Le fonds de grève de 760 millions de dollars de l’UAW: une manne pour les dirigeants de la Solidarity House mais seulement 250 dollars par semaine pour les travailleurs de GM en grève

Par Eric London
21 septembre 2019

La puissante grève des travailleurs de l'automobile américains contre General Motors oppose 47.000 travailleurs à l'une des sociétés les plus rentables au monde. La grève gagne un large soutien parmi les travailleurs qui considèrent les grévistes comme le bataillon avancé dans la lutte mondiale contre la domination des entreprises et les inégalités sociales.

Une lutte de cette ampleur nécessite la mobilisation d'immenses ressources sociales et économiques. Tout comme les soldats d'une armée doivent être suffisamment équipés pour combattre, les travailleurs engagés dans une grève – une forme de guerre de classe – doivent être approvisionnés de manière adéquate.

Mais les responsables de l'United Auto Workers (UAW, syndicat des Travailleurs unis de l’automobile) bien installés dans le confort de leurs bureaux à Solidarity House, refusent de fournir aux travailleurs de GM le soutien et les ressources dont ils ont besoin pour remporter ce combat.

Premièrement, l'UAW garde les travailleurs de Ford et de Fiat-Chrysler au travail, laissant ainsi les travailleurs de GM isolés et réduisant l'impact de la grève.

Norwood Jewell, à gauche, lors de l'ouverture des pourparlers de 2015 avec l’UAW et Fiat Chrysler (Crédit: uaw-chrysler.com)

Deuxièmement, Solidarity House limite les indemnités de grève à 250 dollars par semaine, ce qui est bien en deçà du minimum requis par les travailleurs de l’industrie automobile pour couvrir leurs besoins de base pendant la grève. Et cette indemnité n’est offerte qu’à partir de la deuxième semaine de grève, ce qui alourdit le fardeau financier des travailleurs de GM.

Calculée sur une base de 40 heures par semaine, l'indemnité de grève s'élève à 6,25 dollars de l'heure, soit 3,20 dollars de moins que le salaire horaire minimum de 9,45 dollars fixé par le Michigan.

Les dépenses financières de l’UAW

La faible rémunération pendant la grève n’est pas due au manque de ressources de l’UAW pour payer davantage les travailleurs. Le fonds de grève que possède l'UAW est de 760 millions de dollars. Cet argent provient directement des contributions des travailleurs. Toutefois, Solidarity House n’attribue qu’une fraction de ce montant aux grévistes.

L’indemnité, inférieure au salaire minimum, établi par Solidarity House place les travailleurs en grève dans une situation financière qui deviendra de plus en plus désespérée au fil des jours. Ce n’est un secret pour personne que GM compte sur la détresse économique des travailleurs pour les forcer à accepter un autre contrat de concessions.

Lundi, le Detroit Free Press écrivait joyeusement: «Qu'est-ce que 250 $ par semaine en indemnité de grève représentent vraiment aujourd’hui? Pas beaucoup. L’indemnité de grève de l'UAW est inférieure au seuil de pauvreté national, inférieure au salaire minimum du Michigan et même inférieure à ce que gagne le retraité moyen en matière de sécurité sociale.»

Notant que le bas salaire de grève profite à l’entreprise, le Free Press a ajouté: «Tous ces chiffres donnent une idée de la difficulté avec laquelle les grévistes de General Motors vivront avec une indemnité de grève de 250 $ par semaine.»

Mais pourquoi l'UAW refuse-t-elle de fournir aux travailleurs le soutien dont ils ont besoin?

L'UAW prétend être un syndicat qui défend les intérêts de dizaines de milliers de membres cotisants. En réalité, il fonctionne comme une entreprise de taille moyenne. Son activité principale consiste à fournir, et à contrôler, une main-d'œuvre à faible coût pour General Motors, Ford et Fiat-Chrysler. Le scandale massif de corruption qui a touché l’organisation n’est que la mise à nue de ce fait.

Le bénéficiaire de cette entreprise corrompue est un groupe privilégié d’environ 450 dirigeants syndicaux salariés, dirigeants, employés de bureau et une multitude de valets sans description de poste clairement définie. Leur seul but – à l'instar des personnages de la mafia dans un film de Martin Scorsese – est d’offrir leurs «muscles» aux responsables syndicaux dont ils dépendent.

Les dossiers du département du Travail montrent que plus de 450 dirigeants de l’UAW ont gagné plus de 100.000 dollars en 2018. Même avec la grève en cours, l’UAW a continué de verser des chèques de paie à ce groupe de travailleurs indépendants. Au moment où les travailleurs reçoivent leur premier salaire de grève, l'UAW aura versé 1,9 million de dollars à son propre personnel.

Selon les documents déposés par le département du Travail en 2018, l'UAW a dépensé plus de 72 millions de dollars en traitements et versements liés aux salaires au personnel de l'UAW, ce qui équivaut à 276.483 dollars par jour. Cela inclut les personnes actuellement sous le coup d'une inculpation, qui touchent entre 2000 et 3000 dollars par semaine. L'UAW a versé 3,7 millions USD à ses 30 officiers en 2018, contre 2,4 millions USD en 2017, soit une augmentation de 54% en un an.

La plupart de ces employés occupent des postes réservés ayant une fonction limitée ou inexistante. Par exemple, les dossiers du département du Travail indiquent qu’il y a 258 représentants, 134 assistants, 83 secrétaires, 42 organisateurs, 27 commis comptables et 25 associés de campagne temporaires, dont la plupart gagnent plus de 100.000 dollars par an. Que font ces gens pour l'amour du ciel?

Indeminé de grève pour les travailleurs de GM après la première semaine, salaire minimum et le salaire hebdomadaire des dirigeants syndicaux

Les documents fournis par l’UAW identifient 18 dactylographes et 10 sténographes! Il semblerait que Solidarity House n’ait pas mis à jour ses descriptions de tâches depuis les années 1950. Quels sont les emplois réels des personnes qui occupent ces postes et qui touchent un salaire légèrement inférieur à 100.000 dollars par an? Est-ce que les travailleurs de l'automobile croient que le président de l'UAW, Gary Jones, et la vice-présidente, Cindy Estrada, dictent leurs courriels aux sténographes, qui écrivent leurs perles de sagesse puis transmettent leurs notes en sténographie à des dactylographes? Jones et Estrada ne savent-ils pas comment envoyer un message texte sur leur propre téléphone cellulaire?

Selon une récente offre d'emploi pour un représentant des services à la section locale 2322 de l'UAW dans le Massachusetts, le travail de représentant consiste à «coordonner les négociations de contrat pilotées par les membres» et oblige les représentants des services à «appliquer les contrats, résoudre les différends» et «traiter les réclamations». «Maintenez une communication régulière et efficace avec les travailleurs». Comme le savent les travailleurs indépendants, toutefois, les représentants de service ne réalisent aucune de ces tâches. Ils gagnent en moyenne 120.000 $ à 140.000 $.

Les 42 «organisateurs» sont principalement composés de bureaucrates âgés de plus de 45 ans gagnant entre 130.000 $ et 140.000 $. Ils n'organisent réellement personne ou quoi que ce soit. Entre 2017 et 2018, l'UAW a signalé au département du Travail avoir perdu près de 10% de ses membres, passant de 430.871 membres en 2017 à 395.703 en 2018.

Le taux de rémunération des dirigeants syndicaux comparé aux travailleurs est grotesque. Comparativement aux travailleurs de l'automobile, un représentant des services de l'UAW qui gagne 150.000 dollars par an en gagne deux fois plus qu'un ouvrier qualifié parmi les mieux rémunérés qui gagne 75.000 dollars. Le dirigeant ferait le triple du salaire d’un travailleur automobile plus expérimenté gagnant 50.000 dollars par an et cinq fois plus d’un travailleur intérimaire à temps partiel gagnant 30.000 dollars (s’il travaille toute l’année).

Outre les salaires et les immobilisations, l'UAW a consacré 25 millions de dollars supplémentaires à d'autres «activités de représentation». En 2018, les «activités de représentation» comprenaient 359.815 $ en frais de restauration, 1.337.357 $ en billets d'avion et 5.395.442 $ en hôtels et centres de villégiature.

En outre, en 2018, l'UAW a dépensé 30,8 millions de dollars en avantages, 23,9 millions de dollars en «frais généraux», 13,8 millions de dollars en «administration syndicale», 10,4 millions de dollars en «activités politiques et lobbying» et 4,7 millions de dollars en améliorations de biens immobiliers comme le centre de Black Lake.

Dépenses de l’UAW en 2018 dans la catégorie des «activités de représentation»: restaurants, voyages, hôtels et meubles

Cet argent provient des travailleurs eux-mêmes. Le travailleur automobile moyen paie environ 1200 dollars par an en cotisations syndicales, ce qui signifie qu’un travailleur de 5 ans a payé 6000 dollars de cotisations (soit 24 semaines d’indemnité de grève), et qu’un travailleur de 25 ans aurait versé 30.000 dollars de cotisations (l’équivalent de plus deux ans de salaire de grève).

L'UAW a indiqué que la cotisation mensuelle moyenne d'un membre de l'UAW était de 51,65 USD. Cela signifie que d'ici la fin de 2019, les travailleurs des Trois Grands auront payé plus de 100 millions de dollars de cotisations depuis le début de 2015, tandis que tous les membres de l'UAW auront versé environ 250 millions de dollars au cours de cette période.

L'UAW utilise son «fonds de grève» pour financer l'appareil syndical

Une partie importante des cotisations des travailleurs est affectée au maintien du «fonds de grève» de l'UAW. En 2001, le fonds de grève de l'UAW s'élevait à 1 milliard de dollars. Aujourd'hui, le fonds contient 760 millions de dollars.

En apparence, ce fonds sert à financer des grèves, mais en réalité, il sert à financer l'appareil. L'UAW dispose d'un fonds de grève massif, mais presque pas de grève, et compte bien le conserver. Alors pourquoi, sans avoir appelé à une grève importante depuis plus de quarante ans, le fonds de grève a-t-il perdu 240 millions de dollars au cours des 18 dernières années? L'ampleur du tarissement est encore pire lorsque l'on calcule ce que serait le fonds de grève si ses actifs avaient été correctement investis.

Le fait est que Solidarity House utilise le fonds de grève comme sa propre tirelire de plusieurs millions de dollars.

En 1980, l'UAW a d'abord modifié sa constitution pour faciliter les transferts directs en espèces du fonds de grève aux paiements de salaires de l'UAW et à d'autres dépenses. À cette époque, 50% de tous les intérêts et dividendes provenant des investissements de l'UAW dans le fonds de grève étaient dirigés vers un fonds créé par les dirigeants du syndicat pour les salaires et autres dépenses non liées à la grève. En 1989, ce pourcentage avait été porté à 75%. En 2006, l'UAW a détourné 100% des intérêts et revenus des investissements du fonds de grève.

Au cours des années 1990 et 2000, l'UAW a transféré d'importantes sommes d'argent du fonds de grève, notamment 50 millions de dollars en 1995, 75 millions de dollars en 2002, 60 millions de dollars en 2006 et 160 millions de dollars entre 2010 et 2013. L'année dernière, l'UAW a accepté de transférer 25 millions de dollars supplémentaires du fonds de grève. En conséquence, l'UAW consacre désormais des sommes importantes provenant du fonds de grève à des activités non liées à la grève.

En 2018, l'UAW n'a dépensé que 208.970 dollars en paiements d'indemnités de grève. En comparaison, l'UAW a dépensé 748.239 dollars pour l'achat de meubles, soit plus du triple du montant dépensé pour payer les indemnités de grève des travailleurs.

La nécessité de bâtir des comités de la base

L’UAW a tout intérêt à mettre un terme à la grève, non seulement pour protéger leur caisse noire et leurs salaires, mais également pour protéger son modèle d’affaires fondé sur l’exploitation.

Des centaines d'officiers de l'UAW craignent que les indemnités de grève épuisent les actifs de l'UAW et coupent le flot incessant d'argent des cotisations des travailleurs dans leurs propres poches. Les agents de l’UAW espèrent utiliser l’appareil organisationnel et ses ressources pour isoler les travailleurs et les forcer par un contrat de concession à mettre fin à la grève, maintenant ainsi leur position de policiers sur la main-d’oeuvre.

Agissant à titre de briseur de grève, l'UAW exprime la nature des syndicats dans leur ensemble. L'année dernière, lors de plaidoiries dans l'affaire Janus contre AFSCME devant la Cour suprême, l'avocat syndical, David Frederick, avait explicitement fait remarquer que le rôle des syndicats était d'empêcher les grèves. Les soi-disant «frais d'agence» (l'équivalent des cotisations obligatoires) sont «le compromis pour ne pas avoir de grève». Sans «sécurité syndicale», a-t-il déclaré, «vous pouvez soulever un spectre incalculable de conflits de travail dans tout le pays».

L'argument de Frederick était clair: la stabilité financière des syndicats est essentielle pour empêcher la croissance de l'opposition de la classe ouvrière aux États-Unis. Ils constituent une force de police industrielle au service des entreprises et de l’État.

C'est le rôle que l'UAW joue dans la lutte actuelle. Il ne s’agit pas de réformer cette organisation. Le personnel de l'UAW est au service des intérêts des dirigeants aisés de l'UAW.

Ce dont les travailleurs ont besoin, c'est de leurs propres comités de base qu'ils dirigent démocratiquement. Ces comités de base doivent être fondés sur le partage d'informations entre les travailleurs, facilitant la prise de décision démocratique de tous les travailleurs et garantissant que ceux-ci puissent mener une action commune en fonction des décisions qu'ils ont prises.

La formation de comités de base est une nécessité urgente pour empêcher la défaite de la grève. Les travailleurs indépendants doivent maîtriser pleinement les ressources financières qui sont actuellement détournées par Solidarity House.

Le résultat de la grève ne sera pas déterminé uniquement par le montant de son indemnité de grève. Une stratégie sociale et politique globale est nécessaire pour mobiliser toute la force de la classe ouvrière aux États-Unis et au niveau international derrière la grève. Mais, alors que les travailleurs de l’industrie automobile luttent pour étendre la grève, ils doivent disposer des ressources nécessaires. Donc:

- L'indemnité de grève doit être immédiatement augmentée à 750 $ par semaine.

- Les salaires gonflés de tous les fonctionnaires de l'UAW devraient être immédiatement suspendus. Tout le personnel non essentiel devrait être mis à l'écart en attendant que la grève soit menée à bien. Les fonctionnaires syndicaux restants ne devraient pas être payés plus que les travailleurs en grève.

Mais plus important encore, puisque l’argent n’est pas tout, les travailleurs doivent prendre en main la direction politique de la grève.

En luttant contre General Motors, ils ne sont pas seulement engagés dans une lutte syndicale contre la PDG Mary Barra et son conseil d'administration. Ils sont dans une lutte politique contre le pouvoir massif des banques de Wall Street, qui soutiennent GM, prêtes à appuyer ses revendications anti-travailleurs avec des milliards de dollars de crédit.

Et derrière les banques se trouve l’État capitaliste, du républicain Donald Trump à la Maison-Blanche au gouverneur démocrate Gretchen Whitmer du Michigan au maire démocrate de Detroit Michael Duggan, ainsi qu’un grand nombre d’autres gouverneurs et maires, tous prêts à mobiliser le pouvoir armé de la police et les forces répressives du gouvernement fédéral contre les travailleurs.

Contre les grandes sociétés et leurs partenaires syndicaux, soutenus par le gouvernement capitaliste à tous les niveaux, des comités de base défendront les intérêts de tous les travailleurs de l'automobile et feront un large appel aux travailleurs et aux jeunes de tous les pays et de tous les secteurs: la lutte contre les sociétés exige un large mouvement uni de la classe ouvrière contre les inégalités sociales.

(Article paru en anglais le 19 septembre 2019)