Première partie: Contre-révolution et antisémitisme

Un spectre hante l'Europe: le mythe du judéo-bolchevisme, de Paul Hanebrink

Par Clara Weiss
11 juillet 2019

Paul Hanebrink: Un spectre qui hante l'Europe. Le mythe du judéo-bolchevisme, Harvard University Press 2018. (Sauf indication contraire, toutes les citations sont tirées de ce livre.) La deuxième partie de cette critique sera affichée dans les prochains jours.

Le nouveau livre de l'historien Paul Hanebrink (Rutgers University) se concentre sur la relation entre la peur du « spectre du communisme » qui hante l'Europe, auquel se référaient Marx et Engels dans leur Manifeste communiste de 1847, et l'antisémitisme.

Dans une grande partie du livre Hanebrink analyse le rôle que le mythe judéo-bolchevique a joué dans l'idéologie et les crimes de l'extrême droite européenne au cours de la première moitié du XXe siècle, pour aboutir au génocide de 6 millions de Juifs européens dirigé par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Son récit commence avec la révolution en Bavière, dans le sud de l'Allemagne, en 1918-1919. Il explique comment l'Église catholique, des politiciens internationaux comme Winston Churchill, ainsi que le mouvement nazi naissant en Allemagne, ont combattu par une vague d'antisémitisme la révolution russe de 1917 et la révolution allemande de 1918-1919, en particulier la brève République soviétique bavaroise.

Mgr Eugenio Pacelli, évêque en poste à Munich pendant la révolution, qualifia les révolutionnaires bavarois de « ..bande de jeunes femmes, d'apparence douteuse, juives comme tous les autres ». Max Levien – qui n'était en fait pas juif – était, pour Pacelli, « un jeune homme d'environ trente ou trente-cinq ans, également russe et juif. pâle, sale, aux yeux drogués, à la voix rauque, vulgaire et répugnant, au visage à la fois intelligent et rusé ». Quelque 15 ans plus tard, il signera un concordat avec Hitler sous le nom de Pape Pie XII.

Ces sentiments étaient partagés par les intellectuels et les hommes politiques de droite de toute l'Europe, en réponse à la vague de révolutions qui déferla sur le continent après la Première Guerre mondiale. Jean et Jérôme Tharaud, deux intellectuels français d'extrême droite, se sont rendu en Hongrie après la révolution menée par Béla Kun en 1919. Dans leur livre Quand Israël est roi, ils écrivent: « Sur les rives du Danube s'éleva une Jérusalem nouvelle, jaillie de l'esprit de Karl Marx et construite par des mains juives sur des pensées anciennes[messianiques] ». La contre-révolution sanglante qui a suivi a coûté la vie à au moins 3 000 personnes, dont environ la moitié étaient d'origine juive.

La déclaration de la République soviétique de Bavière dans un journal de Munich le 7 avril 1919

Dans les publications d'extrême-droite, les figures de proue du mouvement révolutionnaire étaient « démasquées » en tant que « Juifs ». Léon Trotsky, qui a codirigé la Révolution russe aux côtés de Lénine, était généralement appelé « Bronstein », un nom qu'il avait lui-même cessé d'utiliser depuis longtemps, tandis que le révolutionnaire polonais Karl Radek était appelé Sobelsohn. Dans leur folle frénésie antisémite, l'extrême droite a souvent qualifié de « Juifs » un nombre important de révolutionnaires qui n'étaient pas du tout juifs, y compris Lénine, Karl Liebknecht ou Max Levien, mentionné plus haut. Les termes bolchevisme « asiatique » et bolchevisme « juif » seraient utilisés par ces forces de façon presque interchangeable. Comme l'explique Hanebrink, « Le bolchevik était à la fois un juif migrant sans racines, le signe d'une horde envahissante venue d'Orient, et un animal asiatique ».

Pendant la guerre civile de 1918-1922, déclenchée par l'invasion de 19 armées étrangères contre le régime bolchevique naissant, entre 50 000 et 200 000 Juifs furent tués en Ukraine seulement, la plupart par les forces nationalistes contre-révolutionnaires blanches et ukrainiennes. Les forces armées polonaises, qui combattaient l'Armée rouge, ont également commis des massacres anti-juifs, dont le notoire pogrom de Pinsk, au cours duquel 35 Juifs furent assassinés. Le premier ministre et ministre des Affaires étrangères polonais, Ignacy Paderewski, allait justifier ce massacre en disant qu'il s'agissait d'une « question de bolchevisme pur. Nous avons exécuté les responsables du crime, et il se trouve que ce sont des Juifs ».

Une affiche de propagande antisémite de 1919 où Trotsky est présenté comme monstre au plus fort des pogromes anti-juifs des Blancs et des nationalistes ukrainiens.

Le mouvement nazi dans l'Allemagne de l'entre-deux-guerres a émergé sous l'impact direct de ces contre-révolutions. L'Allemagne et l'Autriche sont toutes deux devenues des centres de l'extrême droite où des émigrés nationalistes affluaient, à Vienne et à Berlin, en particulier suite à la révolution bolchévique en Russie et à celle de Hongrie. Dans leur propagande antisémite, ils parlaient en permanence des « révolutionnaires juifs » de la République soviétique de Bavière ainsi que de l'Union soviétique.

En fusion avec les objectifs géostratégiques et la machinerie militaire et économique de l'impérialisme allemand, le mythe du judéo-bolchevisme est devenu une base idéologique centrale de la guerre contre l'Union soviétique – qui, faisant entre 27 et 40 millions de victimes soviétiques, fut la guerre la plus meurtrière et la plus violente de l'histoire humaine – et du génocide des juifs européens. Il contribua à mobiliser les régimes fascistes et les forces d'extrême droite dans toute l'Europe de l'Est, dont les gouvernements de Roumanie, de Hongrie et l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN-B), pour ce que les nazis qualifièrent de croisade anti-bolchévique et anti-juive.

En Ukraine, l'OUN-B a commis d'horribles pogroms contre la population juive, de la facon la plus infâme à Lviv. La Roumanie, sous la dictature d'Ion Antonescu et de sa Garde de fer fasciste, a perpétré les plus grands massacres et pogroms anti-juifs commandités par l’État en dehors des pays occupés par les nazis. Alors que l'extrême droite polonaise était elle-même ciblée par les nazis, la Pologne est devenue le site principal de la destruction industrielle des Juifs européens par les nazis ; elle fut le théâtre de plusieurs pogroms horribles perpétrés par les forces nationalistes et les couches rurales. Des pans importants de la bourgeoisie polonaise et du gouvernement en exil à Londres étaient farouchement antisémites. Hanebrink souligne que le gouvernement en exil recevait des rapports « s'attardant longuement sur le problème de la participation juive au nouveau régime communiste...[et] qualifiant collectivement les Juifs de traîtres ».

Une affiche de propagande antisémite nazie en Pologne disant : Mort à la pestilence assassine judéo-bolchevique !

Après la guerre, le « mythe judéo-bolchevique » en Allemagne de l'Ouest fut adapté au contexte de la guerre froide. Comme l'explique Hanebrink, au lieu de « bolchevisme juif », les anciens nazis qui avaient réintégré le système judiciaire, les médias, le corps diplomatique et l'armée en Allemagne de l'Ouest n'avaient qu'à dire « bolchevisme asiatique » pour paraître respectables. « Tandis que le changement de circonstances politiques imposait de sérieuses conséquences professionnelles à ceux qui qualifiaient ouvertement l'ennemi soviétique de puissance juive, la « croisade » menée par les États-Unis en défense de la civilisation occidentale s'alignait facilement sur d'autres aspects de l'idéologie antisoviétique nazie ».

Hanebrink mentionne le cas bien connu d'Eberhart Taubert, le chef et fondateur de l'Institut nazi pour l'étude de la question juive. Proche collaborateur du ministre nazi de la propagande Joseph Goebbels, il écrivit le scénario du célèbre film de propagande nazi « Le Juif éternel » et rédigea la loi obligeant les Juifs à porter l' ‘étoile jaune’. Après la guerre, il a dirigé une organisation anticommuniste financée par la CIA, qui « s'est fortement inspirée de thèmes largement diffusés à l'époque nazie, notamment la représentation des ‘ennemis du peuple’ sour forme d’animaux ou d’insectes. Après 1945, Taubert abandonna toute référence au judéo-bolchevisme, mais il conserva toutes les autres caractéristiques idéologiques et symboliques de son travail antérieur ». Taubert est resté une figure influente de la politique allemande jusqu'à la fin des années 1970, travaillant comme conseiller du principal homme politique bavarois et ancien candidat au poste de chancelier, Franz-Josef Strauß.

Hanebrink fournit une abondance de preuves empiriques pour démontrer la relation étroite entre l'antisémitisme et la contre-révolution dans la première moitié du XXe siècle. Toutefois, malgré l'accent mis sur le lien entre antisémitisme et anticommunisme, il évite délibérément de définir l'antisémitisme comme idéologie de la contre-révolution. Il insiste bien plutôt pour le considérer comme un « code culturel » prenant différentes formes dans différents contextes culturels et politiques. Pour Hanebrink, le judéo-bolchevisme n'est qu'une version spécifique et contemporaine des tropes antisémites antérieurs de la « conspiration juive » et du « diable juif ».

Eberhart Taubert

S'il est vrai que ces derniers tropes ont dans une certaine mesure informés le mythe du judéo-bolchevisme et furent souvent associés avec lui, cette conception de l'antisémitisme politique moderne le prive finalement de son contenu historique et politique concret: l'antisémitisme politique moderne était avant tout une réaction au mouvement ouvrier socialiste et marxiste et un levier idéologique contre ce mouvement.

À suivre

(Article paru d’abord en anglais le 8 juillet 2019)