Le Canada soutient le coup d'État commandité par les États-Unis en Bolivie

Par Roger Jordan
18 novembre 2019

Le gouvernement libéral du Canada a encouragé et appuyé le coup d'État militaire commandité par les États-Unis en Bolivie qui a mené à la démission forcée, dimanche dernier, du président du pays, Evo Morales, et de nombreux autres représentants élus.

Le coup d'État, lancé par des éléments de droite au sein de l'armée, a déclenché une vague de terreur et de violence de la part d'unités militaires et policières lourdement armées, ainsi que d'opposants fascistes à Morales, contre des ouvriers et des paysans pauvres et largement sans défense.

Le premier ministre du Canada Justin Trudeau (AP Photo/Evan Vucci)

«Le Canada appuie la Bolivie et la volonté démocratique de son peuple», a déclaré la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland avec un cynisme absolu. «Nous prenons note de la démission du président Morales et continuerons à soutenir la Bolivie pendant cette transition et les nouvelles élections.»

L'invocation bidon de Freeland de la «démocratie» va de pair avec les déclarations hypocrites du président américain fasciste Donald Trump, qui a applaudi le renversement de Morales par les militaires comme un «pas en avant significatif pour la démocratie» dans les Amériques. De plus, elle est d'autant plus trompeuse étant donné que le Canada a contribué à inciter à des coups d'État antidémocratiques et à des opérations de changement de régime dans toute la région, d'Haïti en 2004, au Honduras en 2009 et au Venezuela plus tôt cette année.

La réalité est que la Bolivie est maintenant au bord de la guerre civile. Des groupes militaires et d'extrême droite sévissent contre toute opposition politique des travailleurs et des paysans, y compris avec des balles réelles et des attaques physiques violentes.

L'administration Trump s'est empressée de reconnaître la légitimité du président autoproclamé et soutenu par l'armée, Jeanine Añez, dont l'élection au Congrès n'a pas obtenu le quorum en raison du boycottage organisé par les partisans de Morales. Le Canada n'a pas encore reconnu officiellement Añez, qui est connue pour son hostilité envers la population autochtone de Bolivie, comme présidente de ce qui est le pays le plus pauvre de l'Amérique du Sud. Toutefois, un représentant d'Affaires mondiales Canada (AMC) a déclaré jeudi qu'Ottawa travaillera avec l'administration d'Añez. «Le Canada appuie une solution institutionnelle qui permettra à une administration intérimaire de préparer de nouvelles élections et d'éviter un vide politique», a déclaré John Babcock, porte-parole des AMC, à la CBC.

Le gouvernement libéral du Canada ne s'est pas contenté d'accueillir le coup d'État de loin. Il a joué un rôle non négligeable en le facilitant. Après l'élection présidentielle du 20 octobre en Bolivie, Ottawa s'est rapidement rangé du côté des opposants de droite de Morales et de l'administration Trump en déclarant la réélection du président bolivien pour un quatrième mandat invalide en raison de fraude électorale. Le Canada a également utilisé son influence considérable au sein de l'Organisation des États américains (OEA) pour faire pression en faveur d'un soi-disant audit des résultats. Dans une autre déclaration, le week-end dernier, Freeland a confirmé que le Canada avait partiellement financé la vérification et lui avait également fourni son «expertise».

Soulignant que la vérification n'était rien de plus qu'un prétexte à peine voilé pour renverser Morales, le ministère des Affaires étrangères de Freeland, officiellement connu sous le nom d'Affaires mondiales Canada, a publié une déclaration le 29 octobre déclarant que les allégations de fraude électorale de l'opposition étaient un fait prouvé et annonçant qu'Ottawa ne reconnaîtrait le gouvernement Morales qu'une fois que de nouvelles élections auraient lieu. C'était deux jours avant même le début de la vérification de l'OEA.

Le complot de coup d'État mené par l'impérialisme américain et canadien a été facilité par les politiques criminelles du gouvernement nationaliste «de gauche» de Morales. Prétendant que sa principale préoccupation était la nécessité de défendre la démocratie et d'assurer la paix, Morales a souhaité la bienvenue en Bolivie à l'équipe de 90 auditeurs de l'OEA qui, comme le WSWS l'a noté, a effectivement remis le sort de son gouvernement entre les mains du département d'État américain. Son départ subséquent laisse ses partisans et des millions d'ouvriers et de paysans de toute la Bolivie à la merci des escadrons de la mort militaires et des voyous fascistes. Ceci souligne la faillite de nationalistes «de gauche» comme Morales, qui ont été salués internationalement par des groupes de pseudo-gauche dans le cadre d'une «marée rose» en Amérique latine.

Le rôle du Canada dans le coup d'État bolivien témoigne de son partenariat militaire stratégique étroit et toujours plus approfondi avec l'impérialisme américain. Tout comme les démocrates et les républicains à Washington, les libéraux et l'élite dirigeante du Canada sont déterminés à maintenir la domination impérialiste américaine et canadienne sur une partie du monde qui devient de plus en plus une arène de compétition et de conflits entre grandes puissances. Des personnalités nationalistes de «gauche» comme Morales et Hugo Chavez, au Venezuela, ont profité de la flambée des prix des matières premières au début des années 2000 pour encourager les investissements et courtiser l'aide financière chinoise et russe.

Des milliards de dollars d'investissements et de profits sont en jeu. Dans toute la région de l'Amérique latine, les sociétés canadiennes ont des intérêts commerciaux importants, surtout dans l'industrie minière et d'autres industries d'extraction des ressources. Dans le pays voisin de la Bolivie, le Chili, qui a conclu un accord de libre-échange avec le Canada en 1997, les entreprises canadiennes ont investi quelque 17,1 milliards de dollars, ce qui en fait la principale destination des capitaux canadiens en Amérique latine.

Fait révélateur, lorsque Trudeau s'est entretenu au téléphone avec le président chilien largement méprisé, Sebastian Piñera, il y a deux semaines, il n'a exprimé aucune opposition à la répression brutale du gouvernement contre les manifestations de masse qui sévissent actuellement dans ce pays. La répression policière brutale a fait plusieurs morts parmi les manifestants et a fait perdre la vue à au moins 180 personnes, dont des enfants. Mais le compte-rendu d’Ottawa sur la discussion de Trudeau avec Piñera indique que le premier ministre du Canada a soulevé avec le milliardaire chilien d'extrême droite «l'inquiétude d'Ottawa au sujet des irrégularités électorales en Bolivie», c'est-à-dire qu'il a discuté des moyens à prendre pour faire pression sur Morales et le destituer.

En Bolivie, les investissements du Canada sont parmi les plus faibles en Amérique du Sud, principalement en raison des tensions avec le gouvernement Morales. En 2012, Morales a nationalisé une mine appartenant à la South American Silver Inc. de Vancouver après que des manifestations de groupes autochtones eurent été attaquées, entraînant la mort d'un militant.

Au cours des dernières années, Morales et son gouvernement MAS ont supplié les sociétés minières du Canada de faire des investissements, se vantant qu'elles offraient des conditions avantageuses semblables à celles offertes aux minières au Canada et aux États-Unis. En 2018 et 2019, le gouvernement a donné le feu vert à plusieurs exploitants miniers canadiens pour explorer ou exploiter de nouveaux sites. Néanmoins, l'investissement total du Canada en Bolivie s'élève actuellement à un peu plus de 300 millions de dollars, selon les chiffres du gouvernement canadien.

Maintenant que les militaires répriment impitoyablement l'opposition populaire et que les forces de la classe dirigeante les plus à droite prennent le dessus, les grandes entreprises canadiennes salivent à l'idée de mettre la main sur les exploitations minières boliviennes, qui représentent environ un tiers des exportations totales du pays.

La volonté de l'élite dirigeante canadienne de sanctionner les coups d'État militaires et la répression violente de l'opposition populaire pour réaliser ses ambitions impérialistes a été démontrée à maintes reprises en Amérique latine et dans les Caraïbes, tant sous les gouvernements libéraux que conservateurs. En 2004, les libéraux ont envoyé des forces militaires en Haïti pour appuyer l'éviction orchestrée par les États-Unis du président élu du pays, Jean-Bertrand Aristide.

Quinze ans plus tard, le Canada contribue à maintenir au pouvoir le régime notoirement corrompu du président haïtien Jovenel Moïse, en dépit des protestations publiques massives et soutenues suscitées par les conditions sociales infernales. Les manifestants, qui exigent également que Moïse soit poursuivi pour le meurtre extrajudiciaire d'opposants politiques, ont spécifiquement dénoncé le rôle de l'impérialisme canadien dans le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental.

À la suite du coup d'État initié par les États-Unis qui a renversé le président hondurien Manuel Zelaya en 2009, le Canada a donné une légitimité internationale au régime militaire nouvellement installé en parrainant une fausse commission de «réconciliation». Entre-temps, la junte militaire a lancé une campagne pour terroriser les opposants politiques, notamment en assassinant et en faisant disparaître des syndicalistes et d'autres militants.

L'impérialisme canadien continue de jouer un rôle important dans la tentative de Washington de renverser le président vénézuélien Nicolás Maduro. En jouant un rôle de premier plan au sein du Groupe de Lima, une alliance de gouvernements de droite proaméricains de l'OEA, le Canada a contribué à offrir une tribune internationale aux hauts fonctionnaires de l'administration Trump, dont le vice-président Mike Pence, pour qu'ils brandissent la menace d’un assaut militaire contre ce pays frappé par la pauvreté.

De plus, des diplomates et des fonctionnaires canadiens ont comploté en coulisse avec l'opposition d'extrême droite du pays pour s'unir derrière le président peu connu de l'Assemblée nationale, Juan Guaidó, et l'encourager à se déclarer président en janvier. Bien qu'une tentative de coup d'État des partisans de Guaidó ait échoué par la suite, le Canada continue de le reconnaître comme le président légitime du Venezuela et de le promouvoir comme un phare «démocratique».

Ce bilan réactionnaire tourne en dérision les prétentions de Trudeau et Freeland à défendre la «démocratie» et les «élections» en Bolivie. Dans la mesure où cette campagne de propagande grotesque conserve toute sa crédibilité, c'est grâce aux efforts du Nouveau Parti démocratique et des syndicats, qui ne se lassent jamais de proclamer que les libéraux de Trudeau sont une alternative «progressiste» aux conservateurs de droite. Le chef du NPD, Jagmeet Singh, qui a rencontré Trudeau la semaine dernière pour discuter des conditions du NPD pour soutenir un gouvernement libéral minoritaire, n'a pas dit un mot sur l'appui d'Ottawa au coup d'État en Bolivie. Il s'agit d'un cas où le silence dénote le consentement.

Les travailleurs canadiens doivent prendre la participation du gouvernement Trudeau au coup d'État militaire en Bolivie et à la campagne de changement de régime menée par les États-Unis au Venezuela comme un sérieux avertissement. Une élite dirigeante prête à employer des méthodes aussi impitoyables pour sécuriser ses investissements, ses marchés et ses matières premières à l'échelle internationale n’hésitera pas à faire de même sur son territoire.

(Article paru en anglais le 15 novembre 2019)

 

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