Royaume-Uni: l'opération Yellowhammer détaille l'austérité brutale et confirme les plans de répression étatique pour l'après Brexit

Par Thomas Scripps
14 septembre 2019

Mercredi soir, le gouvernement de Boris Johnson a été contraint de publier ses prévisions pour un Brexit sans accord, baptisé Operation Yellowhammer. Ce document de six pages affirme la catastrophe sociale et économique qui pourrait suivre un Brexit sans accord et souligne la menace d’un régime autoritaire au Royaume-Uni.

Bien que le gouvernement insiste sur le fait que les scénarios décrits dans Yellowhammer représentent «des hypothèses raisonnables, dans le pire des cas», une version largement partagée du document du même jour utilise l'expression «scénario de base».

La publication de ce document contredit les affirmations du gouvernement, faites l'été dernier lorsque le Times a publié pour la première fois des détails sur Yellowhammer, selon lesquelles il s’agissait d’une version révolue datant du mandat de Theresa May l’ancienne Première ministre conservatrice. Mais en fait, le document est daté de 10 jours après l’accession de Boris Johnson au poste de Premier ministre, confirmant que Yellowhammer présente les conséquences prévues d'un Brexit sans accord avec l’UE.

Le problème initial cité est le blocage du transport de marchandises dans le tunnel sous la Manche et les ports britanniques. Le débit des poids lourds pourrait chuter à entre 40 et 60 pour cent de ses niveaux actuels pendant trois mois après le Brexit, les camions étant bloqués pendant deux jours et demi avant que la situation ne «s'améliore» et remonte à entre 50 et 70 pour cent.

Un certain niveau de perturbations continues devrait durer «beaucoup plus longtemps». La rupture des chaînes logistiques aura «un impact sur l’approvisionnement de médicaments et de fournitures médicales» qui, en raison de leur courte durée de conservation, sont «particulièrement vulnérables». La baisse d’approvisionnement de médicaments vétérinaires « réduira notre capacité à prévenir et à maîtriser les épidémies de maladies [animales], pouvant avoir des effets néfastes sur […] l'environnement, ainsi qu'une sécurité alimentaire/ disponibilités plus larges et des maladies animales pouvant avoir une incidence directe sur la santé humaine.»

La British Medical Association (Association professionnelle de la médecine) a qualifié ces points «d 'alarmants», affirmant qu'ils confirmaient ses mises en garde concernant la menace de pénurie de matériel médical dans le cas d'une rupture avec l’UE sans accord.

En ce qui concerne les denrées alimentaires, un Brexit sans accord «réduira la disponibilité et le choix de produits et fera augmenter leur prix». Le document ajoute: «Il est à craindre que les achats dictés par la panique causent ou aggravent» ces problèmes.

Helen Dickinson du British Retail Consortium (syndicat professionnel du commerce de détail) a déclaré: «La disponibilité en produits frais diminuera, le choix proposé aux consommateurs diminuera et les prix augmenteront.»

Un Brexit sans accord menace de «perturber l’approvisionnement en carburant à Londres et dans le sud-est» et «le comportement des clients pourrait entraîner des pénuries locales dans d’autres régions du pays». En outre, «des augmentations importantes du prix de l’électricité» sont à prévoir, «avec des effets économiques et politiques plus larges». Une «augmentation de l'inflation après la sortie de l'UE aurait un effet important sur les prestataires de services de protection sociale pour adultes [...] et pourrait conduire à une défaillance des prestations.»

Dans un des passages les plus éloquents, le document conclut que ces effets toucheront plus durement les groupes «vulnérables», «à faible revenu», ce qui entraînera «une augmentation des troubles civils et des tensions communautaires».

Tout cela est sans parler de l'impact des propres plans économiques du gouvernement pour la Grande-Bretagne après le Brexit. Ceux-ci incluent des réductions d'impôt substantielles pour les riches et les entreprises, la suppression de nombreuses protections du travail, des réductions plus importantes des dépenses sociales et la mise en place de «ports francs» pour permettre la surexploitation de larges pans de la main-d'œuvre. Ces mesures auront comme conséquence la destruction à grande échelle du niveau de vie d'une grande majorité de la population.

Un scénario de Brexit sans accord devrait également créer immédiatement des poudrières dans les tensions internationales. La confusion et les conflits sur les droits de pêche entre les pêcheurs britanniques et européens sont jugés «susceptibles» de produire «des disputes violentes ou un blocus des ports».

Le document décrit la promesse du gouvernement de ne pas établir une frontière dure entre l'Irlande du Nord et la République d’Irlande comme «insoutenable en raison de risques économiques, juridiques et de sécurité sanitaire importants et qu'aucune mesure d'atténuation unilatérale efficace ne sera disponible pour y remédier.»

Une action en justice est en cours contre le gouvernement, contestant la légalité d'un Brexit sans accord au motif qu'il enfreindrait l'Accord du Vendredi saint de 1998, que la loi de 2018 sur le retrait de l'Union européenne promet de protéger. Cet argument a été débouté jeudi par la Haute Cour de Belfast, le juge ayant déclaré que les principaux aspects de l’affaire «étaient intrinsèquement et indéniablement politiques», mais il fera l’objet d’un appel. Raymond McCord, un militant des victimes des conflits de l'Irlande du Nord qui a introduit l'affaire, dit qu'il envisage de la porter devant la Cour suprême.

La situation décrite dans cette opération Yellowhammer est une situation dans laquelle les formes de gouvernement démocratiques ne peuvent être maintenues. Bien que les médias aient noté que le document faisait référence aux «quantités importantes de ressources policières» nécessaires pour encadrer les manifestations, rien n'a été dit à propos des plans de répression plus vastes connus de tous et qui sont en cours de préparation.

Il est convenu que 50.000 soldats de l’armée régulière et des réservistes seront préparés «en cas de troubles civils, pour intervenir dans les aéroports britanniques et pour assurer le ravitaillement en carburant et en médicaments». Ils seront épaulés par 10.000 policiers anti-émeute, prêts à être déployés en 24 heures, et 1000 policiers britanniques supplémentaires seront déployés pour renforcer le service de police d'Irlande du Nord.

De hauts fonctionnaires ont discuté de l'utilisation des pouvoirs normalement réservés «aux situations d'urgence nationales telles que les actes de guerre et de terrorisme», y compris la loi de 2004 sur les risques civils, introduite par le gouvernement travailliste de Tony Blair. Selon le Sunday Times, ces pouvoirs incluent «le couvre-feu, l'interdiction de voyager, la confiscation de biens et, le plus radical, le déploiement des forces armées pour réprimer les émeutes.» Les ministres «peuvent également modifier tout acte du Parlement, à l'exception de la loi des droits de l’homme, pour un maximum de 21 jours.»

Un paragraphe du document, numéroté 15, a été expurgé. Seuls les membres du Conseil privé (redevable directement à la reine), qui prêtent serment de garder secrètes les questions débattues devant le Conseil, seront autorisés à lire le texte.

Le gouvernement prétend avoir censuré le paragraphe «pour des raisons de sensibilité commerciale». La fuite du mois d’août dans le Times a révélé que ce paragraphe traitait des menaces qui pèsent sur l'industrie britannique pétrolière et des ramifications politiques. On pouvait y lire: «Faire face aux tarifs de l'UE rend les exportations de carburant vers l'UE non compétitives. Le secteur prévoyait d'atténuer les répercussions sur les marges et la rentabilité des raffineries, mais la politique du gouvernement britannique consistant à fixer à 0 pour cent les droits de douane d'importation du carburant a, par inadvertance, compromis ces plans. Cela entraîne des pertes financières importantes et l’annonce de la fermeture de deux raffineries (et du passage aux terminaux d’importation) ainsi que des pertes directes d’emplois (environ 2 000).»

«Des grèves susceptibles d’en découler dans les raffineries créeraient des pénuries de carburant pendant une à deux semaines dans les régions directement fournies par les raffineries.»

Étant donné que cette information est déjà éventée, il est très probable que le gouvernement tente de masquer une évaluation actualisée, bien pire. De manière significative, le paragraphe censuré est le seul point du document à faire référence à la menace de grèves.

Le gouvernement a admis la probabilité de «manifestations et contre-manifestations», probablement liées aux partisans du Brexit et les opposants et mêmes «des manifestations et action directes avec des barricades de rues» au sujet des problèmes frontaliers en Irlande et leurs conséquences économiques. Mais il ne peut reconnaître la perspective de grèves qui impliquerait bien plus que 2000 travailleurs de raffinerie.

Au cours des trois dernières années, la classe dirigeante a pu empêcher la classe ouvrière d'intervenir de manière indépendante dans la crise du Brexit grâce au rôle joué par les syndicats et le leader du parti travailliste, Jeremy Corbyn. Le nombre de travailleurs impliqués dans des mouvements sociaux en 2018 (39 000) était le deuxième plus faible depuis 1893. Le nombre le plus bas depuis 1893 était en 2017, avec seulement 33.000 travailleurs grévistes.

Entre-temps, le parti travailliste et les bureaucrates syndicaux se sont efforcés de lier les travailleurs à une des factions tout aussi réactionnaires l’une que l’autre - pro-UE ou pro-Brexit - de l’élite dirigeante.

Le développement de grèves majeures au cours ou à la suite du Brexit risque de ramener la classe ouvrière dans l’équation politique, où elle peut commencer à faire valoir ses propres intérêts. C'est contre ce mouvement potentiel que seront déployées les immenses forces de répression créées par l'opération Yellowhammer.

(Article paru en anglais le 13 septembre 2019)