Conrad Black dénonce le leadership «faible» de Trudeau et sa «campagne nocive»

Par Roger Jordan
4 octobre 2019

Un éditorial récent du National Post, rédigé par Conrad Black, ultra-réactionnaire et magnat déchu de la presse, jette un éclairage important sur les motifs réels de la prétendue «indignation» de l'establishment politique et médiatique face aux photos des «blackface» du premier ministre Justin Trudeau.

Intitulée «Trudeau n'est pas un raciste, juste un hypocrite et un leader faible», la chronique de Black est un appel sans détour pour l'installation au pouvoir d'un gouvernement d'extrême droite qui n'hésitera pas à utiliser des mesures autoritaires et à cultiver l'extrême droite pour promouvoir les intérêts impérialistes du Canada dans le monde et réprimer la classe ouvrière canadienne, qui fait de plus en plus sentir son opposition.

Black a peu de temps à consacrer à ceux qui dénoncent Trudeau pour s'être maquillé en noir ou brun il y a des décennies – des incidents pour lesquels le premier ministre s'est répandu en excuses. Faisant tout sauf admettre que le «scandale des blackface» a été inventé, Black dit: «Trudeau aurait pu exprimer des regrets... et passer à autre chose», sauf pour deux choses.

D'abord, Trudeau, ou du moins c'est ce que prétend Black, a dirigé une campagne électorale «nocive», employant des tactiques de «guérilla urbaine» et de «calomnie» pour «diffamer» l'opposition. Il s'agit d'une référence au fait que les libéraux, à des fins électoralistes et de façon très limitée, ont cherché à montrer les liens des conservateurs avec l'extrême droite.

Deuxièmement, et de façon encore plus importante, Trudeau a été à la tête d'«une série de politiques qui ont échoué de façon flagrante» et a fait preuve d’«insouciance fiscale».

En plein tollé politico-médiatique suscité par la publication dans le magazine Time d'une photo de Trudeau le visage maquillé en brun alors qu'il était déguisé en Aladin lors d'une fête en 2001, le World Socialist Web Site a écrit que c'était un «pseudo-scandale», utilisé «comme une arme» par une «importante fraction de la bourgeoisie... [qui le] juge insuffisamment impitoyable dans la mise en œuvre de son programme de lutte des classes.»

L'article d'opinion de Black confirme pleinement cette évaluation. Membre de la classe dirigeante depuis sa naissance et, pendant un certain temps, propriétaire de l'un des empires médiatiques les plus importants et les plus influents du monde anglophone, Black expose souvent en termes plus ou moins francs les vues des sections les plus prédatrices du capital.

Trudeau, se plaint Black, est «un homme agréable et bienveillant, mais pas un leader fort».

Il entre ensuite dans le vif du sujet en écrivant: «Les investissements étrangers au Canada ont diminué de 75% en cinq ans, alors que les investissements canadiens en capitaux dans les pays étrangers ont presque triplé. Les signaux d'orage sont partout et la cloche sonne, et le programme de réélection de ce gouvernement est de détruire l'opposition officielle avec de fausses accusations de malveillance raciste, sexiste et sectaire».

Black poursuit en dénonçant les libéraux et leur «mauvaise gestion colossale des questions autochtones, l'obsession absurde entourant les questions de genre et l'hystérie alarmiste au sujet du climat et de l'oppression flagrante de l'industrie pétrolière et de la province de l'Alberta». Tout cela, poursuit-il, «a été financé» par «des impôts élevés et d'importants déficits».

L'enthousiasme de Black pour Donald Trump, le premier ministre britannique Boris Johnson et le Brexit le distingue d'une grande partie de l'élite économique canadienne. Mais des pans importants du monde des affaires – le bilan de Trudeau en faveur de l'austérité et de la guerre, nonobstant – partagent l'impatience de Black et souhaitent un gouvernement qui agira de façon plus agressive contre la classe ouvrière et alignera encore plus étroitement le Canada sur Washington pour appuyer la domination mondiale impérialiste nord-américaine, surtout contre la Chine.

Depuis leur arrivée au pouvoir en 2015, les libéraux de Trudeau ont annoncé des dépenses militaires de plus de 70%, ont entrepris l'acquisition de nouvelles flottes d'avions de guerre et de cuirassés et ont intégré encore plus complètement l'armée canadienne aux offensives militaires et stratégiques de Washington contre la Russie, la Chine et le Moyen-Orient riche en pétrole. Trudeau a également collaboré à la répression brutale de Trump contre les immigrants, a remis des milliards de dollars aux grandes entreprises sous forme de subventions et d'initiatives de privatisation, et a imposé une austérité stricte en matière de soins de santé et dans d'autres domaines des dépenses sociales.

Cependant, une faction importante de l'élite dirigeante considère que cela représente simplement une mise de fonds modeste. Elle craint que le Canada se fasse couper l'herbe sous le pied par le déclin continu du poids du pays dans le commerce et les investissements mondiaux et par la résurgence de conflits entre les grandes puissances, en particulier entre les États-Unis et la Chine, ainsi que par les tensions transatlantiques entre Washington et les puissances impérialistes européennes. Ces antagonismes accélèrent la désintégration des structures multilatérales, comme l'OTAN et les Nations Unies, par l'entremise desquelles le Canada, en tant que puissance impérialiste de deuxième rang, a depuis longtemps défendu ses intérêts mondiaux .

De plus, au cours des douze derniers mois, les cercles dirigeants ont assisté avec une inquiétude croissante à l'intensification des luttes de classe ouvrière au Canada et dans le monde. Il s'agit notamment de la grève de 2018 de 50.000 postiers, qui a été criminalisée par le gouvernement Trudeau, des manifestations des gilets jaunes en France, des manifestations de masse en Algérie et à Hong Kong, de la grève en cours de 48.000 travailleurs de GM aux États-Unis et des manifestations de masse contre le gouvernement ontarien de Doug Ford, qui a Trump comme modèle.

La faction de la classe dirigeante canadienne qui s'oppose à Trudeau craint que les libéraux et les syndicats, qui sont leurs proches alliés, ne soient plus en mesure de réprimer ni contenir l'opposition parmi la classe ouvrière. Ce qu'ils veulent, c'est un gouvernement plus impitoyable et autoritaire qui intensifiera les attaques contre les droits sociaux des travailleurs et déploiera toute la force de l'État capitaliste contre toute opposition de masse à la guerre, aux attaques contre les droits démocratiques et à l'austérité. C'est là le sens des appels de Black pour un gouvernement dirigé par un «leader fort».

Ainsi, les opposants de Trudeau au sein de la classe dirigeante n'ont pas seulement exploité le scandale des «blackface» pour discréditer le premier ministre. Comme l'illustrent les diatribes de Black contre le «salissage de réputation« par les libéraux de «candidats conservateurs respectables», ils l'utilisent aussi pour minimiser et banaliser les liens considérables et croissants des conservateurs avec les forces d'extrême droite et carrément fascistes.

Les conséquences extrêmement réactionnaires de cette campagne de blanchissage sont illustrées par la chronique que Conrad Black a publiée en octobre dernier et qui recommandait à ses lecteurs de voter pour Faith Goldy, candidate d'extrême droite à la mairie de Toronto. Black y a fait l'éloge de Goldy, qui a fourni à Rebel Media des reportages élogieux sur la manifestation néonazie de 2017 à Charlottesville, en Virginie. Elle a, par la suite, participé à un podcast produit par le site web fasciste Daily Stormer. Elle a été présentée comme une «personne civilisée aux opinions raisonnables... une candidate intelligente, courageuse et attrayante», qui reconnaît que «les plus grands problèmes se trouvent dans des régions non blanches».

L’appui que donne Black à Goldy n'est qu'une manifestation de la promotion systématique par les autorités des forces d'extrême droite. Hamish Marshall, directeur national de la campagne électorale des conservateurs, a été l'un des directeurs fondateurs de Rebel Media, qui a récemment défendu la cause du fasciste britannique Tommy Robinson. D'éminents conservateurs, dont l'actuel chef du parti, Andrew Scheer, apparaissent régulièrement dans Rebel Media, notamment à titre d'invité dans l'émission «On the Hunt» de Goldy, jusqu'à ce que Rebel Media doive la congédier en raison de son association ouverte avec le Daily Stormer néonazi.

Trudeau et ses libéraux sont non seulement incapables de résister à la montée rapide de l'extrémisme de droite au Canada, ils encouragent activement cette tendance. On le voit à travers leurs alliances avec les forces d'extrême droite en Ukraine, où ils soutiennent militairement et financièrement le régime de droite de Kiev, et au Venezuela, où le gouvernement Trudeau a joué un rôle clé en soutenant la marionnette américaine Juan Guaidó et a fourni une légitimité internationale aux menaces de guerre de Washington. La promotion incessante de la politique identitaire par le gouvernement Trudeau, qui présente tous les grands problèmes sociaux en termes d’origine ethnique et de genre, donne de l'eau au moulin à l'extrême droite, lui permettant de se positionner de manière démagogique comme défenseur de la «majorité oubliée», voire même de «l'égalité».

Le virage de la bourgeoisie vers des formes autoritaires de gouvernement et la promotion de véritables fascistes par ses factions de droite ou «de gauche» est un phénomène international ayant des racines objectives dans la crise du capitalisme mondial. En France, le président Emmanuel Macron, ancien ministre du gouvernement du Parti socialiste de François Hollande, dirige la répression impitoyable de l'État contre les manifestants des Gilets jaunes et a glorifié Philippe Pétain, collaborateur nazi, le qualifiant de héros national.

En Allemagne, les sociaux-démocrates continuent de jouer un rôle central dans le gouvernement de coalition de la chancelière conservatrice Angela Merkel, qui met en œuvre dans une large mesure les politiques de l'Alternative für Deutschland d'extrême droite. Aux États-Unis, les alliés de Trudeau au sein du Parti démocrate cherchent à se débarrasser Trump en alliance avec de puissantes factions de l'appareil militaire et du renseignement dans une tentative antidémocratique de destitution axée exclusivement sur les questions de sécurité nationale. Ils ne disent rien au sujet des attaques de Trump contre les réfugiés, de la persécution des opposants politiques et des menaces d'effacer des pays entiers de la carte.

Peu importe qui remportera les prochaines élections fédérales, des développements semblables sont au programme au Canada. Les gouvernements provinciaux de droite de l'Ontario et du Québec ont déjà invoqué la clause dérogatoire réactionnaire de la Constitution, qui permet aux gouvernements de faire fi des droits «garantis» dans la Charte des droits et libertés, pour attaquer les droits démocratiques.

Le gouvernement provincial conservateur de l'Alberta a récemment commandé un rapport qui exigeait une réduction généralisée des dépenses publiques de 20 % et proposait une répression draconienne de l'État pour imposer une telle austérité sauvage.

Les grands dangers posés par la situation politique actuelle soulignent la nécessité urgente pour la classe ouvrière d'intervenir avec son propre programme indépendant. L'opposition à la menace de l’extrême droite et aux politiques d'austérité et de guerre, qui sont soutenues par toutes les factions de l'élite dirigeante, ne peut se développer que sur la base d'une perspective socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 1er octobre 2019)

 

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