La police espagnole attaque des manifestations de masse contre les peines de prison pour les nationalistes catalans

Par Alejandro López et Alex Lantier
16 octobre 2019

Des manifestations ont éclaté dans toute la Catalogne lundi après que la Cour suprême d'Espagne a prononcé de lourdes peines de prison contre 12 nationalistes catalans faussement accusés dans le cadre du référendum sur l'indépendance catalan du 1er octobre 2017.

Quelques minutes à peine après le verdict du lundi matin, des milliers de manifestants sont descendus dans les rues pour exiger la libération des accusés, occupant des places publiques et bloquant les autoroutes dans les villes de la région. A Barcelone, la capitale régionale, ils ont fermé de grandes artères comme la Via Laietana et le Passeig de Gràcia. Selon les chiffres de la police, 25.000 personnes ont manifesté à Gérone, 8000 à Tarragone, 4000 à Sabadell et des milliers dans des dizaines de petites villes catalanes.

En plus des autoroutes, les manifestants ont bloqué les lignes ferroviaires nationales RENFE et le métro de Barcelone.

Des affrontements ont éclaté en début de soirée lorsque la police a attaqué des dizaines de milliers de personnes se rassemblant au centre-ville de Barcelone et marchant sur l'aéroport d'El Prat. En scandant «Faites comme Hong Kong», les manifestants ont tenté de bloquer et d'occuper les terminaux de l'aéroport. L'aéroport a été contraint d'annuler 108 vols lundi et 20 mardi en raison de perturbations du trafic et de l'occupation de ses installations.

La police a violemment chargé les manifestants pour les empêcher d'occuper pleinement le terminal 1 de l'aéroport, et les manifestants ont accusé les forces de sécurité de tirer des balles en caoutchouc et de la mousse nocive. La journaliste française Elise Gazengel a été battue à plusieurs reprises par la police et a affiché des photos de ses contusions sur Twitter.

Au total, 78 manifestants ont été hospitalisés, dont 38 qui étaient encore hospitalisés à la fin de la journée. Trois personnes ont été arrêtées.

Ces condamnations sont le résultat illégitime d'un procès-spectacle qui fait partie de la poussée de la classe dirigeante pour créer le cadre juridique d'un État policier fasciste en Espagne. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) a expliqué ses différences de principe avec la perspective pro-capitaliste, sécessionniste et pro-Union européenne (UE) des partis nationalistes catalans. Cependant, il s'oppose et appelle tous les travailleurs à s'opposer aux peines de prison imposées aux accusés malgré l'incapacité de l’État à prouver les charges retenues contre eux.

Ce sont les premiers prisonniers politiques détenus en Europe occidentale depuis la chute des dictatures fascistes au Portugal en 1974 et en Espagne en 1978. Leurs fausses accusations et leur emprisonnement ont de profondes implications pour la classe ouvrière, cible centrale de la répression policière en Espagne et dans le monde.

Dès le mois de juin, la Cour suprême a démontré son caractère politiquement criminel en décidant que le généralissime Francisco Franco était devenu le chef d'État légitime de l'Espagne lorsqu'il a lancé le coup d'État fasciste contre la République en 1936 qui a déclenché la Guerre civile espagnole. Le gouvernement du Parti socialiste espagnol (PSOE) et l'alliance stalinienne-pabliste Unidas Podemos ont gardé un silence assourdissant sur cette décision. Cependant, elle donne au jugement rendu contre les prisonniers nationalistes catalans le caractère d'une légitimation rétroactive de la répression fasciste de la gauche par Franco.

La Cour suprême a déclaré les accusés coupables de divers chefs de sédition, d'utilisation abusive des fonds publics et de désobéissance. Il a prononcé des peines totalisant plus de 100 ans de prison, y compris :
* Treize ans de prison et d'inéligibilité électorale pour le dirigeant de l'ERC (Gauche républicaine de Catalogne), ancien vice-premier ministre catalan et parlementaire européen Oriol Junqueras, qui a été empêché de siéger au Parlement européen.
* 12 ans de prison et d'inéligibilité électorale pour les anciens ministres régionaux Raül Romeva, Jordi Turull et Dolors Bassa; 11,5 ans pour l'ancien président du Parlement catalan Carme Forcadell; 10,5 ans pour les anciens ministres régionaux Joaquim Forn et Josep Rull; 9 ans pour Jordi Sánchez et Jordi Cuixart, dirigeants des associations culturelles l'Assemblée nationale catalane et Òmnium.
* Une amende draconienne de 200 euros par jour pendant 10 mois pour les anciens ministres régionaux Santi Vila, Meritxell Borràs et Carles Mundó, qui ne peuvent se présenter aux élections pendant 1 an et 8 mois.

Tout le cadre du procès-spectacle organisé par la Cour suprême était illégitime. Le gouvernement du PSOE a invité le parti pro-Franco Vox récemment formé à aider l'État à poursuivre les accusés. Il a inculpé les accusés de rébellion, c'est-à-dire de «se soulever de manière violente et publique» contre l'autorité de l'Etat. En fait, ils ont soutenu un référendum pacifique et ont organisé des manifestations pacifiques.

Il y a eu des violences à grande échelle, mais elles ont été organisées par le gouvernement de droite du Parti populaire (PP) à Madrid, et non par les partisans du référendum. Le gouvernement du PP a ordonné une répression policière brutale contre les électeurs pacifiques qui a fait plus de 1000 blessés et a été vu par des millions de personnes sur les réseaux sociaux à travers le monde.

En fin de compte, le tribunal n'a pas été en mesure de déclarer les accusés coupables au chef d'accusation de rébellion, ce qui aurait pu les envoyer en prison pendant de nombreuses décennies. Au lieu de cela, il les a reconnus coupables du chef de sédition le moins important, à savoir «se lever publiquement et de manière turbulente» pour «empêcher par la force ou de manière illégale» l'application de la loi ou de l'autorité étatique. Le jugement séditieux lui-même a des implications draconiennes pour les droits démocratiques fondamentaux, en particulier le droit de grève et de protestation.

La cour a argumenté qu'en soutenant, en aidant à organiser ou en plaidant en faveur du référendum, les défendeurs ont encouragé les électeurs à résister à la répression contre eux et étaient donc coupables de sédition. L'autre événement cité était une manifestation des 20 et 21 septembre organisée par Jordi Sánchez et Jordi Cuixart contre les raids de la Garde civile sur les bâtiments de l'État catalan visant à confisquer des documents et à empêcher le référendum sur l'indépendance. Lors de cette manifestation, deux véhicules de la Garde civile ont été vandalisés, un acte que Sánchez et Cuixart ont condamné après avoir appelé à des manifestations pacifiques.

Ces décisions créent un mécanisme juridique bidon qui permet à l'État espagnol de condamner quiconque appelle à la sédition, même s'il s'agit d'une manifestation pacifique, et de l'emprisonner pour 15 ans. Le gouvernement n'a qu'à envoyer la police pour attaquer une manifestation, prétendre que les manifestants ont violemment résisté à l'agression, puis blâmer les organisateurs pour «sédition» parce qu'ils auraient incité à une opposition violente à l’État.

Les travailleurs engagés dans des activités légales et protégées par la Constitution, telles que les grèves ou les manifestations contre les expulsions ou les descentes de police contre les migrants, sont maintenant en grand danger juridique.

Les condamnations pour mauvaise utilisation des fonds publics sont tout aussi frauduleuses. Les procureurs n'ont fourni aucune preuve de dépenses du gouvernement catalan pour le référendum après le 6 septembre 2017, date à laquelle le parlement régional a adopté des lois pour le référendum (annulées par la suite par la Cour constitutionnelle). Néanmoins, plusieurs accusés ont été reconnus coupables de cette accusation.

Le soutien unanime de l'UE et des grandes puissances de l'UE à l'action de la Cour suprême est un avertissement qu'il n'existe pas de section de la classe dirigeante européenne qui défende les droits démocratiques. Dans tous les pays, la bourgeoisie s'oriente vers l'imposition d'un État policier et développe des doctrines juridiques à l'instar de celles proposées par les nazis dans les années 1930. La porte-parole de la Commission européenne, Mina Andreeva, a simplement déclaré que la décision «est et reste une affaire intérieure pour l'Espagne, qui doit être résolue conformément à son ordre constitutionnel.»

Berlin s'est fait l'écho de la position de l'UE, invoquant le «cadre» juridico-constitutionnel de l'Espagne pour exiger que la population accepte le verdict. Le ministère français des affaires étrangères a exprimé sa «confiance dans la capacité des autorités espagnoles à surmonter les tensions qui sont apparues en Catalogne». Il a ajouté que la France «soutient l'unité territoriale et constitutionnelle de l'Espagne».

Les organisations corrompues et réactionnaires promues pendant des décennies par les capitalistes espagnols y compris la «gauche» ont toutes clairement exprimé leur soutien au pouvoir. Le Premier ministre par intérim et chef du PSOE Pedro Sánchez, qui a envoyé des milliers d'unités de la police et de la Garde civile pour réprimer les manifestations, l'a défendu en disant: «Personne n'est au-dessus des lois. Dans une démocratie comme l'Espagne, personne n'est jugé pour ses idées ou sa politique, mais pour un comportement criminel, comme le prévoit la loi.»

Tout en critiquant légèrement le jugement, le chef de Podemos, Pablo Iglesias, a insisté pour dire que «chacun devra respecter la loi et accepter le verdict». Il conclut avec complaisance: «Il est temps pour nous de retrousser nos manches et de reconstruire les ponts entre une société catalane divisée et... la société espagnole.»

Le Premier ministre régional catalan Quim Torra a appelé à l'amnistie pour les douze dirigeants. Le responsable nationaliste catalan a déclaré qu'il chercherait à rencontrer le roi d'Espagne Felipe VI et le Premier ministre Sánchez, les personnes qui coordonnent la répression contre les nationalistes catalans. Il a toutefois refusé d'appeler à la désobéissance civile. Son ministre régional de l'Intérieur, Miquel Buch, dirige la répression de la police régionale catalane contre les manifestants.

(Article paru en anglais le 15 octobre 2019)

 

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