La campagne de destitution contre Trump aggrave la crise politique américaine

Par Patrick Martin
27 septembre 2019

Avec l'annonce mardi par la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, que la majorité démocrate avait ouvert une enquête de destitution à l’encontre du président Donald Trump, la crise politique aux États-Unis est entrée dans une nouvelle étape explosive.

Le problème immédiat qui a déclenché le conflit est l'appel téléphonique du 25 juillet entre Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky, initialement rapporté dans les médias plus tôt ce mois-ci par un agent de renseignement non identifié. Mercredi matin, sous la pression de certaines parties de l'État et des médias, Trump a publié un résumé de l'appel téléphonique.

Le sénateur Chuck Schumer de New York, chef de la minorité sénatoriale, brandit une copie d'une transcription brute d'un appel téléphonique entre le président Donald Trump et le président de l'Ukraine lorsque Schumer parlait aux médias d'une enquête de destitution du président Trump, le mercredi 25 septembre 2019, sur Capitol Hill à Washington. (AP Photo / Jacquelyn Martin)

Le contenu de la discussion confirme l’attitude de gangster du «commandant en chef» des États-Unis. Trump a exhorté son homologue ukrainien à ouvrir une enquête sur les activités de Hunter Biden, fils du prétendant possible démocrate à l'élection présidentielle 2020, l'ancien vice-président Joe Biden.

Plus d'un média ou commentateur politique a comparé le langage de Trump – même sous la forme aseptisée fournie par la Maison-Blanche – à l'intimidation exercée par un patron de la mafia. Après que Zelensky ait supplié qu’on lui fournisse plus d’armements dont Trump avait gelé la livraison, Trump a dit: «J'aimerais que vous nous rendiez service.» Il soulève ensuite la question de mener une enquête sur le fils de Biden et sur Biden lui-même.

Le discours (article en anglais) prononcé par Trump devant les Nations Unies mardi dernier a également souligné le caractère du gouvernement, en l’occurrence l’emploi du langage de la droite fasciste, dénonçant les «mondialistes» qui veulent «remplacer» l'identité nationale, tout en intensifiant sa diatribe contre «le socialisme et le communisme».

Jusqu'à présent, les dirigeants du Parti démocrate à la Chambre avaient hésité à entamer une procédure de destitution contre Trump, craignant qu'une fracture ouverte à Washington n'entraîne des conséquences imprévisibles, notamment l'intervention de forces venues d'en bas. Cependant, dès mercredi après-midi, il existait une majorité de la Chambre des représentants, environ 217 démocrates et un indépendant, en faveur de la procédure de destitution.

Comme toujours, la décision des démocrates d'agir de manière plus agressive est motivée par les considérations de puissantes factions de l'appareil militaire et du renseignement.

Dans un article publié mercredi soir, le New York Times adétaillé les relations de longue date entre Pelosi et les agences de renseignement, ainsi que le rôle décisif qu'elles ont joué dans la décision sur la destitution: une relation reconnue par Pelosi elle-même:

Pour Mme Pelosi, les implications en matière de renseignement et de sécurité nationale des dernières allégations contre M. Trump ont contribué à trancher la question. Bien avant qu’elle occupe le poste de présidente de la Chambre, Mme Pelosi fut la plus importante démocrate à siéger au comité du renseignement de la Chambre, supervisant le fonctionnement secret de l' appareil de sécurité nationale des États-Unis et aidant à rédiger la loi qui régit la manière dont les responsables du renseignement déposent des plaintes de lanceurs d’alerte et comment cette information est partagée avec le Congrès.

Elle juge que les gestes qu'aurait posés M. Trump – selon lesquelles il aurait fait pression sur le président ukrainien pour qu'il enquête sur un rival politique majeur, puis aurait tenté d'enterrer la plainte d'un lanceur d’alerte du service de renseignement décrivant l’affaire – sont une perversion flagrante du processus.

Les opposants démocrates de Trump ne s'opposent pas à l'intimidation d'un pays plus faible. Leur opposition se limite au seul fait que Trump ait intimidé l’Ukraine pour ses propres fins politiques, plutôt que pour les intérêts plus larges des élites dirigeantes américaines et de l'impérialisme américain. Tel est le contenu des dénonciations des démocrates de Trump pour avoir mis en danger la «sécurité nationale», encourageant certains commentateurs des médias à aller jusqu'à déclarer Trump coupable de trahison: un crime capital.

Il y a des considérations plus larges en jeu qui vont au-delà de l'appel téléphonique avec le président ukrainien. Pour des pans importants de l'élite dirigeante, Trump a perdu tout ce qui lui restait de crédibilité et d’utilité.

Sa politique étrangère est considérée comme de plus en plus erratique et dangereuse comme en témoigne sa marche vers la guerre avec l'Iran, pour ensuite reculer; ses négociations avec les talibans en Afghanistan pour ensuite annuler l'accord à la dernière minute; sa provocation d’une guerre commerciale avec la Chine et, ce faisant, menaçant les vastes intérêts des entreprises liés au commerce et aux finances dans ce pays; sa menace d'annihilation nucléaire à l’égard de la Corée du Nord, puis sa déclaration d’admiration pour Kim Jong-un; et, surtout, son recul de la position anti-russe provocatrice de l'administration Obama.

En matière de politique intérieure, les réductions de l'impôt sur les sociétés de 2017 sont un souvenir lointain, alors que l'économie américaine entre en récession. Trump a également lancé une campagne publique contre la Réserve fédérale américaine, la banque centrale des États-Unis, parce que sa politique visant à défendre les intérêts de l'aristocratie financière dans son ensemble pose obstacle à ses préoccupations électorales immédiates. Il est à noter que la réaction du marché boursier au lancement d’une enquête de destitution contre Trump a été d’afficher sa meilleure journée en deux semaines.

L'annonce d'une enquête de destitution est une surprise pour le camp de Trump, comme témoigne la réaction confuse et de panique de la Maison-Blanche. Elle a dû abandonner l’attitude de non-coopération totale et fournir des documents exigés par le Congrès, en commençant par le résumé de l'appel téléphonique de Trump-Zelensky et en continuant avec la plainte du lanceur d’alerte déposée contre Trump par l'officier de renseignement anonyme remis aux comités du renseignement de la Chambre et du Sénat.

Selon plusieurs articles de presse, les dirigeants démocrates du Congrès seraient favorables à une limitation de l'enquête de destitution à la question de l'Ukraine, à l'exclusion de tout ce qui concerne les attaques de Trump contre les immigrés, sa violation de la Constitution et les autres atteintes aux droits démocratiques.

Lors d'une réunion mercredi, Pelosi, le chef de la majorité, Steny Hoyer, et le président du comité judiciaire, Jerry Nadler, se sont tous déclarés favorables à un processus de destitution «limité» axé sur l'accusation selon laquelle Trump est coupable d’avoir promu ses propres intérêts politiques aux dépens de la «sécurité nationale» américaine.

Le Parti démocrate ne représente pas une véritable alternative aux attaques de Trump contre les droits démocratiques et à la promotion des forces fascistes. Il représente un chemin différent vers un régime autoritaire, fondé sur la promotion de l'armée et du service de renseignement comme le principal arbitre de la politique américaine. Même s’ils réussissaient à éliminer Trump, le vice-président Pence n’en est pas un personnage moins réactionnaire, longtemps associé à la droite fondamentaliste chrétienne.

Trump n'est qu'un symptôme d'une maladie beaucoup plus profonde. Il n’existe aucun soutien véritable en faveur des droits démocratiques et des principes constitutionnels dans toute l’élite dirigeante américaine, obsédée par le danger d’un mouvement venant d’en bas qui menacerait ses profits, sa richesse et ses privilèges. Le déclenchement du processus de destitution ouvre la voie à une intensification beaucoup plus grande de la crise politique, qui nous réserve une abondance de chocs et surprises.

La question décisive dans cette crise est l'action indépendante de la classe ouvrière, dirigée contre les deux factions capitalistes.

Dans sa déclaration de juin 2017, «Révolution de palais ou lutte des classes», qui analysait le conflit au sein de la classe dirigeante à un stade antérieur de son développement, le World Socialist Web Site aexpliqué qu'un «conflit, tout à fait différent, se développe – entre la classe dirigeante et la classe ouvrière, la vaste masse de la population, qui souffre de diverses formes de détresse sociale et qui est complètement exclue de la vie politique».

Au cours des deux dernières années, ce conflit a pris une forme ouverte, comme en témoigne la grève en cours chez General Motors, ainsi que la vague de grèves des enseignants qui devrait reprendre cet automne. Le danger est que les syndicats, les principaux instruments permettant à la classe dirigeante de contrôler et réprimer les luttes ouvrières, cherchent à nouveau à subordonner la classe ouvrière au Parti démocrate.

La classe ouvrière ne peut pas défendre ses emplois, son niveau de vie et ses droits démocratiques ni lutter contre la menace croissante d'une guerre impérialiste, en s'appuyant sur l'un des deux partis de la grande entreprise américaine. Elle doit rejeter les partis républicain et démocrate et construire un mouvement politique indépendant de masse des travailleurs, basé sur un programme socialiste et internationaliste.

(Article paru en anglais le 26 septembre 2019)

 

Commenting is enabled but will only be shown on the live site.