Des manifestations de masse éclatent après que des écoliers aient été abattus par la junte militaire soudanaise

Par Jean Shaoul
2 août 2019

Des dizaines de milliers d’étudiants et de jeunes sont descendus dans la rue cette semaine après que les forces armées soudanaises aient ouvert le feu sur un rassemblement de jeunes contre la pénurie de pain et de carburant à El-Obeid, la capitale régionale du Nord-Kordofan, lundi. Six personnes ont été tuées, dont quatre écoliers, et plus de 60 blessées. La junte militaire a maintenant fermé toutes les écoles du pays.

Des vidéos sur les médias sociaux montrent les forces de sécurité à El-Obeid en train de tirer à bout contre des manifestants avec une mitrailleuse montée sur un camion. Le véhicule arborait un insigne de tête de mort et d’épées croisées et un autocollant qui disait: «Jouer avec les gaillards, c’est dur.» Des roquettes étaient accrochées sur le côté du camion. Selon le Comité des médecins soudanais, certains manifestants ont été abattus par des tireurs d’élite.

Les manifestants ont accusé les Forces de soutien rapide (FSR), le groupe paramilitaire dirigé par l’un des principaux membres de la junte militaire soudanaise, Mohammed Hamdan Dagolo, également connu sous le nom de Hemeti, de ces meurtres.

Le gouverneur du Kordofan septentrional a ordonné la fermeture des écoles dans tout l’État et l’instauration d’un couvre-feu de 21 h à 6 h dans quatre villes afin d’apaiser les troubles. Mais l’indignation provoquée par ces meurtres n’a pu être contenue. L’un des principaux groupes de protestation, l’Association soudanaise des professionnels (SPA), a appelé à des manifestations nationales «pour dénoncer le massacre d’El-Obeid et exiger que les auteurs soient traduits en justice».

Des dizaines de milliers d’étudiants et de jeunes ont réagi mardi à Khartoum, la capitale, et mercredi à El-Obeid, dans une vague croissante d’opposition au Conseil militaire de transition (TMC) qui a évincé en avril le président Omar el-Béchir, dictateur de longue date, pour empêcher la chute totale du régime. Des manifestants de Khartoum portaient des uniformes scolaires et scandaient: «Tuer un étudiant, c’est tuer une nation.» Les forces de sécurité ont utilisé des gaz lacrymogènes et des balles réelles pour disperser la foule. Alors que les troubles se poursuivaient, les autorités ont ordonné la fermeture des écoles à l’échelle nationale.

Les Forces pour la liberté et le changement (FFC) sont un front d’opposition qui regroupe le Parti communiste soudanais, autrefois le plus fort du Moyen-Orient, et des groupes rebelles armés issus des conflits du Darfour, du Kordofan méridional et du Nil bleu. Les FFC ont déclaré qu’ils ne participeraient pas aux discussions prévues avec le TMC mardi.

Ces couches sont hostiles aux revendications fondamentales des travailleurs et des pauvres des zones rurales: égalité sociale, amélioration des conditions de vie et liberté politique. Le 17 juillet, le FFC a adopté une «déclaration politique» qui prévoit la création d’un organe mixte civile-militaire de transition chargé de superviser la formation d’une administration civile et de préparer les élections après trois ans. L’accord de partage du pouvoir a donné carte blanche aux militaires et constitue une tentative de brader le mouvement de protestation qui a paralysé les villes de tout le pays pendant des mois.

Un gouvernement de transition dirigé par des civils en alliance avec l’armée continuerait à représenter les intérêts de l’élite capitaliste du pays et de ses forces de l’ordre. Ce gouvernement donnerait aux couches sociales représentées par le FFC une plus grande part dans le gâteau national du Soudan. Cette clique vénale préside un pays où au moins 80 pour cent des 40 millions d’habitants vivent avec moins d’un dollar par jour. En outre, quelque 5,5 millions de personnes avaient besoin d’aide humanitaire en 2018, soit 700.000 de plus qu’en 2017. Environ 2,47 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë.

La population a accueilli l’accord de partage du pouvoir avec un scepticisme généralisé, et les protestations de moindre envergure se sont poursuivies. Dès le lendemain, les forces de sécurité ont tiré des gaz lacrymogènes sur les manifestants de Khartoum. Les manifestants commémoraient les personnes tuées depuis le début des manifestations en décembre de l’année dernière, appelant à «l’autorité civile, l’autorité civile» et «liberté, paix, justice!»

Depuis décembre de l’année dernière, le début des manifestations, les forces de sécurité ont tué au moins 250 personnes et en ont blessé 400, selon le Comité des médecins soudanais. La moitié au moins des meurtres a eu lieu le 3 juin alors que les forces militaires et paramilitaires ont réprimé l’occupation du quartier général militaire dans la capitale.

Le 20 juillet, des manifestants en colère sont retournés dans les rues de Khartoum après qu’une enquête officielle sur la répression du 3 juin a innocenté le TMC de toute responsabilité pour le bain de sang. Fath al-Rahman Saeed a dirigé l’enquête. Il a affirmé que 87 personnes seulement étaient mortes et 148 blessées et que les officiers responsables l’avaient fait sans autorisation du TMC. Il a déclaré l’inculpation de huit officiers de l’armée et ils risquaient la peine de mort, mais ne les a pas nommés. Saeed a nié qu’il y ait eu des preuves de viols, en dépit des rapports généralisés de viol faits par des médecins locaux et le fait que c’était une pratique de répression et de guerre largement utilisée par les RSF de Diagalo au Darfour.

Selon les organisateurs de la manifestation, au moins 11 personnes ont été tuées lors des plus grandes manifestations depuis le 3 juin.

L’attaque meurtrière contre les écoliers d’El-Obeid a eu lieu alors que Dagalo, le chef adjoint du TMC, rencontrait au Caire le président égyptien Abdel Fattah el-Sisi, «le boucher». El-Sisi, ainsi que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (EAU), soutiennent le TMC depuis qu’il a évincé Omar al-Bashir en avril.

C’est El-Sisi, le président de l’Union africaine (UA), qui a négocié l’accord entre la TMC et les dirigeants de l’opposition à la demande de l’impérialisme américain. Il est déterminé à faire en sorte que le soulèvement ne se propage pas à ses alliés régionaux: l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte. Ces régimes dictatoriaux, qui craignent leur propre classe ouvrière et les paysans pauvres, soutiennent la junte. Ils ont ordonné la répression des manifestants et dicté les termes de «l’accord» avec les forces d’opposition qui, en contrepartie, fourniraient une couverture civile pour le maintien du pouvoir de l’élite soudanaise.

La dernière chose que les États-Unis et l'Europe veulent, c'est l'instabilité au Soudan, stratégiquement situé dans la Corne de l'Afrique, le long de la mer Rouge et à l'entrée du canal de Suez par lequel passe une grande partie du pétrole de la région, et une nouvelle vague de réfugiés se dirigeant vers l'Europe.

L'UA, sous son ancien nom d'Organisation de l'unité africaine, a autrefois épousé le socialisme panafricain, dont les origines remontent aux efforts de la bureaucratie stalinienne pour subordonner les travailleurs et les paysans pauvres à une bourgeoisie émergente fondée sur la défense d'une «révolution en deux étapes»: un mouvement unifié pour la libération nationale et seulement bien plus tard, une lutte pour le socialisme.

La théorie de la Révolution permanente de Trotsky expliquait que la bourgeoisie émergente dans les pays au développement capitaliste tardif ne pouvait pas mener de révolution nationale contre la domination impérialiste, parce qu'elle craignait tout défi de la classe ouvrière à ses efforts pour établir son propre pouvoir.

Au début de l’après-guerre, le soutien soviétique a d'abord donné à ces mouvements une marge de manœuvre et leur a permis de faire progresser des réformes limitées et des politiques économiques de «substitution aux importations». Mais après la dissolution de l'Union soviétique en 1991 et la restauration du capitalisme, les régimes nationalistes de toute l'Afrique ont embrassé le libre marché et se sont établis en tant que responsables locaux de l'exploitation de la région par les grandes puissances et les sociétés transnationales.

C'est la classe ouvrière, en alliance avec les pauvres des campagnes, qui doit maintenant jouer le rôle décisif dans la lutte pour les droits démocratiques, l'emploi et tous les éléments essentiels de la vie dans une lutte contre la bourgeoisie nationale et les puissances impérialistes. Cette lutte ne peut réussir si elle est confinée au territoire national. La lutte du Soudan se déroule au milieu d'une vague croissante de militantisme de la classe ouvrière, comme en témoignent les grèves et les manifestations des travailleurs en Algérie, en Tunisie et au Maroc. Les travailleurs au Soudan doivent chercher consciemment à unifier leur combat avec leurs frères et sœurs dans toute l'Afrique et avec les travailleurs des centres impérialistes, sur la base du programme de la révolution socialiste mondiale.

(Article paru en anglais le 1er août 2019)