Le gouvernement de l’État de Telangana en Inde lance un ultimatum à 48.000 grévistes licenciés

Par Kranti Kumara
6 novembre 2019

C’est aujourd’hui la date limite qu’a donné le ministre en chef de l’État de Telangana, dans le sud de l’Inde, aux 48.000 travailleurs de la Société de transport routier de Telangana (TSRTC) pour mettre fin à leur grève d’un mois contre les bas salaires, les conditions de travail pénibles et la privatisation imminente de la TSRTC, sinon d’être licenciés.

Le ministre en chef, K. Chandrasekhar Rao, a intensifié son attaque contre les chauffeurs d’autobus, les mécaniciens, et les contrôleurs de la TSRTC à l’issue d’une réunion du cabinet ministériel qui a duré cinq heures, samedi. Il a annoncé que son gouvernement, le Telangana Rashtra Samiti (TRS), avait pris la décision «irrévocable» de privatiser la moitié des liaisons de la TSRTC et avait lancé son ultimatum de retour au travail.

Des policiers arrêtent des militants au cours d'une journée de débrayage annoncée par la société du transport routier de la province de Telangana (TSRTC) et des partis politiques de l'opposition à Hyderabad, en Inde, le samedi 19 octobre 2019. Les syndicats des employés et travailleurs de TSRTC ont entamé la grève illimitée à partir du 5 octobre à travers Telangana, exigeant une fusion avec le gouvernement, entre autres. (Photo AP / Mahesh Kumar A.)

Depuis le début de la grève, K. Chandrasekhar Rao ou, comme on l'appelle couramment, KCR a été déterminé à briser la résistance des travailleurs et à purger au moins les travailleurs les plus militants. Il a arbitrairement déclaré la grève «illégale» et menacé de licencier les travailleurs s'ils ne se présentaient pas au travail le 5 octobre à 18 heures, quelques heures seulement après le début de la grève.

À la consternation de ce petit autocrate, seulement un millier d'ouvriers ont succombé à ses menaces draconiennes.

Par la suite, KCR a déclaré de manière provocante que les 48.000 restés en grève s'étaient «auto-licenciés», retenant illégalement leur salaire pour le mois de septembre, et avait refusé toute discussion de fond avec le comité d'action commune (JAC) des syndicats de TSRTC. Mais visiblement piqué au vif par la résistance de masse, KCR n’a pas ordonné à la direction de TSRTC d’envoyer aux 48.000 travailleurs réfractaires des avis de licenciement formels.

La semaine dernière, le ministre en chef de Telangana a déclaré qu'il serait disposé à ce que les travailleurs de la TSRTC reprennent le travail, mais uniquement s'ils acceptaient des conditions dictatoriales. Pour pouvoir être «réembauchés», ils devraient renoncer à leur droit démocratique et légalement reconnu à la représentation syndicale et s'engager à «ne pas adhérer à aucun syndicat d'employés».

Les grévistes de la TSRTC à Telangana bénéficient d’un large soutien populaire, et dans la mesure où la population a pris connaissance de leur combat, à travers l’Inde. La police a arrêté des centaines de personnes pour avoir participé à des actions en soutien aux travailleurs persécutés de TSRTC.

En 2015, la Haute Cour de Telangana déclara rapidement une grève de la TSRTC illégale, aidant le gouvernement TRS à la briser. Craignant que la confrontation actuelle entre le gouvernement et les travailleurs des transports ne devienne le catalyseur d'une révolte plus large de la classe ouvrière, la Haute Cour s'est montrée jusqu'ici beaucoup plus circonspecte. Environ deux semaines après le début de la grève, le tribunal a déclaré qu'il réservait son jugement sur la légalité de la grève, réprimandant à la fois le gouvernement et les syndicats et ordonnant au gouvernement de retourner à la table des négociations.

Un appel à faire de la défense des travailleurs persécutés de TSRTC le fer de lance d’une contre-offensive de la classe ouvrière contre la privatisation et la précarisation du travail résonnerait dans l’Inde, dans la mesure où tous les travailleurs, y compris les travailleurs des transports d’autres États, les enseignants, les mineurs de charbon et ceux employés par les constructeurs automobiles indiens globalisés, font face à des attaques similaires.

Au lieu de cela, les syndicats et les partis parlementaires staliniens, le Parti communiste indien (CPI) et le Parti communiste indien (marxiste), ou CPM, font tout ce qui est en leur pouvoir pour isoler la lutte militante des travailleurs de TSRTC et les encourager à mettre leurs confiance en la Haute Cour et les manœuvres des partis d'opposition de Telangana. Cela inclut le Parti du Congrès national, qui a longtemps été le fer de lance de l'élite dirigeante pour faire de l'Inde une plaque-tournante de la main-d’œuvre bon marché pour les sociétés transnationales et un «partenaire stratégique mondial» de l'impérialisme américain, et le parti au pouvoir de l'Inde, le parti suprématiste hindou Bharatiya Janata Party (BJP).

Alors que KCR et son cabinet planifiaient l’escalade de leur assaut total contre les travailleurs de la TSRTC samedi, les dirigeants du JAC ont rencontré des représentants des partis d’opposition, notamment les responsables de l’unité étatique du BJP et du CPI.

Suite à cette réunion, et tant que la réunion du cabinet TRS restait en session, E. Ashwathama Reddy, secrétaire du JAC, a déclaré lors d'une conférence de presse: «Quelle que soit l'annonce faite par le cabinet, les travailleurs ne devraient pas s'inquiéter. La grève va continuer.»

En fait, les remarques de Reddy constituaient une auto-accusation dévastatrice du JAC et soulignaient l'urgence pour les travailleurs de la TSRTC d’enlever la direction de leur lutte des mains des syndicats pro-capitalistes.

Le secrétaire du JAC a annoncé que les syndicats demanderaient une rencontre avec le bras droit du Premier ministre indien Narendra Modi, Amit Shah. «Nous rencontrerons le ministre de l'Intérieur Amit Shah», a déclaré Reddy, «pour expliquer la situation et lui demander de se pencher sur la question.»

Shah est un ennemi juré de la classe ouvrière, complice de tous les crimes de Modi, notamment en tant que ministre en chef du Gujarat, Modi a été l'instigateur du pogrom anti-musulman du Gujarat de 2002. Un démagogue de la suprématie hindoue, Shah a décrit à plusieurs reprises les migrants du Bangladesh frappés par la pauvreté comme des «termites», tout en promettant d'élargir le registre national des citoyens, selon lequel deux millions de musulmans de l'État d'Assam, dans le nord-est du pays, ont été ciblés pour être déportés, à travers l'Inde.

Le communautarisme réactionnaire attisé par Modi et Shah vise à intimider et à diviser la classe ouvrière, de manière à faire avancer l'imposition de politiques favorables aux investisseurs. Au cours des dernières semaines, le gouvernement BJP a considérablement réduit les impôts sur les sociétés, accéléré sa campagne de privatisation, réduit ou entièrement enlevé les plafonds d'investissement étranger et versé de vastes sommes, qui auraient pu être utilisées pour répondre aux besoins sociaux criants, aux banques en difficulté du pays.

En décidant de privatiser la TSRTC, KCR et le gouvernement de l'État de Telangana ne font que suivre en réalité la politique préconisée par le ministre du transport et des autoroutes, Nitin Gadkari, membre du cabinet du Shah. Plus tôt cette année, Gadkari a publiquement exhorté les gouvernements des États indiens à privatiser les transports en commun, estimant qu'il s'agissait d'une ponction intolérable sur les finances. Peu importe que pour des centaines de millions d'Indiens, le transport routier public relativement peu coûteux soit un service essentiel pour se rendre au travail ou à l'école et pour les voyages sur de longues distances.

Face à une opposition sociale croissante, les élites dirigeantes capitalistes de la France et de l'Espagne jusqu'au Chili et à l'Équateur se tournent vers une répression violente. Sans aucun doute, KCR a été encouragé dans son assaut contre les travailleurs de TSRTC par le ferme soutien des grandes entreprises, des tribunaux et des institutions politiques apporté à Modi et à Shah dans l’abrogation illégale du statut semi-autonome du Jammu-et-Cachemire et l’imposition de trois mois d’état de siège dans une région de plus de 12 millions d'habitants.

S'exprimant devant la presse à la fin de la réunion du cabinet TRS de samedi, KCR s'est élevé contre les travailleurs en grève. Il a de nouveau exclu toute négociation sur la revendication principale des travailleurs: que la TSRTC, une agence appartenant au gouvernement et fonctionnant selon des principes à but lucratif, soit fusionnée avec le gouvernement de l’Etat, de manière à fournir une protection accrue de l’emploi et de meilleurs avantages.

«S’ils ne reprennent pas le travail avant le 5 novembre à minuit, nous allons privatiser les 5.000 lignes restantes», a déclaré le ministre en chef de Telangana.

Pendant des années, le gouvernement TRS a délibérément laissé la compagnie d’autobus appartenant à l’État se détériorer, la privant de fonds, afin de fournir un prétexte à sa privatisation.

Cependant, dans un communiqué évoquant les hausses de prix et les réductions de services qui accompagneront la privatisation, KCR a déclaré qu'il était nécessaire de céder près de la moitié des lignes de bus de la société à des compagnies de bus privées afin de leur fournir des «conditions équitables». Bien sûr, il n'a pas expliqué pourquoi il est du devoir d'un gouvernement d'État élu de créer les conditions permettant aux exploitants de bus privés de tirer profit du public.

Actuellement, la TSRTC dessert environ 10.400 liaisons à Telangana et dans les États voisins. Sur ce nombre, 5100 itinéraires doivent être confiés à des entreprises privées au lieu de moderniser le parc d’autobus délabré de la TSRTC.

Les travailleurs de TSRTC ont fait preuve d'un grand courage en défiant les menaces du gouvernement et les tentatives de les affamer jusqu’à la soumission. La grève témoigne également de la radicalisation croissante de la classe ouvrière en Inde et au niveau international. Il y a quelques années à peine, de nombreux travailleurs de la TSRTC ont été induits en erreur par les syndicats et les partis staliniens en leur demandant de soutenir l'agitation en faveur d'un État de Telangana séparé. Sous la direction de KCR et de son TRS, le mouvement séparatiste de Telangana a exploité la colère populaire suscitée par le chômage et d'autres problèmes sociaux pour avancer la revendication réactionnaire et conflictuelle de l'élite de Telangana de se doter d'un appareil d'État régional.

Selon le Hindou Business Line, le JAC a organisé une autre réunion dimanche dans le but supposé de jauger l'état d'esprit actuel des travailleurs. Selon certaines informations, quelques-uns des travailleurs auraient repris le travail. Dans la mesure où cela est vrai, c'est parce qu'ils ont été usés par le refus des syndicats et des partis staliniens de se battre pour mobiliser l'ensemble de la classe ouvrière dans une offensive sociale et politique sans compromis contre le gouvernement de droite KCR et le régime du BJP à New Delhi qui l’appuie.

(Article paru en anglais le 5 novembre 2019)

 

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