Élections canadiennes: le Bloc Québécois se fait le champion du chauvinisme de la CAQ

Par Louis Girard
17 octobre 2019

«Vous pouvez opter pour des femmes et des hommes qui vous ressemblent, qui portent vos valeurs, qui partagent vos préoccupations et qui travaillent et qui travailleront pour vos intérêts.»

Ces mots ont été prononcés à la fin du premier débat télévisé des chefs en français par le chef du Bloc québécois (BQ), Yves-François Blanchet, alors qu’il se tenait à quelques mètres du chef néo-démocrate Jagmeet Singh, un Canadien d’origine punjabi qui porte le turban sikh. Ils dévoilent le caractère profondément chauvin, à forte connotation raciste, de la campagne du BQ aux élections canadiennes du 21 octobre.

Le Bloc, historiquement le parti frère sur la scène fédérale du Parti québécois (PQ) qui prône la souveraineté du Québec, a centré sa campagne électorale sur la défense de la loi 21, ou Loi sur la laïcité de l'État, récemment adoptée par la Coalition Avenir Québec (CAQ).

Cette loi interdit le port de signes religieux par les employés de l'État dits en position d'«autorité», y compris les enseignants du primaire et du secondaire, et oblige de recevoir et donner des services publics à visage découvert. Le but visé est d’exclure de la fonction publique les minorités religieuses, en particulier les femmes musulmanes portant le foulard islamique, et de condamner la poignée de celles qui portent le voile intégral à vivre en parias.

Ces deux dispositions s’inspirent largement de mesures chauvines similaires préconisées par les principaux partis politiques de l'establishment québécois, que ce soit la «Charte des valeurs» du Parti québécois (PQ) qui visait à bannir les signes religieux dits «ostentatoires» (mais pas la «discrète» croix chrétienne) de tout le secteur public du Québec, ou la loi 62 du Parti libéral du Québec qui introduisait la notion des services publics seulement «à visage découvert».

Une autre mesure phare du gouvernement caquiste de François Legault, la loi 9, ajoute de nouveaux critères «culturels» dans la sélection des immigrants, ouvrant ainsi grande la porte au racisme et à la discrimination.

La CAQ a invoqué une disposition anti-démocratique de la constitution canadienne, la clause de dérogation à la Charte des droits et libertés, afin de contrer d’avance toute contestation juridique de la loi 21. En réponse à la demande de Legault que les chefs des partis fédéraux s'engagent à ne pas contester la loi 21 devant les tribunaux, les soixante-seize candidats du Bloc québécois ont rapidement signé une déclaration en ce sens.

D’autres demandes centrales de Legault aux partis fédéraux ont aussi été relayées par le Bloc: plus de pouvoir pour le Québec en matière d’immigration et le renforcement de la loi 101, une loi adoptée par le PQ en 1977 qui brime les droits des minorités linguistiques de la province au nom de la défense de la langue française. L’ancien chef du Bloc Québécois pendant près de 15 ans, Gilles Duceppe, a même donné la note A au gouvernement Legault pour sa première année de pouvoir.

En plus du chauvinisme québécois et anti-immigrants qui caractérise son gouvernement, Legault s’est démarqué par des propos anti-ouvriers. Au plus fort du lockout des quelque 1000 employés de l’aluminerie ABI de Bécancour, qui a duré 18 mois, l’ex-PDG multimillionnaire d’Air Transat avait condamné les revendications «excessives» des travailleurs d’ABI. Il en avait profité pour annoncer un assaut tous azimuts de son gouvernement sur l’ensemble de la classe ouvrière en disant que les salaires étaient «trop élevés» dans «tout le secteur manufacturier» du Québec.

L’enthousiasme débordant du Bloc pour le programme profondément chauvin et anti-ouvrier de la CAQ démasque la fraude monumentale que constitue sa prétention à être le seul représentant «des Québécois» dans la campagne électorale en cours.

Lorsque le Bloc insiste dans son slogan électoral que «Le Québec, c’est nous», il parle du Québec de la grande entreprise, qui réclame la destruction des emplois, l’abolition des plans de pensions et le démantèlement des services publics afin d’augmenter ses profits déjà faramineux. C’est le type de démagogie utilisé pendant des décennies par les nationalistes québécois pour subordonner les travailleurs du Québec à «leur» classe dirigeante et les diviser de leurs frères et sœurs de classe d’Amérique du nord et d’outremer.

Et comme la CAQ, et le PQ avant elle, le Bloc cherche à camoufler son programme très à droite, d’une part sous une posture pro-environnementale basée sur la dénonciation hypocrite de projets d’exploitation pétrolière dans l’ouest canadien dont la grande entreprise québécoise a peu de profits à tirer, et d’autre part sous un discours chauvin qui blâme les immigrants et les minorités religieuses pour les ravages économiques et sociaux causés par le capitalisme en faillite.

Lizabel Nitoi, candidate du Bloc dans une circonscription de Laval, a partagé en 2016 un article sur les médias sociaux qui évoquait la «consanguinité massive dans la culture musulmane» et ses effets «sur leur intelligence, leur santé mentale, ou leur santé tout court». Au total, dans les dernières années, pas moins de quatre candidats du Bloc ont relayé des propos islamophobes ou fait la promotion de groupes d'extrême droite, tels que La Meute et le Rassemblement national néo-fasciste de Marine Le Pen en France. Une attachée de presse du Bloc a refusé de condamner de telles prises de position sous le prétexte que «les candidats partagent les valeurs et le programme du Bloc québécois», une position reprise par le chef du Bloc qui les a simplement qualifiées de «graves maladresses».

Il s’agit là d’une tendance internationale. Non seulement sous Trump aux États-Unis ou Bolsonaro au Brésil, mais partout dans le monde, la classe dirigeante attise le chauvinisme et encourage directement les forces d'extrême droite. Elle cherche ainsi à détourner l’attention de ses politiques d'austérité qui ont entraîné une augmentation massive des inégalités sociales; à diviser la classe ouvrière sur des lignes ethniques; à justifier les guerres impériales de conquête à l'étranger; et à injecter de la confusion dans le mouvement grandissant de la classe ouvrière internationale contre le système capitaliste.

Aux côtés du Bloc, c’est tout l’establishment politique et médiatique du Québec qui appuie la CAQ et son chauvinisme anti-musulman. Tel que déjà mentionné, sa loi 21 s’inspire de mesures législatives similaires adoptées par ses prédécesseurs au pouvoir, les libéraux et le PQ. Les chroniqueurs du Journal de Montréal – le quotidien populiste de droite contrôlé par le richissime Pierre Karl Péladeau, lui-même un ancien chef du PQ qui a jonglé avec l’idée de se présenter pour le Bloc – sont d’ardents partisans de la loi 21 et de Legault, qu’ils exhortent continuellement à aller plus loin dans ses mesures chauvines.

Quant au parti supposément «de gauche» Québec solidaire (QS), il joue depuis plus d’une décennie un rôle pernicieux pour faciliter la xénophobie grandissante des élites dirigeantes québécoise et canadienne, en qualifiant de «légitime» le débat frauduleux sur les accommodements «excessifs» accordés aux minorités religieuses et en cherchant à réhabiliter le programme réactionnaire et discrédité du séparatisme québécois.

Les partis fédéraux, même s’ils ont initialement feint l’indignation contre la loi 21 pour mieux s’adapter à l’opposition à la loi parmi la population canadienne, défendent également des politiques chauvines en même temps que l’austérité. Le Parti conservateur d’Andrew Scheer et les néo-démocrates de Singh se sont adaptés à la demande commune du Bloc et de la CAQ en refusant de s’engager à contester la loi devant les tribunaux s’ils sont élus.

Quant au gouvernement Trudeau, son opposition verbale à la loi et sa déclaration qu’il pourrait la contester s’il est réélu sont empreintes d’hypocrisie. Ses quatre années au pouvoir ont été marquées par une hausse massive des dépenses militaires, une participation accrue du Canada aux guerres de pillage de Washington au Moyen-Orient sous le prétexte de combattre le «terrorisme islamique», et une complicité dans la chasse-aux-sorcières lancée par l’administration Trump contre les réfugiés et les immigrants.

Le Bloc québécois a été un ardent partisan des interventions militaires canadiennes à l’étranger, que ce soit en Afghanistan, en Irak ou en Syrie. Il a régulièrement critiqué le NPD pour avoir manqué de fermeté dans son appui aux interventions militaires canadiennes. Et sa promotion de sentiments anti-musulmans a fourni une couverture idéologique à la réémergence du militarisme canadien.

Selon les sondages, il n’est pas exclu que le Bloc détienne la balance du pouvoir dans un gouvernement conservateur minoritaire. Il existe des divergences importantes entre le Bloc et les conservateurs, notamment sur l’attitude envers les compagnies pétrolières, auxquelles les conservateurs sont historiquement beaucoup plus favorables. Néanmoins, le Bloc a une longue histoire de marchandage politique avec les conservateurs, cet autre parti de gouvernement de la classe dirigeante canadienne qui prône l’austérité et le militarisme et dont le chef actuel entretient des liens avec l’extrême droite via le site web Rebel Media. Il faut aussi rappeler qu’entre 2006 et 2011, lorsque les conservateurs de Stephen Harper étaient minoritaires, le Bloc avait régulièrement voté en faveur de leurs budgets d’austérité, motions de «confiance» et discours du Trône.

 

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