Les troubles politiques et économiques s'intensifient au Liban

Par Jean Shaoul
18 novembre 2019

La crise politique et économique du Liban s’est intensifiée alors que les manifestations et les grèves se poursuivent jusqu’à la cinquième semaine. Elles englobent de larges couches de travailleurs et d’agriculteurs pauvres dans tout le pays, au-delà des divisions sectaires et nationales.

Mardi, la Fédération nationale des syndicats d’employés et de travailleurs du Liban a appelé à une grève générale pour dénoncer la mauvaise gestion économique du gouvernement. Elle rapprochait aussi son incapacité à mettre en œuvre les revendications des manifestants, notamment la formation d’un nouveau gouvernement.

Les manifestants se sont déversés dans la rue, érigeant des barrages routiers et scandant «tous, c’est eux tous». C’est l’appel du mouvement de protestation contre tous les partis politiques, pour exiger la fin du système politique sectaire tout entier.

Les universités et les écoles, après une brève réouverture la semaine dernière, sont à nouveau fermées jusqu’à nouvel ordre. Les étudiants protestant contre la corruption du gouvernement, le manque d’emplois et de services publics essentiels et l’envolée du coût de la vie.

Les travailleurs d’Alfa et de Touch, les fournisseurs publics de réseaux mobiles, se sont mis en grève pour exiger des garanties salariales.

Les travailleurs des banques sont restés en grève vu les craintes pour leur sécurité à la suite de l’imposition de contrôles sur les transferts à l’étranger et les retraits de dollars. Ces restrictions de crédit qui ont conduit certains employeurs du secteur privé à réduire les salaires. La chute de la livre libanaise sur le marché noir a entraîné une hausse des prix des marchandises importées, ce qui a conduit à la constitution de stocks alimentaires.

Les stations-service ont commencé à rationner le carburant ou ont fermé, disant qu’elles seront à court de carburant d’ici une semaine.

Selon les données de la banque centrale libanaise, citées dans Al-Akhbar, la dette des consommateurs a atteint 21 milliards de dollars. En outre, la dette hypothécaire se lève à 13 milliards de dollars, ce qui signifie que les ménages paient 1,5 milliard de dollars en intérêts. Mais ces prêts ont à leur tour alimenté une flambée des prix de l’immobilier, de sorte que les coûts du logement absorbent une grande partie des salaires. Aujourd’hui, beaucoup d’emprunteurs sont incapables de faire face à leurs paiements ou de rembourser leurs prêts.

Selon un scénario de la Banque mondiale, toute nouvelle dévaluation conduirait à ce que la moitié des six millions d’habitants du Liban tombent sous le seuil de pauvreté officiel. Elle dit que la crise a peut-être déjà plongé le Liban dans la récession.

Le Syndicat des hôpitaux privés a annoncé que les travailleurs de santé se mettraient en grève à partir du 15 novembre si aucune mesure n’était prise pour remédier au défaut du gouvernement de verser des paiements aux hôpitaux. La crise bancaire rend également impossible l’achat des filtres de dialyse, des endoprothèses cardiaques et d’autres équipements médicaux qui ont dû être payés en dollars.

Mardi, les propos tenus par le Président Michel Aoun dans un discours télévisé, caractérisé par l’insensibilité, n’ont fait qu’ajouter à la colère. Il a déclaré que le Liban sombrerait dans une «catastrophe» si les manifestants ne rentraient pas chez eux et ne permettaient pas au Liban de travailler à nouveau normalement. Il a ajouté que: si ceux qui manifestent «ne voient pas de gens honnêtes dans cet état, alors qu’ils quittent le pays. Car ils n’arriveront pas au pouvoir, ici.»

Peu après, les manifestants ont marché vers le palais présidentiel de Baabda, dans une banlieue de Beyrouth, jusqu’à ce qu’ils soient bloqués par des soldats avec des jeeps, des barbelés et des policiers anti-émeutes, trois hommes en tenue de protection. Ils ont barbouillé des graffitis le long de la route. Un mot d’ordre posait la question: «Comment dormez-vous la nuit, M. le Président?» Rendus furieux par les propos d’Aoun, ils ont appelé les politiciens et leurs sbires à quitter le pays. Ailleurs au Liban, des manifestants ont brûlé des pneus, jeté des pierres sur des soldats et bloqué des routes.

Alaa Abou Fakher, membre du Parti socialiste progressiste druze, a été tué d'une balle dans la tête. Un soldat lui a tiré dessus devant sa femme et son enfant alors qu’ils manifestaient à Khaldeh, au sud de Beyrouth. Un porte-parole de l’armée a affirmé que c’était un accident, le résultat d’une balle perdue tirée pour disperser les manifestants à un barrage routier, et le soldat qui a tiré était sous enquête. Fakher est la deuxième personne à être tuée lors de manifestations généralement pacifiques.

Le mouvement de protestation s’était quelque peu apaisé à la suite de la démission du Premier ministre, Saad Hariri, une marionnette saoudienne, le 29 octobre. Il reste à la tête d’un gouvernement intérimaire jusqu’à ce qu’Aoun obtienne le soutien du Parlement pour un nouveau Premier ministre, qui, selon la Constitution, doit être un homme politique sunnite. Il a refusé d’accepter à nouveau le poste de Premier ministre à moins qu’il ne puisse former un gouvernement «technocratique» ou indépendant. Ce qu’il entend par là c’est un gouvernement contenant peu ou pas des membres provenant du Hezbollah, qui est soutenu par l’Iran, ni du Mouvement patriotique libre du Président dirigé par le gendre d’Aoun et le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil.

La démission de Hariri, bien qu’il s’agisse d’une concession apparente aux manifestants, lui permet, ainsi qu’à ses acolytes, de renforcer leur position en adoptant certaines des revendications populaires, telles qu’un gouvernement non sectaire.

Hariri, qui a été convoqué en Arabie saoudite en septembre peu avant l’éclatement des manifestations, apparemment pour discuter de la crise économique du Liban et d’un éventuel prêt. Il subit des pressions de Riyad pour éliminer l’influence politique du Hezbollah et de l’Iran dans ce pays. Cela est un anathème pour Aoun et son Mouvement patriotique libre, le plus grand parti au Parlement. Aussi pour le Hezbollah lui-même bien entendu, qui — avec son allié chiite, Amal — est de loin le plus grand bloc de coalition, ayant remporté la plus grande part du vote populaire.

Le Hezbollah, Amal et le Mouvement du futur d’Hariri ont nommé Mohammad Safadi, 75 ans, un homme d’affaires milliardaire de Tripoli, qui a fait fortune en Arabie saoudite et ancien ministre des Finances, au poste de Premier ministre. Si cela est accepté, son gouvernement serait chargé de faire adopter un paquet de réformes économiques qui imposerait encore plus d’austérité à la classe ouvrière déjà appauvrie du Liban en échange de 11 milliards de dollars de prêts promis à une conférence internationale l’année dernière.

Safadi a participé à un projet immobilier controversé le long de la côte qui a déclenché des protestations contre la privatisation illégale de la propriété publique. Le mois dernier, il a nié les allégations selon lesquelles il aurait profité de la position de son gouvernement pour obtenir la terre à un prix d’aubaine. Son épouse, Violette, est ministre dans le cabinet de transition de Hariri.

Le fait que l’élite politique libanaise puisse même suggérer un tel homme pour le poste de Premier ministre témoigne de sa faillite et de son isolement total. L’élite politique traite avec mépris l’exigence principale des manifestations de balayer complètement l’ensemble du système politique corrompu existant. En effet, tout porte à croire que le nom de Safadi a été mis en avant pour tester l'opinion et apporter un certain soutien au gouvernement «technocratique» de Hariri. Cette annonce a suscité des manifestations dans la ville natale de Safadi, Tripoli, un bastion sunnite.

Hezbollah et son allié, Amal, pour leur part, ont cherché à consolider le dispositif existant, mis en place en 2016 avec leur soutien à la présidence d’Aoun et au gouvernement de Hariri, qui leur a apporté pouvoir et influence politiques. Leurs promesses d’éradiquer la corruption et la mauvaise gestion économique n’ont rien donné.

Hassan Nasrallah, dirigeant du Hezbollah, a averti ses partisans que tout changement de gouvernement ne ferait qu’aggraver la situation, car il faudra peut-être beaucoup de temps pour former un nouveau gouvernement et résoudre la crise. Faisant écho à son allié, l’Iran, il a accusé les États-Unis et Israël de soutenir les manifestations en coulisses, diabolisé les manifestants. De surcroît, il a envoyé des agents du Hezbollah pour lever les barrages routiers érigés par les manifestants et attaqué les opposants au gouvernement, provoquant plusieurs incidents violents. Mais cela a provoqué un retour de bâton, certains journalistes du quotidien pro-Hezbollah Al-Akhbar démissionnant en signe de protestation contre la diffamation des manifestants.

Plus récemment, Nasrallah a cherché à s’adapter aux demandes des manifestants, en les louant. Aussi, il a exhorté le pouvoir judiciaire à être «courageux» dans sa poursuite des fonctionnaires corrompus et même a demandé les juges à commencer par ceux affiliés à son parti. Il a dit: «S’il y a un cas concernant quelqu’un au Hezbollah, allez-y. Commencez par nous, commencez par nous.»

Le mouvement de protestation au Liban est composé de diverses couches sociales et politiques et manque d’un agenda politique clair. Les différentes associations bourgeoises, les associations professionnelles de travailleurs et les groupes ad hoc petits-bourgeois au sein du mouvement, indépendamment de leur opposition à la configuration politique existante, n’offrent aucune voie pour les travailleurs et les pauvres au Liban.

En effet, le vide politique pose d’énormes dangers politiques avec la menace très réelle d’une intervention des pouvoirs régionaux ou de leurs mandataires locaux. Il est significatif que Washington, Tel-Aviv, Paris et Riyad n’aient pas dit grand-chose au sujet des manifestations. Tout ce qu’ils ont fait c’est des appels vides de sens à «tenir compte des demandes légitimes des manifestants pour mettre fin à la corruption et à la mauvaise gestion» et «préserver la démocratie». En réalité, ils sont déterminés à utiliser la crise politique pour éradiquer le Hezbollah en tant que force politique importante au Liban et en Syrie et ainsi réduire l’influence de l’Iran dans la région. L’Iran, pour sa part, est déterminé à empêcher un tel résultat, notamment en encourageant la répression de l’État.

La lutte au Liban se déroule au milieu d’une vague croissante de militantisme de la classe ouvrière au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. C’est les grèves et les manifestations en Algérie, au Soudan, en Égypte et plus récemment en Irak qui en témoignent. C’est à ces forces et à ces travailleurs au niveau international que les travailleurs libanais doivent se tourner dans une lutte pour le renversement du capitalisme et la construction du socialisme.

(Article paru d’abord en anglais le 16 novembre 2019)

 

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