Les tensions russo-géorgiennes s'intensifient face à la crise de guerre en Iran

Par Clara Weiss
1 juillet 2019

Depuis le 20 juin, des dizaines de milliers de personnes ont manifesté contre la Russie dans la capitale géorgienne, Tbilissi, et pour des relations plus étroites avec les États-Unis. En réaction aux manifestations, le gouvernement russe a interdit les voyages aériens en direction de la Géorgie, une destination prisée des touristes russes.

Carte politique de la région du Caucase

Les manifestations ont commencé le 20 juin, le jour même où le président américain Donald Trump a annulé les frappes militaires contre l'Iran à la dernière minute. Entre cinq et dix mille personnes se sont rassemblées près du bâtiment du Parlement géorgien pour protester contre l'invitation lancée à Sergei Gavrilov, président de la Douma russe (parlement), et plusieurs autres députés russes, par des membres du parti au pouvoir, le Rêve géorgien. Gavrilov s'est adressé au parlement géorgien dans le cadre d'une assemblée interparlementaire des orthodoxes en Russie et se serait installé au siège du président du parlement.

Les manifestants ont dénoncé l'invitation aux députés russes comme un signe de «l'occupation russe» et ont brandi des drapeaux américains et géorgiens. Ils auraient brûlé des portraits du président russe Vladimir Poutine et un drapeau russe et des manifestants ont tenté de forcer l’accès au bâtiment du parlement. Il y a eu de violents affrontements avec la police, qui a réprimé les manifestations avec des balles en caoutchouc. Plusieurs personnes ont été blessées et environ 300 personnes ont été arrêtées. Les manifestations ont été les plus importantes depuis 2012, année où une grave crise gouvernementale secouait le pays.

Les manifestations ont lieu en continu. L'une des principales revendications est la démission du ministre de l'Intérieur, Giorgi Gakharia, considéré comme un proche allié de Bidzina Ivanishvili, l'homme le plus riche du pays. Les deux sont perçus par l'opposition pro-américaine comme les principaux lobbyistes pour un rapprochement avec la Russie.

Les manifestations sont soutenues par les principaux partis d'opposition - le Mouvement national unifié (MNU) et le Parti géorgien européen (un rejeton du MNU). Le MNU a joué un rôle clé dans la «révolution de couleur» soutenue par les États-Unis en 2003, qui amena Mikhail Saakashvili au pouvoir. En 2008, Saakashvili, soutenu par les États-Unis, lança une guerre de cinq jours contre la Russie. Les deux pays n’ont plus maintenu de relations diplomatiques depuis lors. Saakashvili, qui vit et est actuellement politiquement actif en Ukraine, a encouragé les manifestations à distance.

Le Kremlin a réagit aux manifestations en interdisant les vols d’avions russes en provenance et à destination de la Géorgie. Les 1,5 million de touristes rentrant chaque année en Géorgie en provenance de Russie constituent une source de revenus importante pour le pays, qui dépend du tourisme pour près de 8 pour cent de son produit intérieur brut.

Cette semaine, le Kremlin a annoncé qu'il envisageait d'interdire le vin géorgien. La direction russe de la consommation et la répression des fraudes, la Rospotrebnadzor, a déjà introduit des contrôles plus stricts sur les importations de vin en provenance de Géorgie. Une interdiction complète des importations de vin était en vigueur entre 2006 et 2013. Depuis la levée de l'interdiction, la Russie est devenue le principal marché d'exportation du vin et des produits agricoles géorgiens.

Le ministère polonais des affaires étrangères, qui collabore étroitement avec l'impérialisme américain dans le renforcement militaire contre la Russie et l'Iran, a ouvertement approuvé les manifestations. Les ambassadeurs lituanien et britannique en Géorgie ont également exprimé leur soutien aux manifestations, dénonçant l'interdiction des voyages aériens imposés par la Russie et appelant les citoyens à se rendre en Géorgie, dans le cadre d'une campagne sur les réseaux sociaux utilisant le hashtag #SpendSummerinGeorgia.

De nombreux organes de presse et publications de groupes de réflexion bourgeois américains, notamment Foreign Policy, Time Magazine et le New York Times, ont couvert les manifestations avec une sympathie manifeste pour l'opposition pro-américaine.

Sous la pression des manifestants et des gouvernements étrangers, le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, a annoncé des réformes du système électoral, réclamées depuis longtemps par l'opposition pro-américaine, ainsi que des élections législatives anticipées pour 2020.

Derrière les conflits féroces au sein de la classe dirigeante géorgienne sur ses relations avec la Russie se profile l'escalade de la crise de la guerre en Iran. Une guerre américaine contre l'Iran menace de faire éclater non seulement le Moyen-Orient, mais également le Caucase du Sud voisin, avec le risque de déborder sur le Caucase du Nord, qui fait partie de la Fédération de Russie. Les experts ont longtemps prévenu qu’une guerre contre l’Iran pourrait relancer le conflit militaire larvé entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui se disputent la région du Haut-Karabakh et conduire à une autre guerre ouverte entre la Géorgie et la Russie.

Le Caucase revêt une importance géostratégique majeure en raison à la fois de ses vastes réserves d’énergie et de son emplacement géopolitique en tant que tête de pont entre le Moyen-Orient et l’Europe. La restauration du capitalisme et l'éclatement de la région en petits États-nations, tous gouvernés par des bourgeoisies nationalistes virulentes qui sont dépendantes de l'impérialisme, ont transformé le Caucase du Sud en une poudrière militaire et politique. Au cours des trois dernières décennies, l’impérialisme américain et l’Union européenne se sont constamment employés à manipuler et à intervenir dans les luttes de pouvoir au sein des classes dirigeantes des pays pour placer la région sous son contrôle direct, y compris par le biais de la «révolution rose» de 2003 en Géorgie.

Parmi les trois États du Caucase du Sud, l’Azerbaïdjan et la Géorgie ont développé les liens militaires les plus étroits avec l’impérialisme américain. L'Azerbaïdjan, en particulier, est devenu un allié militaire proche d'Israël et des États-Unis dans la mobilisation contre de l'Iran, qui compte environ 20 millions d'Azéris dans le nord. L'Arménie, qui accueille la seule base militaire russe encore dans le Caucase du Sud et a toujours maintenu les liens les plus étroits avec le Kremlin, a été témoin l’année dernière de manifestations de masse qui ont permis à Nikol Pashinyan, soutenu par l'Occident, de prendre le pouvoir. Depuis lors, il a promis de resserrer ses liens avec l’Occident tout en adoptant une position belliqueuse sur le conflit avec l’Azerbaïdjan à propos du Haut-Karabakh.

Dans ces conditions, il ne fait aucun doute que Washington considère le gouvernement géorgien actuel, qui a tenté de resserrer ses relations avec la Russie, comme une menace pour ses intérêts, mettant en doute la totale soumission de la Géorgie dans l’éventualité d’une guerre contre l'Iran et la Russie.

La présidente géorgienne, Salomé Zourabichvili, a été élue à la fin de l’année dernière sur la plate-forme de développement d’une relation plus pragmatique avec la Russie. Citoyenne française et descendante de l'aristocratie géorgienne, elle aurait des vues monarchistes et a étudié à l'Université Columbia de New York sous la direction de feu Zbigniew Brzezinski, l'un des géo-stratégistes les plus influents de l'impérialisme américain. Elle était partisane de la «révolution rose» soutenue par les États-Unis en 2003 et a été ministre des affaires étrangères sous la direction de Saakashivili de 2003 à 2004.

Cependant, alors que Zourabishvili est favorable à l'adhésion de la Géorgie à l'Union européenne et à l'OTAN, elle s'est récemment opposée à l'installation d'une base militaire américaine permanente dans le pays, affirmant qu'elle serait «perçue comme une provocation». Sa déclaration a suscité une réaction brutale, non seulement des partis d’opposition, mais aussi du parti au pouvoir, le Rêve géorgien, qui a rapidement pris ses distances avec elle. Le vice-président du parlement du parti de Rêve géorgien a insisté sur le fait que «toute coopération militaire avec les États-Unis est une priorité pour notre pays», ajoutant que «Ce pays est notre principal partenaire et allié.»

S'exprimant au nom de la faction parlementaire du Mouvement national uni de Saakashvili, Roman Gotsiridze a déclaré: «Le ministère des affaires étrangères doit immédiatement confirmer que l'affirmation selon laquelle nous ne voulons pas de base militaire américaine est une position du gouvernement, ou la réfuter», ajoutant que si elle [Zourabishvili] continue comme ça, elle finira par être destituée.»

La pression accrue exercée sur le gouvernement géorgien par l'opposition, soutenue par l'Occident, pour adopter une position plus belliqueuse à l'égard de la Russie va dans le sens des préparatifs d'une guerre imminente contre l'Iran. Les États-Unis ont systématiquement essayé d’entraîner la Géorgie dans ses préparatifs de guerre et ont sapé les relations économiques relativement étroites entre la Géorgie et l’Iran.

En 2012, toujours sous Saakashvili, les États-Unis auraient dépensé 5 milliards de dollars au profit de 20 hôpitaux et plusieurs aéroports en Géorgie, qui pourraient être utilisés par les troupes américaines en cas de guerre contre l'Iran. Sous la pression de Washington, la Géorgie a suspendu unilatéralement son régime de dispense de visas avec l'Iran en 2013. Le pays a également gelé quelque 150 comptes bancaires d'entreprises et de particuliers iraniens et suspendu les vols directs entre Tbilissi et l'Iran.

Après la conclusion de l'accord nucléaire iranien, un régime de dispense de visas avec l'Iran a été rétabli en 2016. Selon les médias, près de 300 000 Iraniens se rendent en Géorgie chaque année sous le régime de visas, non seulement pour des vacances, mais également pour fuir les effets économiques et sociaux dévastateurs de la guerre économique américaine contre l'Iran. Beaucoup essaient également de devenir résidents de la Géorgie afin de pouvoir se déplacer davantage vers des pays de l'UE. Au cours des derniers mois, le gouvernement géorgien a durci sa position sur les immigrants iraniens dans le pays. Sur plus de 6000 immigrants qui ont été déportés au cours du premier semestre de cette année, environ la moitié venaient d'Iran.

(Article paru en anglais le 29 juin 2019)