Après l’adoption des projets de loi 9 et 21 du gouvernement Legault:

Le tournant de l’élite dirigeante canadienne vers le chauvinisme anti-immigrants entraîne une hausse des crimes haineux

Par Louis Girard
5 août 2019

Deux récents incidents ont souligné le climat chauvin et réactionnaire encouragé par les projets de loi récemment adoptés 9 et 21 du premier ministre québécois François Legault.

Le 19 juillet dernier, un chauffeur de taxi d’origine algérienne a été insulté et poignardé par deux clients à Québec. Dans une vidéo, il fait le lien entre l’agression et la loi 21. Sur un ton de défi, il affirme: «Regarde M. Legault grâce à toi ce qui m’est arrivé. Parce que oui, c’est à cause de toi. T’as permis à des islamophobes et à des racistes de déclarer leur haine tout en disant "ici on est au Québec"», une référence au dépôt du projet de loi en mars dernier où Legault avait déclaré, avec tout le chauvinisme anti-immigrants qui se dégage de sa «loi sur la laïcité»: «Au Québec, c’est comme ça qu’on vit».

Quelques jours plus tard, à Montréal, un homme a insulté de façon virulente une femme et sa fille de deux ans. Il était apparemment outré que la mère parlait en arabe à sa fillette. Une partie de l’incident a été filmée.

Même s’ils demeurent un infime pourcentage de tous les crimes commis, plusieurs rapports de Statistiques Canada dans les dernières années confirment que les crimes et les incidents haineux sont en hausse dans tout le Canada, notamment ceux qui visent les personnes d’origine arabe et de confession musulmane.

Cela vient confirmer l’analyse du WSWS, qui a toujours rejeté, depuis leur début il y a plus de dix ans, la supposée «légitimité» des «débats» sur les accommodements raisonnables et la nécessité de défendre les «valeurs québécoises» contre les cultures étrangères venues de l’immigration. Nous avons constamment mis l’accent sur la vraie source du tournant chauvin de l’ensemble de la classe dirigeante, à savoir ses efforts pour camoufler la faillite du système capitaliste et diviser la classe ouvrière.

Plus les travailleurs s’opposent au capitalisme et aux inégalités sociales croissantes – et cela se reflète dans une vague mondiale de grèves et de soulèvements populaires depuis 2018 en particulier – plus l’élite dirigeante cherche à les détourner sur la voie d’un nationalisme toujours plus chauvin, voire carrément raciste.

C’est un phénomène international. Le parti néo-fasciste AfD (Alternative pour l’Allemagne) forme maintenant l’opposition officielle et dicte la politique allemande de refoulement des réfugiés. La figure dominante du gouvernement de droite italien, le ministre de l’Intérieur Matteo Salvini, est un admirateur de Mussolini qui est engagé dans l’expulsion en masse de migrants. Quant au gouvernement américain de Donald Trump, il dénonce comme criminels les réfugiés d’Amérique latine qui cherchent à fuir la misère causée par plus d’un siècle d’oppression de Washington et il organise en sol américain des rafles d’immigrants dignes de la Gestapo.

La classe dirigeante cherche ainsi à diviser les travailleurs sur des lignes raciales et religieuses, à faire des immigrants les boucs émissaires de la crise du système capitaliste et à justifier les guerres de conquêtes à l’étranger.

La loi 21 de la CAQ (Coalition Avenir Québec) s’applique aux employés de l’État dits en «position d’autorité» et interdit, rétroactivement à mars 2019, l’embauche de personnes qui portent des signes religieux visibles – une mesure qui vise avant tout les personnes de confession musulmane, juive ou sikhe. Les catégories d’emploi concernées comprennent les juges, les policiers et les gardiens de prisons, mais aussi les dizaines de milliers d’enseignants de la province ainsi que les directeurs et directeurs adjoints des écoles primaires et secondaires du réseau public.

En ayant recours à la clause de dérogation, une disposition anti-démocratique dans la constitution canadienne, la loi ne peut pas, en principe, être contestée devant les tribunaux, même si elle viole les droits fondamentaux reconnus dans la Charte canadienne ou québécoise des droits et libertés de la personne. Cependant, même si l’invocation de la clause de dérogation complique une contestation légale, plusieurs experts juridiques ont indiqué qu’il peut être possible de la contester. Mais, même si la constitutionnalité de la loi est loin d’être clairement établie, les tribunaux ont jusqu’ici refusé de suspendre l’application des aspects les plus rétrogrades de la loi.

Quant à la loi 9, elle abaisse le nombre d’immigrants accueillis annuellement dans la province de près de 20 pour cent et, au nom de satisfaire les besoins en main d’oeuvre de la grande entreprise, ajoute des critères «culturels» dans la sélection des immigrants, ce qui ouvre grand la porte au chauvinisme et au racisme.

Juste avant l’adoption des deux lois, le gouvernement Legault a apporté des amendements à la loi 21 qui soulignent son caractère répressif et chauvin. La loi comprend maintenant des dispositions pour surveiller les travailleurs concernés, notamment en désignant une personne chargée de vérifier le respect de la loi et d’imposer des sanctions pouvant aller jusqu’au congédiement.

De plus, le gouvernement québécois protège de façon encore plus explicite les signes religieux catholiques. Au nom de la défense du «patrimoine religieux», les nombreuses croix ou autres signes religieux catholiques présents dans les écoles, les hôpitaux ou les tribunaux ne pourront faire l’objet de contestation légale par des citoyens. De plus, le gouvernement n’empêche pas les institutions publiques d’accrocher de nouveaux symboles religieux. Les crucifix présents dans les palais de justice et celui qui pend au-dessus du Salon bleu de l’Assemblée nationale resteront dans les mêmes bâtiments, même s’ils seront déplacés. Rappelons que le gouvernement continuera de financer les écoles privées religieuses, qui sont catholiques à forte majorité.

Cela a forcé certains commentateurs favorables au projet de loi 21 à s’inquiéter du caractère «catho-laïque» de la loi. Ils craignent que le chauvinisme anti-immigrants de plus en plus débridé de la CAQ ne génère une vive opposition populaire à tout l’establishment dirigeant qui a, d’une façon ou d’une autre, contribué à le légitimer – non seulement les médias de masse, mais aussi le parti supposément de gauche Québec Solidaire.

La loi 21 reprend des pans importants de la «Charte des valeurs» défunte du Parti québécois et de la loi 62 du Parti libéral du Québec. Tandis que la «Charte des valeurs» voulait interdire à tous les employés de l’État le port de signes religieux, sauf les croix catholiques «discrètes», la loi 62, partiellement suspendue après une contestation devant les tribunaux, interdisait de recevoir ou donner des services publics à visage couvert, condamnant ainsi la poignée de musulmanes portant le voile intégral à vivre en parias.

La supposée opposition de l’élite dirigeante anglophone à la loi 21 – y compris les gouvernements populistes très à droite de Doug Ford en Ontario et de Jason Kenney en Alberta – est complètement hypocrite. Alors qu’ils cherchent à s’adapter à l’opposition populaire à la loi parmi la population canadienne, incluant le Québec, ils attisent, eux aussi, le chauvinisme anti-immigrants tout en imposant l’austérité. Ford a désigné les réfugiés comme une menace aux services publics ontariens tandis que le parti conservateur fédéral de Andrew Scheer et les conservateurs albertains de Kenney maintiennent des liens avec le site internet d’extrême-droite Rebel Media.

Lors d’une récente conférence des premiers ministres provinciaux, ceux-ci ont accueilli la loi 9 de la CAQ et ont appelé, eux aussi, à restreindre le programme de réunification familiale afin que l’immigration corresponde davantage aux besoins de la grande entreprise.

Quant au premier ministre libéral canadien Justin Trudeau, son opposition verbale à la loi 21 est non moins hypocrite. Ses quatre années au pouvoir ont été marquées par une hausse drastique des dépenses militaires, une participation accrue du Canada aux guerres de pillage de Washington au Moyen-Orient sous le prétexte de combattre le «terrorisme islamique», et une complicité dans la chasse-aux-sorcières lancée par l’administration Trump contre les réfugiés et les immigrants.