Un «Hunger Games» du 21e siècle

«Alone» (Saison 6): Survivre à la télé-réalité

Par Carl Bronski
7 septembre 2019

La saison 6 de la série de télé-réalité Alone (sur la chaîne History) s'est terminée le mois dernier sur une scène de Jordan Jonas, ouvrier de la construction et bûcheron hautement qualifié, Jordan «Moose-slayer» Jonas, sortant de son abri de fortune couvert de neige dans la région sauvage subarctique du Canada.

Jordan Jonas on Alone

Jonas a ainsi remporté le prix d'un demi-million de dollars pour le dernier participant de l'émission de survie «la plus épuisante» de la télévision. C'était le 77e jour de son épreuve d'automne-hiver sur les rives du Grand lac des Esclaves, dans les Territoires du Nord-Ouest. Jonas, bien qu'il ait dangereusement perdu du poids, avait survécu à neuf autres concurrents.

Contrairement aux émissions de télé-réalité ringardes et scriptées comme Survivor ou Naked and Afraid, qui ont des équipes de tournage, des sources de nourriture non officielles et des producteurs hors champ, les participants d'Alone sont vraiment seuls. Ils sont équipés d'appareils photo corporels et de trépieds pour enregistrer leur routine quotidienne et leurs aventures. Une fois par semaine, une équipe médicale basée à plusieurs kilomètres de là effectue un bilan de santé abrupte. Les participants peuvent prendre une quantité limitée de vêtements chauds et dix articles de leur choix dans une liste préétablie (une hache, un couteau, un pot, un cordage pour les collets et la ligne de pêche, des hameçons, une bâche, un arc et des flèches, etc.)

«Je savais que si c'était un concours de la faim, j'allais gagner», a déclaré Jonas à Coeur d'Alene Press de l'Idaho après son retour aux États-Unis. Jonas vit maintenant avec sa femme et ses enfants à Lynchburg, en Virginie, mais il prévoit retourner l'année prochaine dans la petite ferme du nord de l'Idaho où il a grandi.

Pour la plupart des participants, la série Alone est en effet un «concours de la faim». Woniya Thibeault, qui a fini deuxième dans la saison 6, naturaliste et agricultrice «ermite» de la Sierra Nevada, dans le nord de la Californie, s'est fait sortir en utilisant son téléphone satellite d'urgence le jour 73, juste avant un examen médical qui aurait entraîné son évacuation. Elle avait à peine survécu pendant des mois avec des écureuils et des lapins pris dans ses collets, mais elle n'avait rien mangé depuis plusieurs jours. Émacié, son corps, sans réserve de graisse, commençait à consommer des muscles et des organes internes. À un moment donné, Thibeault a dit: «Je ne pouvais pas m'asseoir confortablement sur le sol parce que mes hanches ressortaient.»

Alone

Nathan Donnelly, de l'État de Washington, un «fermier sans foyer» qui avait vomi du sang dans les premières semaines de son isolement a perdu 26 % de sa masse corporel en 72 jours avant de s'épuiser après que son abri eut été réduit en cendres un soir par des températures au-dessous de zéro. La famine entraîne une perte importante de l'acuité mentale. Donnelly ne s'était pas occupé du risque croissant d'incendie, car l'intérieur de sa hutte de mousse et d'épinette s'était desséché et était devenu une poudrière. Il a été contraint de se protéger du gel, coincé à l'extérieur dans l'hiver subarctique pendant dix heures avant qu'un hélicoptère d'évacuation n'arrive à l'aube.

Barry Karcher, instructeur d'arts martiaux au Colorado, a été évacué médicalement après avoir perdu 82 livres en deux mois. Un Karcher au visage rabattu avait déjà souffert de deux crises émotionnelles avant d'être évacué par avion. Résistant à l'évacuation, il s'est fait dire par des secouristes que son cœur risquait d'être gravement endommagé s'il ne partait pas immédiatement. «Je réalise maintenant que je suis plus proche d'un sac mortuaire que de la victoire,» a-t-il dit.

Donny Dust, également originaire du Colorado, qui avait été victime d'une crise cardiaque majeure moins d'un an avant sa participation à l'émission, a néanmoins insisté pour y participer, mais a commencé à vomir fortement à cause de la viande de rat musqué contaminée pendant sa deuxième semaine dans la forêt. Souffrant de nouveaux symptômes coronariens, il a été rapidement évacué.

Au total, cinq des neuf finalistes ont été évacués pour des raisons médicales. D'autres se sont volontairement retirés par manque de nourriture, à cause d'un effondrement psychologique ou en raison de la perte d'un abri. Ces résultats ne sont pas inhabituels. En cinq saisons, 15 concurrents ont été évacués médicalement sur 45 finalistes, la plupart des autres ayant épuisé leurs réserves en raison d'une déchéance physique ou mentale (à l'exception d'une saison où les participants étaient en équipes).

Le bilan, même pour les concurrents les plus compétents, est épouvantable. Sam Larson, finaliste de la saison 1 (et gagnant de la saison 5 de 60 jours en Mongolie), un jeune assistant aux ventes dans un magasin d'équipements extérieurs, a perdu 90 livres en 55 jours sur le nord de l'île de Vancouver. Sur cette même île, l'électricien Larry Roberts est rentré chez lui souffrant de stress post-traumatique et de dépression. Zachary Fowler, un constructeur de bateaux vivant hors réseau dans le Maine, a perdu 35 pour cent de sa masse corporelle en remportant l'épisode de Patagonie avant de rentrer à la maison pour faire face à un divorce avec sa femme. Un autre participant, Dave Nessia, a été retiré de Patagonie après 73 jours lorsque sa tension artérielle a chuté de façon catastrophique, menaçant une insuffisance cardiaque imminente. Hallucinant, Nessia avait accumulé de la nourriture alors qu'il mourait de faim.

Alone on History

La série Alone est une émission populaire et lucrative pour le réseau câblé. Elle a une base d’admirateurs dévoués qui admirent les compétences étonnantes, l'ingéniosité, la force d'âme, le courage, la bravoure et les liens profonds avec le monde de la nature des participants. Une grande partie de l'auditoire de l'émission – et un grand nombre de ses participants – vient des petites villes et des régions rurales de l'Amérique. L'affinité de cet auditoire avec les concurrents de la classe ouvrière, généralement peu rémunérés, témoigne du malaise social et économique général qui est devenu l'expérience de millions de personnes. Il y a quelque chose d'attrayant, comme l'a dit l'un des participants, à propos de «sortir de nos cages modernes où tout est minuté». Les réalisations et les réflexions de tous les participants sont remarquables.

Il n'y a pas de PDG d'entreprise, de présidents syndicaux, de promoteurs immobiliers ou de négociants de Wall Street sur la liste des participants à cette émission. Mourir de faim pour de l'argent n'est pas un jeu d'homme riche. Le golf est de loin préférable. Mais si nous examinons les antécédents et les aspirations des candidats d'Alone, en particulier ceux qui rivalisent jusqu'au bout, nous aurons peut-être un aperçu de la situation actuelle dans une grande partie des États-Unis et du Canada.

Karcher dit: «La seule raison pour laquelle je suis ici, c'est pour ma famille. Je veux payer nos dettes, acheter une maison au lieu de louer, soulager ma femme. Un prix a été mis sur ma vie. À l'heure actuelle, c'est un demi-million de dollars... Lorsque j'étais enfant, ma famille était sans abri, nous vivions dans une fourgonnette dans des parcs de stationnement. Mon père a volé une pomme de terre pour qu'on puisse manger. Pour suffisamment d'argent, je mourrais pour ma famille.»

Donnelly doit ses compétences exemplaires du plein air aux enseignements de son grand-père. «Si je gagne, je veux rendre visite à mon grand-père. Depuis 20 ans, je suis trop pauvre pour payer un ticket de bus pour une visite.» Thibeault, l’une des favorites chez les spectateurs, a dit: «Je n'ai pas eu assez d'argent toute ma vie pour me nourrir… En grandissant, nous avons toujours été très pauvres. Si je reste pour l'argent et si j'en arrive au point où je pense que je fais des dégâts à long terme, c'est là que je me retire. Nous vivons dans cette culture qui met la victoire et l'argent au-dessus de tout. Partir d'ici mettra l'importance de votre propre bien-être au-dessus de ça.»

Bien que dans des formats très différents, il y a déjà eu des émissions de divertissement populaires révélatrices qui sont un «signe des temps (durs)». Bien sûr, il y a toujours eu la boxe ou les extravagances de combat extrême d'aujourd'hui. Ici aussi, le public peut apprécier les talents et la bravoure des combattants, tout en étant consterné par le désespoir total dont sont imprégnées ces compétitions de sports sanglants.

Queen for a Day television show

Il y a eu des divertissements télévisés plus ou moins subtils. Il y a eu, par exemple, à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'émission de radio et de télévision américaine, Queen for a Day (1945-1964), où des femmes au foyer de la classe ouvrière se présentaient en larmes devant le public pour parler d'un deuil de guerre, d'une expulsion imminente, d'une maladie dans la famille, d'un mari mis au chômage ou d'enfants souffrant de faim. Ensuite, l'animateur de l'émission plaçait sa main sur la tête de chaque concurrente et, à partir d'un «applaudimètre», déterminait le gagnant d'une machine à laver, d'un mois de provisions ou d'une nuit inoubliable en ville avec son mari. La popularité de l'émission était telle que le concept a été repris par d'autres réseaux avec les tout aussi troublants It Could Be You et Strike It Rich.

Dance marathon in the 1930s

Les plus mémorables pour plusieurs générations de Nord-Américains ont peut-être été les marathons de danse éreintants qui duraient des semaines, voire des mois, pendant la Grande Dépression des années 1930 (comme le montre le film They Shoot Horses, Don't They ? réalisé par Sydney Pollack, qui a remporté un Oscar en 1969). Attirant également les spectateurs et les participants des petites villes et des régions rurales d'Amérique, ces concours de prix en argent avaient l'avantage supplémentaire de fournir gratuitement des repas et des lits de camp pour les danseurs souvent démunis. En général, les participants au marathon de danse avaient droit à des pauses de 15 minutes toutes les heures, mais pendant qu'ils étaient sur le plancher, ils devaient rester en mouvement constants et debout. Les danseurs s'assoupissaient quand ils étaient retenus par leur partenaire. Des pauses de repos occasionnels de plus longue durée étaient parfois prévues pour récompenser la danse rapide ou d'autres activités qui plaisent à la foule. Le personnel médical était sur place pour faire face aux inévitables effondrements physiques. Les risques pour la santé étaient tels qu'en 1935, ces émissions étaient devenues illégales dans 24 États.

Les difficultés et les défis et peut-être les illusions qui poussent les gens dans des programmes comme Alone sont réels. Jordan Jonas, vainqueur de la saison 6, s'est souvenu d'avoir vu son père mourir lentement, un membre après l'autre amputé à la suite d'un diabète en phase terminale, lorsqu'il ruminait sur sa famille dans le froid subarctique. Il se souvient de sa grand-mère assyrienne qui a vu sept de ses huit enfants tués lors des massacres du début du XXe siècle dans l'Empire ottoman. La vie est dure, réfléchit-il. Le plus important était de pouvoir laisser une empreinte positive sur le monde.

Oui, la vie est difficile pour l'écrasante majorité de la population. La solution pour une poignée de personnes consiste à réussir dans le sport professionnel ou à gagner à la loterie ou à s'isoler dans la nature sauvage profonde. Mais la grande majorité de la population, quand «leur fardeau devient intolérable», a fait observer un grand marxiste, cherche «une issue par la révolution».

(Article paru en anglais le 4 septembre 2019)