Le cinéaste australien James Ricketson dénonce le refus du journaliste Peter Greste de défendre Assange

6 juillet 2019

Le documentariste James Ricketson a écrit une «Lettre ouverte» à Peter Greste, un journaliste australien emprisonné pendant 400 jours en 2015 par la dictature égyptienne d'Al-Sissi pour de fausses accusations d'espionnage alors qu'il travaillait pour Al Jazeera. Greste a finalement été libéré après que des manifestations de masse ont exigé l'intervention du gouvernement australien pour obtenir sa liberté.

James Ricketson prenant la parole à un rassemblement du SEP en défense d’Assange

Au plus grand dégoût de ceux qui l'ont aidé à obtenir sa libération, Greste a réagi à l'arrestation et à l'emprisonnement de Julian Assange le 11 avril en s'associant à la persécution du fondateur de WikiLeaks par les États-Unis. Dans un article du Sydney Morning Herald, Greste a déclaré que le citoyen australien «n'est pas un journaliste et WikiLeaks n'est pas une organisation de presse».

Ricketson a été arrêté au Cambodge en juin 2017 et accusé à tort d'espionnage pour le compte d'«États étrangers» non précisés. Ricketson, qui tournait un film sur les familles pauvres de Phnom Penh, a été incarcéré à la prison de Prey Sar pendant 15 mois, reconnu coupable après un procès de trois semaines en août 2018, et condamné à six ans de prison.

Ignoré pendant des mois par le gouvernement australien, le cinéaste a été libéré lorsque plus de 100.000 personnes ont signé une pétition demandant à Canberra d'intervenir en son nom. Greste faisait partie des centaines de journalistes et autres défenseurs de Ricketson et a joué un rôle clé dans cette campagne.

La «Lettre ouverte» de Ricketson, qui est publiée ci-dessous, est une dénonciation du refus de Greste de défendre Assange, un appel pour qu'il change de cap, et une mise en garde claire des conséquences dangereuses pour les droits démocratiques si l'administration Trump réussissait à extrader Assange.

Lettre ouverte à Peter Greste

Mardi 2 juillet 2019

Cher Peter,

Maintiens-tu toujours ton affirmation, faite dans une chronique du Sydney Morning Herald en avril dernier, selon laquelle Julian Assange «n'est pas journaliste, et WikiLeaks n'est pas une organisation de presse»?

Assange est membre de la MEAA (Media Entertainment Arts Alliance) depuis 10 ans et a reçu le prix Walkley de la «contribution la plus remarquable au journalisme» en 2011, parmi de nombreux autres prix de journalisme. En novembre 2011, la Haute Cour du Royaume-Uni a décrit Assange comme «...un journaliste, bien connu pour son travail avec WikiLeaks» et le Counterintelligence Centre de l'armée américaine a décrit WikiLeaks comme une «organisation de presse» et Assange comme un «auteur» et un «journaliste».

Même si tu soutiens toujours qu'Assange n'est pas un journaliste, crois-tu, sur la base des preuves dont tu disposes, qu'Assange, un citoyen australien, devrait être extradé vers les États-Unis pour faire face à des accusations d'espionnage?

Lorsque j'ai été emprisonné au Cambodge, également accusé d'espionnage, tu as fait preuve de compassion et utilisé ton influence en tant que journaliste, qui avait également été accusé d'espionnage et avait passé 400 jours dans une prison égyptienne, pour sensibiliser le public australien à mon sort. Tu as dit à Fran Kelly [journaliste à ABC Radio National]:

«Le gouvernement australien insiste sur le fait qu'il défend les principes démocratiques fondamentaux dans la région, y compris la primauté du droit, l'application régulière de la loi et les droits fondamentaux de la personne. Et si elle veut être prise au sérieux et avec respect, elle doit défendre avec force ces valeurs dans des cas comme celui de James. Je pense que le gouvernement doit manifestement en faire plus.»

Tu as aussi dit: «Dans le cas de l'Égypte, l'Australie avait très peu de manières d’influencer la situation. Il y a beaucoup plus de possibilités… dans le cas du Cambodge, les leviers diplomatiques, les leviers économiques et autres.»

Quand j'ai été reconnu coupable d'espionnage, tu as écrit sur Twitter: «Le cinéaste australien James Ricketson condamné à six ans de prison au Cambodge. Affront scandaleux à l'application régulière de la loi, à la liberté de la presse et à la primauté du droit.»

Avec Phillip Adams, Elizabeth Farrelly, John Pilger, Piers Akerman et d’autres journalistes qui ont rapporté ma situation, tu as joué un rôle important dans la mobilisation du public en ma faveur. Cela a fait pression sur le gouvernement australien pour qu'il utilise tous les outils diplomatiques à sa disposition pour me faire sortir de prison. Le gouvernement a fini par prendre ses responsabilités et, en coulisse, il a déployé des efforts diplomatiques importants pour m'aider. Trois semaines après avoir été condamné à six ans de prison, je prenais l'avion pour l'Australie.

Crois-tu que le citoyen Julian Assange mérite moins que moi l'intervention du gouvernement Morrison?

Penses-tu que le gouvernement australien en fait assez pour protéger les droits fondamentaux du citoyen Julian Assange ?

Penses-tu qu'en tant que citoyen australien, il mérite une peine d'emprisonnement de 175 ans pour n'avoir rien fait de plus, sur la base des preuves dont nous disposons tous en juillet 2019, que ce que fait tout le temps un bon journaliste/éditeur?

Julian Assange a 48 ans aujourd'hui. Il a été enfermé dans une ambassade pendant sept ans: cinq fois plus longtemps que tu l'as été en Égypte et moi au Cambodge. Nous avons tous deux vécu ce que tu appelles la «dure réalité» de l'incarcération. Je ne souhaite cette expérience à personne, et surtout pas à un collègue journaliste.

Encore une fois, Peter, merci pour l'aide journalistique que tu m’as apportée en ces temps d'extrême détresse. S'il te plaît, fais de même pour Julian Assange, en tant que citoyen australien et en tant que journaliste. Joigne-toi au nombre croissant de journalistes dans le monde qui craignent les ramifications, si Assange est extradé, pour la liberté d'expression, la liberté de la presse et la santé de démocraties comme celle de l'Australie, à un moment où le président Donald Trump a déclaré que nous les journalistes sommes ennemis du peuple.

Bien à toi,

James

(Article paru en anglais le 4 juillet 2019)