Une nouvelle grève des cheminots français éclate hors du cadre syndical

Par Alexandre Lantier
30 octobre 2019

Comme hier, seul un TGV-Atlantique sur trois devrait circuler aujourd’hui suite à une grève de centaines de cheminots du technicentre de Châtillon en région parisienne. Ceux-ci se sont organisés sur leur lieu de travail, indépendamment des syndicats et passant outre le cadre étriqué des négociations entre l’État et les appareils syndicaux. Il est de plus en plus évident qu’une vaste éruption de la lutte des classes couve en France et à l’international.

C’est la seconde fois en octobre qu’une grève des cheminots se lance en dehors du carcan syndical, sur fond d’une mobilisation internationale avec des grèves majeures dans l’automobile aux USA et des manifestations de masse en Algérie, en Catalogne, au Chili, en Irak, et à Hong Kong. Déjà, les cheminots à travers la France avaient spontanément exercé leur droit de retrait le 18, après un accident de train près de Saint-Pierre-de-Vence. Seul cheminot à bord, le conducteur blessé et choqué avait dû s’occuper de tous les passagers, dont de nombreux blessés.

Dans le communiqué du 27 octobre qui explique la nouvelle mobilisation, les grévistes à Châtillon déclarent: «Nous ne pouvons plus accepter de travailler avec des salaires proches du SMIC et gelés depuis 5 ans, en sous-effectif et avec des agents qui démissionnent de plus en plus. Nous avons honte de voir comment la SNCF joue avec la sécurité ou encore le confort des voyageurs, pour des questions de flexibilité et de rentabilité. ... Marre des réorganisations, des bas salaires, des suppressions d’emplois et des sous-effectifs!»

Ils dénoncent la situation où les voyageurs «payent de plus en plus cher des trains, avec de moins en moins de service, des sièges vétustes, des rames parfois avec des toilettes condamnées, des portes bloquées, ou encore des climatisations HS en période de canicule.»

Alors que la colère monte parmi les travailleurs contre la politique d’austérité à travers l’Europe, avec en France la casse du statut des cheminots prévue pour janvier 2020 et la casse des retraites, les grévistes ont déclaré qu’il était impossible de lutter à l’intérieur du cadre syndical.

«La direction considère notre grève illégitime, car nous ne serions pas dans le cadre du délai de 48h pour le service minimum, mais c’était le seul moyen de se faire entendre», ont-ils déclaré, avant d’ajouter: «Nous appelons l’ensemble des cheminots à relever la tête avec nous.»

L’initiative courageuse des cheminots de Châtillon a démasqué en quelques jours le cynisme et la faillite des syndicats, qui en 2018 ont négocié avec Macron la casse du statut des cheminots tout en organisant une «grève perlée» pour couvrir leur traîtrise. Les syndicats avaient fixé un calendrier de grèves, deux jours sur cinq par semaine, permettant à la SNCF de réorganiser les horaires des non-grévistes pour éviter tout inconvénient sérieux. La seule façon d’aller de l’avant est de passer outre ce cadre pseudo-légal qui vise à étrangler le droit de grève.

Sur la «grève perlée», un cheminot a dit: «Elle n’a servi à rien. On a respecté les règles, déposé des DII (Déclarations individuelles d’intention de faire grève, 48 heures avant de débrayer, ndlr). Avec ce système, la direction s’organise, le mouvement n’a aucun impact et on n’obtient rien.»

Mobilisés d’abord contre une tentative de leur enlever 12 jours de repos, les cheminots à Châtillon ont lancé leur grève le 21. Refusant l’offre par la direction d’une prime de 7.000 euros pour mettre fin à leur grève, ils ont exigé le paiement des jours chômés et une prime de 3.000 euros, ce que la SNCF a refusé. Une semaine plus tard, le grand nombre de trains bloqués sans maintenance perturbait l’ensemble du réseau atlantique.

Le syndicat SUD-Rail tente d’accompagner la mobilisation spontanée tout en faisant signe à la direction qu’il agit en fait pour freiner le mouvement. Son secrétaire Erik Meyer a traité la décision de faire grève de «réaction épidermique, à la hauteur de la violence des annonces du management.»

Quant à la direction de la SNCF, inquiète de l’éruption de luttes en dehors du cadre syndical et très consciente du rôle des syndicats, elle leur fait signe d’étrangler la lutte des classes. Un cadre SNCF a évoqué auprès du Parisien la nécessité de préserver le diktat des syndicats sur les travailleurs: «Si on commence à jouer avec les règles de la conflictualité, tout le monde sera perdant, même les organisations syndicales qui seront dépassées.»

Les travailleurs doivent prendre en main leurs propres luttes et rompre avec le cadre national biaisé des négociations syndicales. SUD-Rail, proche du Nouveau parti anticapitaliste (SNCF) d’Olivier Besancenot, et la CGT stalinienne appellent à attendre plus d’un miois avant de lancer une grève à la SNCF, le 5 décembre. Mais les cheminots ne peuvent se fier à ceux qui ont organisé la défaite de 2018, sous peine d’en subir une nouvelle.

L’alternative est de former des comités d’action, indépendants des syndicats, et d’y organiser une lutte politique des cheminots et de tous les travailleurs dans un cadre non pas français mais européen. L’organisation du mouvement des «gilets jaunes» l’année dernière sur les réseaux sociaux donné un exemple de la construction d’un mouvement de masse qui est indépendant des syndicats. La nécessité à présent de déborder les syndicats découle de nombreuses réalités de la lutte.

*Défendre les cheminots et le rail, même à l’échelle de la seule France, nécessite l’organisation d’un mouvement international.

Avec l’ouverture de la concurrence, l’entrée de l’espagnol Renfe, de TrenItalia et de l’allemand FlixTrain sur le réseau français est programmée. Pour empêcher l’État de jouer sur les différences de salaire, il faudra unifier en lutte les ouvriers des sociétés espagnole, italienne et allemande – pays où les travailleurs sont confrontés aux mêmes attaques sociales et aux mêmes politiques d’austérité que leurs frères et soeurs de classe en France. Or les syndicats lancent des mobilisations purement nationales, visant à accompagner leurs négociations de reculs sociaux avec l’État.

*Face à l’action répressive du gouvernement Macron-Philippe, les cheminots devont mobiliser plus largement tous les travailleurs en une lutte politique dépassant celle que voudront mener le NPA ou ses alliés politiques, liés aux tractations syndicales avec Macron.

Par sa violente répression des «gilets jaunes», Macron a donné la couleur de sa réaction à tout mouvement hostile au diktat de l’aristocratie financière. La SNCF et l’État menacent de poursuites les cheminots qui ont exercé leur droit de retrait le 18 octobre. En fait, c’est le cadre pseudo-légal du «service minimum» et de la loi travail, imposée sans vote parlementaire face à l’opposition écrasante des Français, qui foule aux pieds le droit constitutionnel de faire grève et de manifester son opinion. Mais pour tenir face à la contre-offensive que prépare Macron, il faudra mobiliser l’ensemble de la classe ouvrière dans une lutte politique contre l’État capitaliste.

*Il est impossible même d’unifier les seuls travailleurs du rail à travers une mobilisation syndicale.

Pour unifier et mobiliser en lutte tous les travailleurs du rail, il gagner au mouvement les nombreux intérimaires et ouvriers de sociétés sous-traitantes liés à la SNCF. Ceux-ci ne sont pas syndiqués et n’accordent aucune confiance aux syndicats, car ces derniers les ont toujours traités avec mépris, sans chercher à améliorer leurs conditions de travail. Mais c’est à travers une campagne pour mobiliser toutes les couches de la classe ouvrière, et surtout les couches les plus opprimées, qu’il sera possible d’organiser une vrai lutte contre la politique réactionnaire de Macron.

 

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