La campagne des démocrates pour la censure d'Internet: qui décidera de ce qui doit être un «mensonge»?

Par Andre Damon
11 novembre 2019

Ces dernières semaines, le New York Times et le Washington Post ont publié d'innombrables éditoriaux et articles d’opinion soutenant que Facebook a la responsabilité d'exercer une censure politique ou, selon leurs termes, de «modérer» le discours politique en ligne.

Répondant à la déclaration du PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, selon laquelle «les gens devraient pouvoir écouter eux-mêmes ce que les politiciens disent», le chroniqueur du New York Times, Timothy Egan, a déclaré avec moquerie: «Oui, bien sûr, laissez les gens écouter eux-mêmes, que cela soit vrai ou non. Ils peuvent décider. Sauf qu'ils ne le peuvent pas.» («Pourquoi Zuckerberg ne comprend pas?»)

Dans un éditorial publié plus tôt ce mois-ci, le Washington Post exigeait que Facebook «se mette au diapason et dénonce les mensonges quand il les voit». («La liberté d'expression ne signifie pas que Facebook doive diffuser des publicités malhonnêtes»).

Dans un éditorial publié par le New York Times plus tôt la semaine dernière, Tim Wu, professeur de droit à l'Université Columbia, a soutenu que Facebook devrait mettre fin à la «diffusion de la désinformation» en faisant comme Twitter et en interdisant la publicité politique. Facebook, écrit-il, est «maintenant l'aberration» en «continuant à accepter non seulement la publicité politique, mais même les mensonges délibérés et malveillants s'ils sont sous la forme de publicités payantes». («Facebook ne se contente pas de permettre les mensonges, il leur donne la priorité»)

Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, témoigne devant le Comité des services financiers de la Chambre des représentants à Washington [Crédit: AP Photo/Andrew Harnik]

Toute la gamme du Parti démocrate a intégré cette campagne médiatique. La semaine dernière, Hillary Clinton a exigé que Facebook supprime «les contenus faux ou qui vise à tromper» ou qu’il «en subisse les conséquences». Ses déclarations faisaient écho à celles de la candidate à la présidence Elizabeth Warren, qui a condamné Facebook pour avoir permis aux «politiciens de diffuser des publicités contenant ce que l’on savait être des mensonges, transformant explicitement la plateforme en une machine de désinformation à but lucratif.»

Le mois dernier, la députée Alexandria Ocasio-Cortez, membre des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA), a exigé que Facebook «retire les mensonges». Elle a été rejointe par la députée Rashida Tlaib, qui a condamné Facebook pour avoir permis aux «politiciens» de faire de «fausses déclarations».

Alors que les démagogues accusent Facebook de «profiter» de la «désinformation», la campagne des démocrates pour la censure d'Internet est dépourvue de tout contenu progressiste. C'est un prétexte à la censure.

S'opposer à la censure, ce n'est pas soutenir Facebook en tant qu'entreprise privée. Ce monopole devrait être retiré du secteur privé et géré comme un service public. Mais la campagne des démocrates n'a rien à voir avec le fait de s'opposer au pouvoir monopolistique de Facebook ou à la richesse de son PDG milliardaire. Elle s'inscrit plutôt dans le cadre d'une campagne, qui dure depuis des années, des services de renseignement américains pour réprimer les points de vue de gauche, antiguerres et progressistes.

Toute la malhonnêteté de la campagne pour la censure d'Internet est contenue dans l'absence de réponse, et encore moins de considération, à une question centrale: qui décidera de ce qui doit être un mensonge? Qu'entend-on par «mensonges», «mensonges délibérés et malveillants», «mensonges connus», «contenu délibérément trompeur», «fausses déclarations» et «désinformation»?

Les médias et les politiciens «fiables», démocrates et républicains, mentent constamment. Ils mentent sur les motivations sous-jacentes de leurs actions, déguisant les crimes impérialistes en langage pour les «droits de l'homme» ou en se servant du prétexte des «armes de destruction massive». Toute la politique bourgeoise est, en fait, un «contenu délibérément trompeur» sous une forme ou une autre.

Facebook devrait-il se ranger du côté du Washington Post, qui appartient à l'homme le plus riche du monde, lorsqu'il déclare que les conclusions des principales autorités mondiales sur les inégalités sociales – Thomas Piketty et Gabriel Zucman – sont erronées? Ou, si l’on prend pour l’autre partie, étant donné que le rapport Mueller n'a trouvé aucune preuve de collusion entre la campagne Trump et le gouvernement russe, tous les journaux qui défendaient cette théorie devraient-ils être censurés, comme Trump le préférerait, pour trafic de «fausses nouvelles»?

Fin 2016, les grands journaux américains ont soudainement commencé à alimenter l'hystérie face à une prétendue épidémie de «fausses nouvelles» qui aurait envahi Internet. WikiLeaks, a dit Hillary Clinton, a répandu des «ragots» sur les «choses terribles que j'ai dû dire à huis clos et comment, en tant que présidente, je serais toujours dans la poche des banquiers dans l'ombre qui ont payé mes frais de conférence».

Mais personne dans la campagne Clinton n'a jamais contesté la véracité des documents publiés par WikiLeaks, y compris la transcription d'un discours payant de Clinton à Goldman Sachs, où elle préconisait la levée des restrictions imposées aux riches qui s'impliquent dans la politique.

Si quelqu'un conteste les affirmations de Clinton et d’autres selon lesquelles WikiLeaks répand de «fausses nouvelles», doit-il être censuré? La position selon laquelle Jeffrey Epstein ne s'est pas suicidé, largement partagée par la population américaine, mais que le Times qualifie de «théorie du complot», doit-elle être qualifiée de «désinformation»?

Lorsque les démocrates exigent que Facebook statue sur la vérité et les mensonges, ils s'attaquent directement au discours politique. Inévitablement, les pouvoirs conférés aux grandes entreprises et à l'État seront utilisés pour renforcer les conceptions et les positions des intérêts sociaux qui déterminent leurs actions.

Armer l'État – ou, en l'occurrence, l'un de ses alliés corporatifs – avec le pouvoir de déterminer la vérité et le mensonge, c'est lui donner le pouvoir d'anéantir la liberté d'expression.

La campagne de destruction de la liberté d'expression menée par de larges pans de l'establishment politique exprime le caractère de plus en plus oligarchique de la société américaine, qui entre constamment en conflit avec les formes démocratiques de gouvernement. Des sections de la classe moyenne supérieure, représentées par des gens comme Ocasio-Cortez, se sont fortement déplacées vers la droite, fournissant leurs propres justifications et prétextes à l'autoritarisme et à la censure.

En 1938, le révolutionnaire russe Léon Trotsky écrivait:

[blockquote]La théorie ainsi que l'expérience historique attestent que toute restriction à la démocratie dans la société bourgeoise est éventuellement dirigée contre le prolétariat. La démocratie bourgeoise n'est utilisable par le prolétariat que dans la mesure où elle ouvre la voie au développement de la lutte des classes. Par conséquent, tout «leader» ouvrier qui arme l'État bourgeois de moyens spéciaux pour contrôler l'opinion publique en général, et la presse en particulier, est un traître.[/blockquote]

Comme Trotsky l'a compris, la véritable cible de la censure est la classe ouvrière. À la base de toutes les demandes pour un plus grand contrôle d'Internet et la diffusion de l'information à travers des plateformes comme Facebook se trouve la peur de la croissance de la lutte des classes et de la capacité des travailleurs à partager l'information en dehors du contrôle des médias de l'establishment, des syndicats et des partis de la classe dirigeante.

(Article paru en anglais le 9 novembre 2019)

 

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