comme Babis. Le mouvement ouvrier en développement doit s'opposer à ces forces dans une perspective socialiste et internationaliste. Pour armer les luttes émergentes avec un programme socialiste, il faut construire des sections du Comité international de la Quatrième Internationale en République tchèque et dans toute l’Europe de l’Est.

(Article paru d’abord en anglais le 19 novembre 2019)

 

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