La destitution de Trump et la politique américaine en Ukraine

Par Patrick Martin
18 novembre 2019

Les deux premiers jours d'audiences télévisées dans la procédure de destitution de Donald Trump ont clairement montré le caractère du conflit qui déchire Washington. Alors que les démocrates fondent leurs accusations contre le président sur des accusations de «corruption» et «d'obstruction», les témoignages montrent clairement qu'ils utilisent l'instrument de destitution pour régler les divergences sur la politique étrangère.

Les trois premiers témoins, le secrétaire d'État adjoint George Kent, l'ambassadeur William Taylor et l'ambassadrice Marie Yovanovitch, ont tous joué un rôle opérationnel majeur dans les efforts déployés par l'impérialisme américain au cours des 15 dernières années pour la mise en place d'un régime fantoche malléable en Ukraine, anciennement la deuxième composante en importance, après la Russie, de l'Union soviétique.

L'ancienne ambassadrice américaine en Ukraine, Marie Yovanovitch (à droite) et son avocat, Lawrence Robbins, arrivent pour témoigner devant le comité du renseignement de la Chambre à Capitol Hill, à Washington [source: AP Photo / Susan Walsh]

L'intervention initiale des États-Unis en Ukraine a pris la forme de la «Révolution orange» de 2004, qui a entraîné le renversement du régime pro-russe dirigé par Viktor Ianoukovitch et son remplacement par le pro-occidental Viktor Iouchtchenco. Mais Iouchtchenko et sa première ministre corrompue Ioulia Timochenko, surnommée la «princesse du gaz» pour son rôle dans le vol d'une fortune à cette industrie, ont rapidement perdu le soutien de la population. En 2010, Ianoukovitch a effectué un retour politique, remporté l'élection présidentielle et rétabli des liens plus étroits avec Moscou.

En 2013-2014, Washington tenta à nouveau, cette fois avec une campagne baptisée «révolution du Maidan», nommée ainsi d’après la place centrale de Kiev occupée par des manifestants antigouvernementaux. La fuite du contenu d’un appel téléphonique incriminant entre la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland et l'ambassadeur américain en Ukraine, Geoffrey Pyatt, a documenté le rôle direct de Washington dans la direction de la campagne de droite qui a finalement conduit Ianoukovitch à l'exil. Nuland s'est vantée que les États-Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars en Ukraine pour promouvoir ses intérêts.

Kent, Taylor et Yovanovitch, salués comme un modèle de vertu et de professionnalisme par les médias et les membres du Comité du renseignement de la Chambre, démocrates et républicains confondus, sont les héritiers et les continuateurs de cette entreprise impérialiste criminelle de longue date. Elle a deux objectifs principaux: ouvrir l’Ukraine, pays de plus de 40 millions d’habitants disposant de vastes ressources naturelles, à l’exploitation par des multinationales américaines; et de saper stratégiquement la Russie en créant un bastion pro-américain sur son flanc sud, dans le cadre des efforts plus larges déployés par Washington pour affronter la Russie dans toute l'Europe de l'Est et au Moyen-Orient, et consolider une position américaine dominante sur la masse continentale eurasienne.

Ce rôle extrêmement réactionnaire et pro-impérialiste a été démontré vendredi dans l'hommage rendu par Yovanovitch, au cours de son témoignage, à Arsen Avakov, ministre ukrainien de l'Intérieur (chef de la police nationale), sous l’ancien président Petro Poroshenko et l’actuel président Volodymyr Zelensky. Avakov est l'un des principaux sponsors des milices fascistes telles que le bataillon Azov, qui glorifie les Ukrainiens qui ont collaboré avec les nazis au cours de la Seconde Guerre mondiale contre l'Union soviétique. En d'autres termes, les responsables du Département d'État célébrés dans les médias pour avoir défendu la démocratie américaine travaillent actuellement avec les fascistes en Ukraine.

Tandis que Yovanovitch a salué Avakov, Kent a cité comme ses héros issus de l’immigration qui se sont ralliés à la défense des États-Unis, Zbigniew Brzezinski et Henry Kissinger, deux des plus grands criminels de guerre de la seconde moitié du XXe siècle.

De l'avis de ces agents de première ligne de l'impérialisme américain, ainsi que des agences de renseignement dont les intérêts sont défendus par les démocrates, Trump met en danger la position déjà très fragile des États-Unis en Ukraine. Cela s'applique non seulement à Zelensky, victime de son stratagème d'intimidation visant à obtenir des munitions politiques contre Biden et les démocrates, mais également à la politique globale de Trump dans la région. Il a déclaré que Poutine devrait être invité au prochain sommet du G7 (où les États-Unis sont l'hôte), reconstituant essentiellement le G8 dont la Russie a été expulsée en 2014, et a suggéré une possible déplacement à Moscou en mai prochain pour la célébration du 75e anniversaire de la Victoire soviétique sur l'Allemagne nazie. Encore plus dangereux, aux yeux des services de renseignement et l’armée, il louait la coopération russe lors de l'assassinat du dirigeant de l’État islamique Abou Bakr al-Baghdadi par les forces spéciales américaines après le retrait ordonné par Trump du nord de la Syrie, permettant à la Turquie, la Russie et le régime d’Assad de reprendre les positions précédemment occupées par les troupes d’opérations spéciales américaines.

Lors de sa conférence de presse de jeudi, la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a souligné l’importance de la politique étrangère dans la campagne pour destituer Trump. Elle a déclaré que les actes de Trump étaient bien pires que le scandale du Watergate qui avait contraint le président Richard Nixon à démissionner, obligeant en fait les démocrates à soumettre les articles de destitution à un vote de la Chambre et à forcer un procès devant le Sénat.

Pelosi a répété la phrase «Tous les chemins mènent à Poutine», ce qui signifie que les décisions de politique étrangère de Trump - y compris la suspension de l'aide militaire à l'Ukraine - ont en commun le fait d'être favorables au président russe. En d'autres termes, elle relançait sous un nouveau prétexte la campagne anti-russe qui reposait sur de fausses déclarations d'une intervention massive de Moscou à l'élection présidentielle de 2016.

Les dirigeants démocrates sont déterminés à exclure du champ de l'enquête de destitution tout véritable crime de Trump, le limitant entièrement à son conflit avec l’establishment de la sécurité nationale lié aux divergences de politique étrangère à l’égard de la Russie, l'Ukraine et le Moyen-Orient. Pelosi a elle-même répété à plusieurs reprises que tout différend avec Trump sur sa persécution d'immigrés, ses attaques contre les droits démocratiques, ses réductions d'impôt pour les nantis et ses efforts pour construire un mouvement raciste et fasciste peuvent attendre les élections de 2020. Seule sa rupture avec le consensus anti-russe sur la politique étrangère à Washington nécessite le traitement plus radical qui est la destitution - dont le but n'est pas tant d’évincer Trump que de forcer un changement de politique sur cette question cruciale.

Le lien entre la campagne de destitution et les divergences en matière de politique étrangère a été affiché vendredi en première page du New York Times, dans une analyse du spécialiste de la politique étrangère du journal, David Sanger, défenseur fréquent des préoccupations de la CIA, du département d’État et du Pentagone, sous le titre: «Pour le président, une question de la politique contre l'obsession».

Sanger a comparé l'actuelle campagne de destitution à celle menée contre Nixon et Bill Clinton, la présentant comme impliquant des problèmes bien plus graves, car ni le Watergate ni le scandale sexuel Clinton «ne touchaient aux intérêts nationaux de l'Amérique dans les affrontements géopolitiques les plus importants de leur époque.»

Cette évaluation est absurde en ce qui concerne Nixon et Watergate, qui découlait directement de la défaite de l'impérialisme américain au Vietnam et des efforts frénétiques de Nixon pour réprimer les sentiments anti-guerre, par le biais d'un espionnage politique massif, de la tentative d'empêcher la publication des Dossiers du Pentagone, et enfin le cambriolage des bureaux du Comité national du Parti démocrate.

Mais Sanger enchaîne pour énoncer de manière remarquablement franche, les vrais problèmes de politique étrangère en jeu dans la destitution de Trump. Il écrit: «Dans une ambiance de division générale à Washington, l'une des rares questions de consensus bipartite de ces six dernières années a été de contrer le vaste plan de désorganisation du président russe Vladimir V. Poutine. Cet effort commence en Ukraine, où une guerre sévit dans l'est du pays depuis cinq ans…»

Selon Sanger, Trump a trahi la politique anti-russe établie par sa propre gouvernement dans une évaluation stratégique du Pentagone selon laquelle la «guerre contre le terrorisme» avait été remplacée comme priorité américaine par «la rivalité entre grandes puissances», en particulier visant la Chine et la Russie. Il a sacrifié cette politique pour faire avancer ses propres intérêts électoraux, comme l'a exprimé le commentaire de l'ambassadeur des États-Unis auprès de l'Union européenne, Gordon Sondland. «Le président Trump se soucie plus de l'enquête sur Biden» que du conflit militaire entre l'Ukraine et la Russie.

La campagne de destitution contre Trump n’a pas le moindre contenu démocratique. Ce n'est pas un effort pour renverser l'une des attaques réactionnaires de Trump contre les travailleurs et les droits démocratiques. C'est un conflit entre deux factions réactionnaires de l'élite dirigeante américaine, l’aspirant fascisant Trump et les démocrates soutenus par la CIA, sur l'orientation de la politique étrangère impérialiste.

Les travailleurs américains ne peuvent s'aligner sur aucune de ces factions mais doivent mettre en avant leur propre alternative à la politique étrangère de domination impérialiste, de subversion et de pillage, fondée sur la lutte pour l'unité internationale de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste.

(Article paru en anglais le 16 novembre 2019)

 

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