La Haute Cour du Royaume-Uni interdit la grève de 110.000 postiers du Royal Mail

Par Robert Stevens
15 novembre 2019

L'interdiction de la grève à la société Royal Mail par la Haute Cour est une attaque politique contre les droits démocratiques de la classe ouvrière à laquelle on doit s’opposer. Les postiers de toute la Grande-Bretagne, qui ont voté massivement pour la grève, devraient défier les tribunaux.

Le mois dernier, 110.000 membres du Syndicat des travailleurs de la communication (CWU) ont voté à une majorité de 97 pour cent sur un taux de participation de 76 pour cent pour se mobiliser contre les attaques du Royal Mail Group (RMG) sur leur sécurité d’emploi et leurs conditions de travail.

L'audience d'injonction a été accordée à la société, qui cherchait à déclarer le vote illégal pour cause «d’irrégularités». Le dossier monté par RMG était fondé sur le prétexte fallacieux que les employés des postes «étaient encouragés [par le CWU] à ouvrir leurs bulletins de vote sur place, y inscrivant un «oui», avec leurs collègues présents, en les filmant ou en les photographiant, avant d’introduire leurs bulletins de vote ensemble dans les urnes de leur lieu de travail».

Travailleur du Royal Mail (Neil Moralee)

Le RMG a soumis à la Haute Cour des «preuves» émanant d'au moins 72 sites où il affirme que ce phénomène s’est produit, notamment des images de travailleurs dans une cantine à Swansea avec leur bulletin de vote devant eux.

Le juge Swift a décidé, «qu’il s'agissait d'une ingérence qui avait été décrite correctement comme inappropriée. Les bulletins de vote de grève doivent être des bulletins postaux. Chaque votant devrait recevoir un bulletin de vote à domicile.

«Ce que le CWU a fait était une forme de subversion du processus de vote. C'était une ingérence dans le vote», a-t-il déclaré. Swift a même refusé d’accorder au CWU la permission de faire appel du jugement.

La décision de Swift est une justice de classe flagrante. Son jugement est motivé par la peur, dans les cercles dirigeants, d'un climat social de plus en plus militant dans la classe ouvrière en Grande-Bretagne et dans le monde.

Dans des conditions de la tenue des élections générales dans moins d’un mois, les organes de presse de la classe dirigeante mentionnent chaque jour le danger d'un possible «Hiver du mécontentement». Outre le vote de grève des postiers, les universitaires de 60 universités et d’instituts d’éducation permanente ont voté la grève pour exiger de meilleurs salaires et conditions de travail et pour défendre les retraites. D'autres membres du personnel dans 25 lycées font grève. Les cheminots de deux concessions ferroviaires privées, South Western Railway et West Midlands Trains, vont faire grève à partir du week-end, et des votes sont en cours auprès des travailleurs du métro de Londres et ailleurs au sujet d’un débrayage.

Tout est mis en œuvre pour que cette intensification de la lutte de classe ne sape pas les efforts conjugués du gouvernement conservateur de Boris Johnson et du chef du Parti travailliste Jeremy Corbyn pour circonscrire toute activité politique à des manœuvres parlementaires.

Les préoccupations de Johnson sont évidentes aux yeux des millions de travailleurs et de jeunes souhaitant mettre un terme à l'austérité dictée par les conservateurs. Le Sunday Times a écrit que «le syndicalisme militant se développe à un moment crucial, tant sur le plan politique qu'économique. Pour la première fois depuis l’Hiver du mécontentement, en 1978-1979, lorsque la Grande-Bretagne a été paralysée par des grèves, les syndicats se préparent à un mouvement social de masse. Cela arrive juste au moment où les électeurs se rendent aux urnes et que la nation fait face au Brexit.

«Les troubles se propagent, en particulier dans les anciennes entreprises d'État.»

Le quotidien Sun, qui appartient également à Rupert Murdoch, a déclaré que les grèves sont actuellement «au sixième niveau des plus bas depuis 1891, date de référence historique. Mais les politiciens conservateurs ont affirmé que si le patron de l’extrême gauche travailliste [Corbyn] s’empare du pouvoir, la Grande-Bretagne pourrait voir le retour de mouvements sociaux de l’ampleur de ceux de 1978-79 et de l'Hiver du mécontentement.»

Le juge Swift a convenu avec les avocats du RMG que, à l'approche d'élections générales imminentes, il devait prendre en compte «l'intérêt public plus large».

Malgré les attaques de ses adversaires, Corbyn ne souhaiterait en aucun cas se retrouver hissé au pouvoir par une vague de militantisme dans la classe ouvrière industrielle. ll a passé les quatre ans depuis son accession au poste de chef du Parti travailliste – ceci grâce à la motivation ardente des travailleurs et des jeunes de mettre fin à l'austérité, au militarisme et à la guerre –, à réprimer la lutte des classes et protéger la droite blairiste du Parti travailliste de la colère populaire. C’est le fondement du message qu’il dirige à la classe dirigeante pour se porter à la tête d’un gouvernement qui puisse «unifier le pays» et «cicatriser la fracture du Brexit».

Le mécanisme dont il s’est servi pour arriver à ses fins passe par la relation travailliste avec la bureaucratie syndicale. L'affirmation selon laquelle les travailleurs ont voté en faveur de la grève en raison de l'influence indue du CWU est risible. Le vote pour faire grève témoignait d'un soutien écrasant en faveur d'une lutte des travailleurs contre les attaques contre les emplois et les conditions de travail auxquelles le CWU collabore depuis des années.

Les postiers qui se réunissaient aux cantines et votaient au travail enfreignaient la loi réactionnaire vieille de 35 ans, la loi de 1984 sur les syndicats, qui interdit les scrutins sur le lieu de travail et introduisit des scrutins secrets précédant la grève. Le but de cette législation de l'époque de Thatcher était d'empêcher toute discussion collective sur les actions revendicatives sur le lieu de travail. Mais cela n’était possible qu’à cause de la Confédération des syndicats (TUC) qui avait trahi son engagement à s'opposer aux lois antisyndicales.

Aujourd'hui, il est pratiquement impossible d'organiser une grève qui ne puisse être contestée juridiquement par les employeurs. Le CWU a déclaré à la cour qu'aucun membre ne s'était plaint du processus de vote ni auprès du bureau de certification chargé de superviser juridiquement le processus de vote. Malgré une batterie de lois antigrèves, il était entendu que les syndicats étaient toujours en mesure de plaider en faveur d'un vote de grève qu'ils avaient organisé.

Eh bien non. La décision de la Haute Cour indique clairement que la démocratie ne s'étend qu'aux forces opposées à la grève, à savoir Royal Mail, les conservateurs et les grands médias.

En outre, Royal Mail réclame des «dommages illimités» au syndicat pour avoir même appelé de voter, après avoir réclamé 250.000 £ de dommages et intérêts en raison d’une grève sauvage de militants du CWU dans la ville de Bootle le mois dernier. Le CWU ne combattra même pas cette attaque, mais tentera de limiter la riposte des travailleurs à des recours devant les tribunaux tout en leur faisant miroiter la possibilité que l’élection d’un gouvernement travailliste répondrait à leurs revendications.

Royal Mail a intenté une action en justice le 8 novembre, plus de trois semaines après que le CWU a refusé d'appeler à la grève malgré son mandat écrasant, et a poursuivi ses pourparlers de médiation avec la société et ses discussions avec des actionnaires individuels (article en anglais) visant à éviter une grève.

Au cours des cinq années qui ont précédé 2010, sous les gouvernements travaillistes de Blair / Brown, 36 injonctions ont été demandées par des employeurs, la plupart ayant été accordées par les tribunaux. Au cours de la dernière décennie, alors même que l'austérité avait laissé 14 millions de personnes dans la pauvreté, les syndicats et le Parti travailliste ont continué à respecter les lois antigrèves comme un article de foi. Le Sunday Times ademandé à une source travailliste s'il y aurait une action coordonnée des syndicats contre le gouvernement et les employeurs. La source a répondu: «Les syndicats seraient beaucoup trop prudents pour cela. … Tout signe de cet ordre [coordination] serait réprimé par des injonctions.»

Le syndicat des travailleurs des chemins de fer, de la mer et des transports a ajouté: «Il n'y a pas de coordination entre nous et le CWU.»

À la suite du jugement de mercredi, le secrétaire général du CWU, Dave Ward, a déclaré: «Nous disons au TUC et aux travailleurs du monde entier – dans ce qui est un appel aux armes – qu'il est temps pour nous de rééquilibrer fondamentalement le rapport des forces de ce pays en faveur des travailleurs et de supprimer ces lois draconiennes une fois pour toutes.»

Mais l'appel de Ward s'adresse au TUC, qui n'a pas levé le doigt pour défendre la classe ouvrière depuis des décennies, et à un nouveau gouvernement travailliste: ce n'est pas un appel aux travailleurs pour mener une lutte de classe unifiée.

Si l’on veut s’opposer aux lois interdisant les grèves, cela doit être mené en défiant la bureaucratie syndicale. Des grèves sauvages des postiers doivent être organisées et coordonnées avec d’autres travailleurs dans l’ensemble du secteur de la distribution et de la communication et dans d’autres secteurs entrant en lutte. La principale question à laquelle sont confrontés les postiers est d’enlever la direction de la lutte des mains du CWU et de former des comités d’action de la base, dotés d’un programme socialiste consacré à l’obtention de salaires et de conditions de travail décents pour tous.

(Article paru en anglais le 14 novembre 2019)

 

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