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Victoire à la révolution politique en Chine!

Par Déclaration du Comité international de la Quatrième Internationale
22 juin 2019

La déclaration suivante a été publiée le 8 juin 1989, quatre jours seulement après la brutale répression militaire du gouvernement chinois contre les étudiants et les travailleurs sur la place Tiananmen.

Fourth International, janvier-juin 1989

1. Le Comité international de la Quatrième Internationale et la Workers League proclament leur solidarité inébranlable avec les travailleurs et les étudiants en difficulté de la Chine qui sont engagés dans une lutte sans merci contre le régime meurtrier des staliniens de Pékin. Le massacre sanglant de la place Tiananmen – comme ceux de Berlin-Est en 1953, de Budapest en 1956 et de Gdansk en 1970 – a une fois de plus révélé la dépravation contre-révolutionnaire du stalinisme, ennemi le plus insidieux et sinistre du socialisme et de la classe ouvrière.

Un règne de terreur sévit à Pékin. Des soldats et des agents de la police secrète ratissent la ville, essayant de traquer les travailleurs et les étudiants qui ont participé aux manifestations de masse des deux derniers mois. Selon certaines informations, des centres de détention de masse sont en train d’être mis sur pied et le régime prévoit de procéder à des exécutions de masse. Mais malgré cette terreur effrénée, le régime stalinien n'a pas réussi à réprimer le mouvement de masse qui balaie le pays. En date de jeudi 8 juin, des manifestations et d'autres formes de protestations de masse ont été signalées dans des dizaines de villes. Shanghai est secouée par les plus grandes manifestations depuis 40 ans. La production industrielle est paralysée et les autorités locales prétendent que l'économie de la ville est sur le point de s'effondrer. Des barricades ont été érigées à plus de 100 intersections de routes. À Nanjing, sur le fleuve Yang Tsé, des étudiants et des travailleurs manifestent et bloquent d'importants systèmes de transport.

À Chengdu, la capitale provinciale du Sichuan, des affrontements entre des foules en colère et la police ont été signalés. Selon l'Agence France-Presse, la loi martiale a été imposée et plus de 300 personnes ont été assassinées par les troupes. Canton, au sud, est à l'arrêt. À Wuhan, la principale ligne ferroviaire nord-sud de la Chine a été fermée par plus de 10.000 travailleurs et étudiants. À Xian, dans la province du Shaanxi, au nord-ouest du pays, les portes de la ville ont été bloquées par plus de 100.000 travailleurs et étudiants. L'industrie serait paralysée par des grèves. Harbin, Changchuan, Dalian, Qingdao, Loyang et Tianjin seraient d'autres villes où des manifestations de masse sont en cours.

2. Leurs mains dégoulinantes de sang, Deng Xiaoping, Li Peng et leurs copains de la bureaucratie dénoncent leurs victimes comme «contre-révolutionnaires». Quel mensonge méprisable et évident! Le stalinisme accole cette étiquette à tous ceux qui s'opposent aux privilèges de la bureaucratie et à ses trahisons de la Révolution chinoise et de la cause du socialisme international.

En fait, les massacres de la semaine dernière sont l'aboutissement politique d'une décennie au cours de laquelle les staliniens de Pékin ont travaillé systématiquement pour restaurer le capitalisme en Chine et réintégrer son économie dans la structure de l'impérialisme mondial. Le but principal de la terreur déclenchée par le régime de Pékin est d'intimider les masses chinoises et d'écraser toute opposition à sa liquidation délibérée des conquêtes sociales de la Révolution chinoise.

C'est pourquoi le président George Bush, tout en versant des larmes de crocodile pour les victimes de la place Tiananmen, a fait tout son possible pour rassurer ses alliés de Pékin que l'impérialisme américain est déterminé à préserver ses relations «stratégiques» avec la Chine. Depuis que Richard Nixon a été accueilli à Pékin par Mao Zedong et Zhou En-lai en 1972 – au plus fort des bombardements du Nord Vietnam – la Chine est devenue le treizième partenaire commercial des États-Unis (14,3 milliards de dollars en 1988, en hausse de 37% par rapport à 1987) et une source importante de main-d'œuvre à bas salaires pour les conglomérats américains et autres multinationales étrangères. À l'heure actuelle, 450 entreprises américaines – dont le Groupe Bechtel, IBM, McDonnell Douglas, General Electric, Chrysler et AT&T – ont conclu divers types d'accords de transfert de technologie, de coentreprise et de coproduction en Chine. Rien qu'en 1988, les investisseurs américains ont signé des contrats pour 269 projets d'une valeur de 370 millions de dollars.

Les liens économiques entre l'impérialisme européen et japonais et la Chine ne sont pas moins étroits. Le Japon est la plus importante source de prêts privés et gouvernementaux de la Chine et son deuxième partenaire commercial après Hong Kong. Quant à l'Europe, le commerce global entre la Chine et la Communauté économique européenne est passé de 3 milliards de dollars en 1978 à 12 milliards l'an dernier. Un haut représentant de la Westdeutsche Landesbank Girozentrale s'est récemment vanté du fait que la Chine était en train de remplacer la Corée du Sud et Taiwan comme source de produits de base à bas prix importés en Allemagne. Tels sont les intérêts pour lesquels la Maison-Blanche s'exprimait en déclarant: «Le monde a un intérêt dans le progrès économique, la sécurité nationale et la vitalité politique de la Chine. Les États-Unis espèrent que la mise en œuvre des réformes économiques et politiques se poursuivra, ce qui contribuera sans aucun doute à la réalisation de ces objectifs.»

3. Jamais depuis les derniers jours sanglants du régime de Chiang Kai-shek, une telle brutalité n'a-t-elle été déchaînée contre les masses chinoises. Le carnage qui a eu lieu sur la place Tiananmen et la terreur blanche qui l'a suivi vivront dans leur conscience collective longtemps après que les crimes commis la semaine dernière auront été vengés. Passons en revue quelques-uns des comptes rendus parus dans la presse:

* «Avant cet assaut final, les soldats avaient formé une ligne autour de la place Tiananmen, tournant le dos à la place. Des étudiants et d'autres citoyens ont formé leur propre ligne, à environ 300 mètres à l'est du boulevard Changan, faisant face aux soldats.»

«Les soldats chantaient des chansons de l'armée. Les élèves chantaient l'hymne national et l'Internationale. Entre les chansons, ils se moquaient les uns des autres avec des slogans et des insultes...»

«Plus tard, un médecin militaire chinois a décrit une partie de la scène:

«Un jeune homme a été abattu. Sa petite amie s'est tournée vers les soldats et a crié: “Pourquoi ?” On lui a tiré une balle dans la tête.

«Les soldats ne s'attendaient pas à ce que les élèves soient aussi courageux, a dit le médecin. Et les étudiants ne s'attendaient pas à ce que les soldats soient si brutaux.

«Le médecin a dit que les chars continuaient d'écraser les tentes et les corps. Vinrent ensuite les balayeuses mécaniques et les compacteurs d'ordures. Finalement, a dit le médecin, la masse de morceaux de corps écrasés a été arrosée d'essence et incendiée» (Detroit Free Press, 5 juin 1989).

* À l'hôpital Fu-Xing, après le massacre, un témoin a rapporté que «du sang coulait dans le couloir. Le plus jeune tué a sept ans. Le plus jeune blessé a trois ans. Les tueurs sont la 27e armée. Pendant qu'ils tiraient sur les gens, ils riaient et leur criaient: “Pékinois, montrez vos tripes”» (Windsor Star, 6 juin 1989).

* «Les soldats ont également battu et passé à la baïonnette des étudiants et des travailleurs dimanche après l'aube, ont déclaré des témoins, généralement après une provocation, mais parfois au hasard.

«“J'ai vu une jeune femme dire aux soldats qu'ils sont l'armée du peuple et qu'ils ne doivent pas faire de mal au peuple”, a déclaré un jeune médecin à son retour d'un affrontement dimanche. Les soldats lui ont tiré dessus, ont couru jusqu’à elle et l’ont frappée à la baïonnette. Je me suis enfuie et je ne peux donc pas dire si elle a survécu ou si elle est morte”» (New York Times, 5 juin 1989).

* «Un convoi de cinq chars et 22 véhicules blindés de transport de troupes a rugi le long de l'avenue centrale de Changan tôt ce matin, criblant de balles les deux côtés de la rue.

«Un transport de troupes a pointé son arme sur l'hôtel Beijing, le plus ancien de la ville, et a tiré une rafale. Un témoin étranger a vu les corps d'au moins 50 morts sur le trottoir…

«Les manifestants ont montré des preuves épouvantables de ces effusions de sang, y compris des cadavres sans tête…

«Une enseignante de l'Institut des langues étrangères de Pékin a raconté cette histoire: “Une jeune fille dans la foule a appris que son frère cadet avait été tué, a perdu son sang-froid et a couru vers les soldats. Nous avons essayé de l'arrêter, mais les troupes ont ouvert le feu. Ils lui ont tiré dessus sept fois, continuant de tirer alors qu'elle rampait”…

«“Nous avons des gens qui ont reçu des balles dans la tête, la poitrine, l'estomac, les jambes et même les yeux”, a dit une infirmière alors qu'elle faisait une injection à un étudiant de 27 ans dont le tibia était cassé.

«“Le gouvernement est tellement pourri”, a dit l'étudiant, sa chemise trempée du sang d'un autre jeune à côté de lui qui avait reçu une balle dans la tête. “Ils se fichent du nombre de morts...”

«Un médecin a dit qu'il avait manipulé le corps d'un homme d'une vingtaine d'années qui avait été étouffé à mort par des chaînes métalliques que les soldats avaient cachées dans leur chapeau pour contrôler la foule.

«“Ce qu’ils ont fait est tout simplement répugnant”, a-t-il dit» (Detroit News, 5 juin 1989).

* «Encore et encore, les habitants de Pékin affirment – et les témoins étrangers les appuient – que les canons blindés se mettaient tout simplement à tirer lorsqu'un groupe de personnes était aperçu par les tourelles des chars. Et il y a eu plusieurs cas, comme en a attesté au moins un témoin japonais, où les colonnes se sont arrêtées, ont versé de l'essence sur les corps, les ont incendiés et ont poursuivi leur route, ayant détruit toute preuve qu'ils avaient commis un crime» (New York Times, 6 juin 1989).

* «Près de la place, Li Tienguo, un vétéran de l'APL, a dit avoir vu des soldats donner un coup de pied dans la poitrine à une fillette de 12 ans et lui écraser le cœur.

«“Ils l'ont frappée à coups de pied et elle est morte là-bas, en face de chez moi. Nous voulions éloigner son corps, mais ils nous ont tirés dessus”, a-t-il dit.» (Wall Street Journal, 6 juin 1989).

4. Indépendamment de l'issue immédiate de la phase actuelle de la crise, le massacre de la place Tiananmen n'a pas mis fin à la révolution politique en Chine. Après avoir été baptisée dans le sang, la révolution va plutôt entrer dans un nouveau niveau de développement, plus conscient politiquement. Les illusions naïves selon lesquelles le régime stalinien pouvait être réformé sous la pression des manifestations de masse ont été brisées. Les événements tragiques de la semaine dernière ont puissamment justifié l'accent mis par la Quatrième Internationale sur la nécessité du renversement révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne par la classe ouvrière. Comme l'écrivait Léon Trotsky, le fondateur de la Quatrième Internationale, il y a plus de 50 ans: «Tout indique que la poursuite du développement doit inévitablement conduire à un affrontement entre les forces du peuple culturellement développées et l'oligarchie bureaucratique. Il n'y a pas de solution pacifique à cette crise. Aucun diable n'a encore volontairement coupé ses propres griffes. La bureaucratie soviétique n'abandonnera pas ses positions sans combattre. Le développement conduit évidemment à la voie de la révolution» (La Révolution trahie).

5. Quand ces mots ont été écrits, ils s'appliquaient au régime stalinien en URSS. Mais ils ne sont pas moins valables aujourd'hui pour les régimes staliniens en Chine, en Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est. Jamais la perspective d'une révolution politique n'a pris une telle urgence. Dans les dernières étapes de leur agonie, tous les régimes staliniens ont mis le cap sur la restauration du capitalisme. Depuis des décennies, les bureaucraties parasites, soucieuses avant tout de défendre leurs privilèges, sabotent le développement d'une véritable planification scientifique socialiste – qui, de toute façon, ne peut se développer que sur la base d'un programme révolutionnaire international. Aujourd'hui, confrontés à l'effondrement de leurs schémas économiques nationaux réactionnaires et à une classe ouvrière en éveil, les staliniens cherchent à défendre leurs propres intérêts sur la base de la propriété capitaliste et du développement de liens plus proches avec l'impérialisme mondial. Ils démantèlent impitoyablement l'industrie et l'agriculture d'État, révisent les statuts juridiques pour permettre la propriété privée des moyens de production, encouragent le développement de liens directs entre les «coopératives» privées et les entreprises impérialistes et, sous la forme de zones économiques spéciales, mettent des régions entières à la disposition de multinationales impérialistes pour une exploitation sans contrainte.

Les impérialistes comprennent très bien l'importance des politiques actuellement mises en œuvre par les staliniens. Le Financial Times de Londres a fait cette évaluation du programme des staliniens polonais: «La dernière tâche que s'est donnée le Parti ouvrier unifié polonais est d'assurer le capitalisme en Pologne, contre ce que les dirigeants du pays craignent être les objections violentes de ses citoyens… M. Wladislaw Baka, membre du Politburo du POUP chargé de l'économie, peut déplorer que si l'économie planifiée a été largement laissée pour compte, “les mécanismes du marché ne fonctionnent toujours pas pleinement non plus. La question est de savoir si nous surmontons le problème ou si nous retournons en arrière. La volonté politique du parti est très importante pour réaliser cette conversion à l'économie de marché.”»

6. Cette référence aux «objections violentes» du peuple polonais indique la conscience aiguë des impérialistes et de leurs agents staliniens que la restauration du capitalisme ne peut se faire sans la répression contre-révolutionnaire violente de la classe ouvrière. C'est ce qui explique la brutalité de type fasciste utilisée par les bureaucrates de Pékin contre la population non armée. Les conséquences d'une défaite décisive du prolétariat chinois par le régime stalinien – et cela n'a en aucun cas été réalisé – seraient la liquidation complète de toutes les conquêtes sociales restantes de la Révolution chinoise et la réorganisation sans restriction de l'économie sur de nouvelles bases capitalistes. Par nécessité, le régime qui présiderait à une telle transformation contre-révolutionnaire aurait un caractère fasciste. À vrai dire, les caractéristiques d'un tel régime sont déjà visibles, ne serait-ce que sous forme embryonnaire, dans la terreur militaire qui règne aujourd'hui à Pékin.

Un commentateur bourgeois avisé, écrivant depuis Pékin, a rapporté ce que les dirigeants staliniens vieillissants lui ont dit au sujet de leurs plans pour la Chine: «Ils ont beaucoup parlé dernièrement du “modèle sud-coréen”, d'une dictature au franc-parler, d'une dictature efficace, à bas salaires, à profit, à mobilité ascendante – d'un lieu de haute technologie et de production élevée. Certains disent qu'il y a là la voie à suivre pour la Chine… Et ils ont déjà construit une idéologie qui va dans le sens du modèle sud-coréen. C'est ce qu'on appelle l'autoritarisme» (New York Times, 6 juin 1989).

7. Les propagandistes de la bourgeoisie décrivent les crimes du régime de Pékin comme l'œuvre du «communisme». Cela est conforme à la pratique vieille de plusieurs décennies consistant à assimiler le stalinisme à son ennemi le plus inconciliable, le marxisme révolutionnaire. Cependant, jamais l'identification du stalinisme au marxisme, au socialisme et au communisme n'a été aussi cynique, hypocrite et malhonnête. Les relations économiques, politiques et militaires entre le régime de Pékin et l'impérialisme américain sont si intimes qu'elles ne peuvent tout simplement pas être couvertes.

En fait, les architectes militaires de la terreur à Pékin ont travaillé en étroite collaboration avec leurs homologues impérialistes. Selon le New York Times, «tous les officiers supérieurs de la Chine ont eu de nombreux contacts avec l'armée américaine et les plus prometteurs de ses colonels ont suivi des cours dans des écoles militaires américaines. La pensée militaire chinoise émergente est basée sur le modèle américain et le programme de modernisation de la Chine dépend largement de la technologie et de l'équipement américains» (6 juin 1989).

Armée populaire de libération entrant à Pékin pendant la Révolution chinoise de 1949

8. De plus, la catastrophe sociale qui embrase la Chine est le produit direct des politiques restauratrices de la bureaucratie. Ayant répudié la planification centralisée, l'économie chinoise est à la merci des forces anarchiques du marché capitaliste mondial. La création d'innombrables liens privés entre les entreprises provinciales et les capitalistes étrangers a sapé ce qui était considéré comme la plus grande réalisation de la révolution de 1949: l'unification de la Chine. Alors que les entrepreneurs capitalistes en herbe dans les bureaucraties provinciales concluent des accords séparés avec les multinationales impérialistes, le gouvernement central a pratiquement perdu le contrôle de la balance des paiements du pays. La dette extérieure a doublé au cours des quatre dernières années pour atteindre près de 40 milliards de dollars.

L'inflation est hors de contrôle. Par rapport au taux moyen de 18,5% de l'an dernier, l'indice du coût de la vie a augmenté à un taux annuel de 27,4% en janvier et de 28,4% en février. Les tentatives désespérées de la bureaucratie pour contrôler l'inflation avec de nouvelles mesures d'austérité ont eu pour principal effet d'aggraver les conditions sociales de la classe ouvrière. Même dans les zones économiques spéciales tant vantées, les conditions des masses laborieuses sont épouvantables. Nous citons le China Trade Report d'avril 1989, qui fait autorité en la matière:

«Guangdong est dans le chaos. En termes d'infrastructures et d'approvisionnement alimentaire, elle ne peut plus faire face à l'afflux de personnes qui, depuis plusieurs années, travaillent dans ses usines de transformation en plein essor, effectuent des travaux de construction considérés indignes de la population locale et exercent des activités marginales et illégales…

«Ce problème s'est aggravé avec le début de l'actuelle campagne d'austérité. Le gel des prêts et la pénurie de matières premières ont fait que de nombreuses usines ne fonctionnent que trois jours par semaine. La réduction de 25% dans la construction a également réduit la demande de main-d'œuvre de la province. Beaucoup de ceux qui sont venus chercher la richesse finissent mendiants, colporteurs ou même prostitués, vivant dans des bidonvilles à l'extérieur des villes, en particulier à Canton.»

9. Si les politiques économiques menées par la bureaucratie ont eu un impact dévastateur sur les conditions de vie de la classe ouvrière, des jeunes étudiants et des millions de paysans pauvres, elles ont directement conduit à l'enrichissement de larges pans de la bureaucratie. La corruption dénoncée avec tant de véhémence par les travailleurs et les étudiants est une manifestation externe d'un processus social impliquant la conversion des bureaucrates et des membres de leur famille en entrepreneurs capitalistes et intermédiaires. Deng Pufang, le fils de Deng Xiaoping, qui dirige la Kanghua Development Corporation, n'est que le représentant le plus évident de cette tendance.

On estime que 10.000 entreprises ont ce que l'Economist de Londres a décrit comme «des liens privilégiés avec les bureaucrates du parti. De ce nombre, 134 peuvent se vanter d'avoir de hauts fonctionnaires – ministres ou l'équivalent – à leur emploi.» Ils servent ces entreprises, souvent détenues par des parents, en mettant à leur disposition des produits de base essentiels qui sont achetés à bas prix subventionnés par l'État pour être vendus sur le marché mondial à un profit énorme. De telles ventes «illégales» d'engrais ont rapporté aux parasites sociaux 42 millions RMB (environ 12 millions de dollars) l'an dernier seulement. La pénurie d'engrais qui en a résulté a eu un impact dévastateur sur la paysannerie pauvre. Selon certaines informations, les paysans auraient eu recours à la violence pour obtenir des engrais pour leurs cultures. Comme les anciens propriétaires terriens de la Chine prérévolutionnaire, le régime a réagi en abattant les paysans impliqués dans de tels «pillages».

Les politiques de la bureaucratie se sont traduites par une large stratification sociale et des inégalités régionales. Elles ont facilité l'intégration croissante de la production au marché impérialiste mondial dans les régions du Yang Tsé, du Zhujiang et du delta du Minnan ainsi que dans les péninsules de Liagong et de Shandong. Le résultat a été de séparer ces zones côtières traditionnellement plus prospères de l'intérieur du pays, moins productif, ce qui a entraîné d'énormes disparités de revenus. Par exemple, en 1986, le revenu rural annuel par habitant dans la province de Zhujiang atteignait 609 RMB (290,70 dollars), soit 38% de plus que dans la province intérieure typique du Hunan, et 126% de plus que dans la province intérieure pauvre du Gansu. Seulement six ans auparavant, les revenus du Zhujiang et du Hunan étaient identiques, alors que le Gansu n'accusait qu'un retard de 30%.

Au sein des régions et des villes, les disparités sont encore plus grandes, en particulier entre les travailleurs des entreprises publiques et la couche de plus en plus grande de propriétaires privés. Selon une étude récente sur les entreprises privées de Pékin, leur revenu net moyen s'élevait à 4908 RMB en 1987, dont 9348 RMB en moyenne pour les transporteurs privés. On estime que le revenu réel est au moins deux fois plus élevé, car les propriétaires privés sous-déclarent régulièrement leurs revenus afin d'échapper à l'impôt.

Le salaire moyen des travailleurs de l'entreprise d'État, en revanche, n'était que de 2678 RMB.

Une mince couche de la population chinoise s'est enrichie grâce aux politiques restauratrices de la bureaucratie, tandis que la grande majorité des paysans pauvres, des travailleurs ruraux et de la classe ouvrière urbaine a vu son revenu réel et ses conditions sociales s'éroder continuellement. La direction stalinienne a cherché à se créer une base sociale en défendant les intérêts de cette couche sociale de capitalistes, d'hommes d'affaires privés et de la bourgeoisie rurale – ainsi que ceux du capital étranger – contre ceux des masses.

10. Sous la forme du régime de Pékin, la classe ouvrière chinoise est confrontée à ce qui est, en dernière analyse, une agence impitoyable de l'impérialisme mondial. Seul le renversement révolutionnaire de ce régime par la classe ouvrière peut arrêter la restauration du capitalisme et empêcher un nouvel asservissement complet de la Chine par l'impérialisme.

Mais la préparation de cette révolution politique nécessite le développement d'une section chinoise de la Quatrième Internationale, basée sur l'assimilation complète de toutes les leçons stratégiques tirées par le mouvement trotskiste – représenté aujourd'hui par le Comité international – au cours du développement prolongé de la Révolution chinoise.

11. L'évolution du régime de Pékin est une condamnation historique écrasante de toutes les tendances petites-bourgeoises qui ont affirmé au cours des 40 dernières années que le maoïsme n'est pas seulement une variante progressiste du stalinisme, mais une véritable idéologie révolutionnaire qui a dépassé le marxisme «orthodoxe» démodé de Trotsky et de la Quatrième Internationale. Selon les pablistes, les tenants les plus persistants de cette vision, le maoïsme a démontré que la réalisation du socialisme ne dépendait pas de la construction d'un parti prolétarien international basé sur la perspective de la révolution socialiste mondiale. Au contraire, des partis basés principalement sur la paysannerie ou d'autres forces non prolétariennes pourraient prendre le pouvoir et ensuite, dans le cadre d'une économie nationale, procéder à la transformation socialiste de la société. Ce processus n'exigeait pas – en fait, il excluait – la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière et la création de ses propres organes de pouvoir.

12. Cette conception révisionniste a été avancée dans sa forme la plus convaincante par le parrain politique du révisionnisme pabliste, Isaac Deutscher, qui écrivait dès 1963: «Il faut souligner encore une fois que jusqu'à la fin, la force et la faiblesse de Trotsky étaient enracinées dans le marxisme classique. Ses défaites ont incarné la situation fondamentale dans laquelle le marxisme classique était assailli en tant que doctrine et mouvement: la divergence et le divorce entre la vision marxiste du développement révolutionnaire et le cours réel de la lutte de classe et de la révolution».

La victoire de Mao Zedong, soutenait Deutscher, a invalidé la conception marxiste «classique», soutenue par la Quatrième Internationale, du rôle historique mondial décisif du prolétariat dans la révolution socialiste. «Le prolétariat industriel n'a pas été le moteur du bouleversement. Les armées paysannes de Mao se sont “substituées” aux ouvriers urbains et ont porté la révolution de la campagne à la ville» (Deutscher, The Prophet Outcast[Londres: Oxford] pp.514-20).

Cet argument n'était, en réalité, rien de plus qu'une excuse sophistiquée pour le stalinisme en général et les politiques de Mao Zedong en particulier. Elle a servi à légitimer l'abandon du prolétariat chinois par les staliniens au lendemain de la décapitation du Parti communiste par Chiang Kai-shek en 1927. De cette défaite, qui était le produit de la politique de collaboration de Staline avec la bourgeoisie chinoise, Mao avait tiré la «leçon» qu'il était vain de fonder le développement du parti révolutionnaire sur le prolétariat urbain. Le Parti communiste (PCC) devait plutôt se baser sur une autre force sociale, la paysannerie.

13. Dans les années qui suivirent, Mao poursuivit cette orientation paysanne, tout en défendant avec zèle la ligne de collaboration de classe exigée par Staline. En fait, les deux éléments de la politique de Mao étaient organiquement liés. Le programme proposé par Mao n'était pas socialiste, mais se limitait aux exigences d'un caractère bourgeois démocratique. Tout en cherchant à préserver une alliance avec une partie de la bourgeoisie chinoise – selon la théorie stalinienne du «bloc des quatre classes» – Mao a désavoué tout objectif spécifiquement socialiste. Ce n'était pas une ruse politique, mais une expression fidèle de la base sociale petite-bourgeoise du parti maoïste. Jusqu'en 1945, le programme proposé par Mao pour un gouvernement de coalition promettait que «les bénéfices appropriés, sous une gestion raisonnable, des entreprises publiques, privées et coopératives seront assurés. Ainsi, les travailleurs et le capital œuvreront ensemble pour le développement de la production industrielle.»

Ce n'est qu'en octobre 1947 que Mao a finalement appelé au renversement de la dictature du Kuomintang et, alors que le régime de Chiang Kai-shek se désintégrait sous le poids de sa propre corruption et de la haine populaire, il a remporté la victoire deux ans plus tard.

La défaite de Chiang Kai-shek et la formation de la République populaire ont porté un coup énorme à l'impérialisme mondial qui, après un siècle de pillage de la Chine, se trouvait désormais dans l'incapacité de continuer à exploiter un quart de l'humanité.

La libération de la Chine de l'oppression impérialiste directe et la nationalisation des moyens de production qui s'en est suivie ont jeté les bases d'une croissance rapide de la production et d'une campagne visant à surmonter le retard qui avait fait de la Chine une des nations les plus pauvres du monde.

14. Néanmoins, l'État issu de la révolution de 1949 ne peut être assimilé à celui créé par la Révolution russe de 1917. Alors que Mao et les dirigeants du PCC prétendaient représenter la classe ouvrière, ils étaient arrivés au pouvoir non pas par une révolution prolétarienne, mais à la tête de l'Armée populaire de libération, dont la composition était à très forte majorité paysanne.

La nature de ce régime issu de la révolution de 1949 est décisive pour comprendre les luttes ultérieures en Chine et, en particulier, la montée en puissance du prolétariat contre la bureaucratie actuelle.

En 1932, dans une lettre aux membres chinois de l’Opposition de gauche, Trotsky avait correctement prévenu des conséquences potentielles de la victoire d'une telle armée paysanne :

«La strate dirigeante de l'“Armée rouge” chinoise a sans aucun doute réussi à s'inculquer l'habitude de donner des ordres. L'absence d'un parti révolutionnaire fort et d'organisations de masse du prolétariat rend pratiquement impossible le contrôle de la couche dirigeante. Les commandants et les commissaires apparaissent comme des maîtres absolus de la situation et, lorsqu'ils occuperont les villes, ils seront plutôt enclins à regarder d'en haut les ouvriers. Les exigences des travailleurs peuvent souvent leur paraître inopportunes ou malavisées.»

L'arrivée au pouvoir des dirigeants maoïstes a complètement confirmé cette analyse. La bureaucratie toute prête qui commandait l'Armée populaire de libération a concentré tout le pouvoir entre ses propres mains. Dès les origines de la révolution, la classe ouvrière a été politiquement privée de ses droits et opprimée par une bureaucratie privilégiée, qui s’appuyait sur l'armée et la paysannerie et défendait son propre pouvoir et ses intérêts.

Dans la période précédant la défaite de Chiang, Mao n'avait à aucun moment lancé un appel à un soulèvement révolutionnaire du prolétariat, alors que les ouvriers des villes entraient en lutte. Il a plutôt maintenu sa stratégie «de la campagne à la ville», c'est-à-dire de l'armée paysanne libérant la classe ouvrière. Cela était entièrement lié à la perspective stalinienne de la «révolution en deux étapes» et du «bloc de quatre classes.» Mao ne voulait pas d'une insurrection ouvrière parce qu'il prévoyait de former une «Nouvelle démocratie», un État bourgeois, en alliance avec des sections de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie nationale. Une fois les villes libérées par l'Armée populaire de libération, les grèves et autres luttes ouvrières indépendantes ont été systématiquement réprimées.

Le premier gouvernement de Mao, une coalition avec des éléments bourgeois et petits-bourgeois, correspondait à la conception stalinienne d'une «étape démocratique», qui devait durer plusieurs décennies. Il s'est engagé à défendre la propriété privée et même les intérêts impérialistes et a reporté toute réforme agraire sérieuse.

15. Les trotskistes chinois, qui s'opposaient à ces politiques et luttaient pour la mobilisation indépendante de la classe ouvrière, ont été assassinés et jetés en prison par centaines aux mains des maoïstes, pour ne jamais être libérés. L'un des rares survivants des purges anti-trotskistes a rendu compte du travail accompli par les véritables dirigeants révolutionnaires de la classe ouvrière chinoise:

«Pendant les trois ans et demi qui se sont écoulés entre la prise de pouvoir communiste de Shanghai à la fin mai 1949 et la rafle nationale des trotskistes en décembre 1952, nos camarades ont travaillé dans des domaines très variés. Les plus jeunes membres du Parti internationaliste des travailleurs ont continué à publier une revue intitulée La Jeunesse marxiste, sans jamais hésiter à critiquer le nouveau régime chaque fois que c'était nécessaire. Beaucoup de nos camarades ont pris une part active dans le mouvement de réforme agraire, et nombreux sont ceux qui ont rejoint l'APL, pour lutter dans ses campagnes de libération du reste du pays. Ceux dans l'industrie ont mené de nombreuses grèves contre les employeurs capitalistes, contestant ainsi la politique de collaboration entre travailleurs et capitalistes du nouveau gouvernement. Dans de nombreux domaines, ils devinrent des chefs de file des masses, non seulement parce qu'ils défendaient ardemment les intérêts des travailleurs, mais aussi parce que les travailleurs qui étaient sous leur influence étaient profondément impressionnés, à une époque où le marxisme était très en vogue, par leur maîtrise de la politique marxiste révolutionnaire… Nous avons continué à croître en nombre et en influence tout au long de ces trois ans et demi, ce qui est la principale raison pour laquelle la police secrète du PCC a finalement mené son raid national contre les trotskistes en décembre 1952» (Wang Fan-Hsi, Chinese Revolutionary[Londres: Oxford University Press] pp. 252-53).

16. Sur la scène internationale, les maoïstes n'avaient aucun intérêt à suivre l'exemple de la Révolution d'octobre 1917. Contrairement à Lénine, ils ne cherchaient pas à construire un parti révolutionnaire international, mais plutôt à se baser sur la plate-forme stalinienne du «socialisme dans un seul pays».

Au début des années 1950, sous la pression combinée de la dislocation économique qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale et du retard historique de la Chine, ainsi que de la guerre de Corée et du blocus économique imposé par l'impérialisme américain, le régime maoïste a dû agir plus rapidement que prévu dans l'expropriation des capitalistes et dans l'expansion du secteur nationalisé de l'économie. L'économie chinoise est devenue étroitement liée à celle du bloc soviétique. Néanmoins, ni Staline ni Mao n'ont jamais proposé l'unification de leurs deux États en une commune Union soviétique des républiques socialistes. Ni l'un ni l'autre ne s'est fondé sur les intérêts internationalistes du prolétariat, mais plutôt sur les intérêts nationaux étroits des bureaucraties privilégiées qu'ils représentaient.

C'est là le contenu réel de la caractérisation de la Chine comme un État ouvrier déformé, l'accent étant mis sur le mot «déformé». La Quatrième Internationale défendait inconditionnellement les relations de propriété nationalisées établies en Chine. En même temps, elle reconnaissait les origines bureaucratiquement déformées du régime maoïste comme sa caractéristique dominante, faisant de son renversement par la révolution politique la seule voie à suivre pour la construction du socialisme. Cela est inséparablement lié à la nécessité d'étendre la révolution socialiste mondiale, à laquelle les politiques du régime maoïste ont toujours représenté un obstacle.

17. Le développement économique et politique de la Chine a été dominé par les politiques en zigzag d'un régime bonapartiste – un régime qui cherche un équilibre entre des intérêts de classe conflictuels en Chine – qui n'a cessé d'être mis à mal par des luttes intestines.

Confrontés au retard économique et culturel de la Chine et aux contradictions insolubles du projet utopique de construction du «socialisme dans un seul pays», les dirigeants maoïstes ont tenté de surmonter ces obstacles par des aventures bureaucratiques. La première d'entre elles a été ce qu'on a appelé le Grand Bond en avant, qui a commencé en 1958. La planification économique a été abandonnée au profit d'exhortations au peuple à produire davantage et d'une organisation du travail de type militaire dans les communes paysannes. En l'absence d'un plan conscient et centralisé, tous ces efforts ont conduit l'économie au bord de l'effondrement et menacé de créer la famine dans un certain nombre de régions. Cette situation a été exacerbée par le retrait de l'aide et des techniciens soviétiques après la rupture des relations entre Pékin et Moscou.

Face à ce fiasco économique, Mao a fait l’objet de plus en plus d’attaques au sein de la direction du parti. De 1961 à 1965, la bureaucratie s'est tournée vers la droite dans ses politiques économiques, s'appuyant fortement sur des incitations économiques pour stimuler la production et accroître ainsi la différenciation sociale, notamment dans les campagnes. Suite à l'échec du Grand Bond en avant, Mao a été contraint de partager le pouvoir au sein de la bureaucratie, cédant sa position de chef de l'État à Liu Shao-chi.

Des étudiants pendant la Révolution culturelle

Après une période de coexistence pacifique apparente au sein de la bureaucratie, Mao a lancé la Grande Révolution culturelle prolétarienne de 1966-1967. Pour sa propre lutte interne contre ses rivaux bureaucratiques, et finalement pour renforcer la bureaucratie elle-même, Mao a cherché à mobiliser un soutien à l'extérieur du parti, d'abord parmi les jeunes étudiants et plus tard parmi les éléments du lumpenprolétariat et les paysans pauvres qui étaient organisés dans la soi-disant Garde rouge. Le caractère réactionnaire de ce mouvement s'est manifesté le plus clairement par l'encouragement ouvert à l'individualisme paysan, le rejet de la planification économique et la distribution et la vente de fournitures destinées aux villes. Presque toute la culture et la science ont été dénoncées comme étant «bourgeoises.» Les scientifiques, les artistes et les intellectuels ont été impitoyablement réprimés, tandis que les vers de mirliton politiques du Petit Livre rouge de Mao étaient élevés au rang de religion officielle d'État.

Pour sa part, le prolétariat a maintenu une attitude d'hostilité à l'égard des activités de la Garde rouge, luttant à plusieurs reprises contre ses tentatives de s'emparer des usines ou de prendre le contrôle des villes.

Cependant, cette période a vu un mouvement indépendant de la classe ouvrière, qui est entré en lutte sur ses propres revendications, défiant la bureaucratie dans son ensemble, incluant notamment les premières grèves de masse en Chine depuis la révolution de 1949. À la fin de 1966 et au début de 1967, les dockers de Shanghai ont déclenché un débrayage qui s'est rapidement étendu à d'autres grands ports et auquel se sont joints les travailleurs ferroviaires chinois. Les travailleurs radicalisés de Shanghai ont spontanément formé des comités d'usine indépendants pour contrer les syndicats contrôlés par l'État, et ont créé une organisation à l'échelle de la ville appelée le Quartier général révolutionnaire des travailleurs.

L'attitude des dirigeants maoïstes face à cette éruption de la lutte ouvrière a révélé la nature frauduleuse du caractère «prolétarien» de la Révolution culturelle. Les bureaucrates ont dénoncé les travailleurs en grève pour avoir succombé à «l'économisme» et le chef du Groupe de la révolution culturelle, principal porte-parole de Mao pendant cette période, a lancé un avertissement sévère au prolétariat de Shanghai, déclarant que «comme travailleurs, leur principale tâche est de travailler. Joindre la Révolution n'est que secondaire. Ils doivent donc se remettre au travail.»

Face à ce mouvement du prolétariat, Mao s'est rapidement tourné vers l'armée, sur laquelle il avait toujours fermement fondé son pouvoir. D'abord, il a prétendu que l'Armée populaire de libération représentait «les ouvriers et les paysans en uniforme» et qu'elle devait donc être la force motrice de la Révolution culturelle. Sous cette apparence, des troupes ont été envoyées dans les usines et sur les chantiers pour réprimer les grèves et stimuler la productivité. En fin de compte, l'armée s'est retournée contre les Gardes rouges pour réprimer le mouvement même que Mao avait suscité. Une fois que Mao eut atteint son objectif, la défaite de la faction Liu Shao-chi dans la bureaucratie, tout le mouvement a été rapidement arrêté.

Dans le sillage de la Révolution culturelle, et au milieu du chaos économique qu'elle avait créé, les dirigeants maoïstes ont fait une autre embardée vers la droite. Sur la scène internationale, cela s'est manifesté par le rapprochement avec l'impérialisme américain, avec la visite de Nixon à Pékin durant le bombardement du Vietnam par les États-Unis et l'adhésion du régime maoïste à des dictatures réactionnaires, dont celle de Pinochet au Chili.

Deng Xiaoping

18. À l’interne, Mao a entamé une réconciliation similaire avec les éléments procapitalistes, inaugurant une orientation qui n'a cessé de s'accélérer depuis sa mort en 1976, sous le slogan adopté par le régime de Deng Xiaoping: «S'enrichir est glorieux.» Aujourd'hui, la quasi-totalité des terres collectivisées après 1949 est redevenue propriété privée, les restrictions à la propriété privée de l'industrie ont été largement démantelées et la pénétration massive des capitaux étrangers a été encouragée dans les zones économiques spéciales. Tout cela a créé des niveaux d'inégalité sociale et de misère qui n’avaient pas été vus depuis le renversement de la dictature du Kuomintang.

De plus, dans le traité en vertu duquel la colonie britannique de Hong Kong doit être restituée à la Chine en 1997, la bureaucratie stalinienne a accepté de maintenir des relations de propriété capitaliste, selon la formule «un pays, deux systèmes». En d'autres termes, l'appareil d'État contrôlé par les staliniens chinois deviendra le protecteur des capitalistes de Hong Kong contre la classe ouvrière.

Quelles que soient les questions tactiques qui divisent la bureaucratie aujourd'hui, elle est unie sur le programme de restauration capitaliste et beaucoup en son sein ont profité personnellement de ces politiques pour s'enrichir via des entreprises capitalistes.

Cette évolution du régime fondé par Mao a déterminé le caractère explosif du mouvement révolutionnaire qui émerge maintenant dans la classe ouvrière. Ce mouvement contient une conscience sociale des acquis de la Révolution chinoise et une détermination à vaincre les tentatives de la bureaucratie de dévorer ces acquis avec son programme de restauration et son adaptation toujours plus grande à l'impérialisme.

19. À la lumière de toute cette expérience historique, il est maintenant possible d'apprécier pleinement l'étonnante perspicacité de l'analyse de Trotsky. Sur la base de la théorie de la révolution permanente, Trotsky insistait sur le fait que la libération de la Chine de l'emprise de l'impérialisme, la liquidation de l'héritage féodal de la pauvreté et du retard, et la réorganisation de la société sur une base socialiste n'étaient possibles que par la mobilisation révolutionnaire de la paysannerie sous la direction du prolétariat socialiste. De plus, le développement de la Chine sur le modèle socialiste ne pouvait se faire que par la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie impérialiste dans les pays capitalistes avancés.

Trotsky insista sur le fait que les succès des armées paysannes de Mao, aussi impressionnants soient-ils, ne pouvaient pas remplacer la mobilisation révolutionnaire indépendante de la classe ouvrière. Il mit en garde que sans le renouveau du mouvement révolutionnaire du prolétariat chinois, «la guerre paysanne, même si elle est pleinement victorieuse, arrivera inévitablement dans une impasse» (Leon Trotsky on China [Pathfinder] p. 527).

20. Dans les jours qui ont suivi le massacre brutal, d'innombrables articles ont fait état de divisions et même de fractures au sein de la bureaucratie et de l'armée. Même si tel est le cas, les travailleurs chinois ne peuvent pas fonder leur lutte sur les divisions et les manœuvres au sein de la caste dirigeante, mais seulement sur leur propre force indépendante. Ils doivent profiter de ces divisions pour faire avancer leur propre programme indépendant de révolution politique. Cela exige la construction d'un nouveau parti révolutionnaire du prolétariat chinois.

La révolution politique n'est pas le remplacement d'un dirigeant bureaucratique par un autre ni la simple accumulation de réformes démocratiques de plus en plus importantes. Alors qu'en Chine cette révolution a commencé sous des slogans revendiquant les droits démocratiques et la fin de la corruption, même ces revendications ne peuvent se réaliser autrement que par le renversement révolutionnaire forcé de la bureaucratie dans son ensemble par la classe ouvrière et l’établissement, pour la première fois dans l'histoire de la Chine, de véritables organes indépendants du pouvoir ouvrier, les soviets et, sur la base de ceux-ci, d’un véritable gouvernement des travailleurs.

21. Les événements en Chine aujourd'hui fournissent la confirmation la plus puissante de la perspective de révolution politique élaborée pour la première fois par Trotsky dans La Révolution trahie, son analyse monumentale de la dégénérescence du premier État ouvrier de l'Union soviétique. Il a décrit l'Union soviétique comme une société transitoire et fondamentalement instable, dont le développement ultérieur pourrait se dérouler selon deux axes possibles. Soit la bureaucratie ouvrirait la voie à la restauration capitaliste, ouvrant le pays à la pénétration impérialiste et puisant largement dans ses propres rangs une nouvelle classe d'exploiteurs capitalistes, soit la classe ouvrière défendrait les acquis de la Révolution d'Octobre par le renversement révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne et le rétablissement de la démocratie ouvrière, et ainsi unifierait sa lutte avec celle de la classe ouvrière internationale dans les pays capitalistes qui lutte pour la chute de l'impérialisme mondial.

Trotsky qualifia cette révolution de politique et non de sociale, parce qu'elle ne serait pas obligée de renverser les relations de propriété nationalisées et l'économie planifiée établies par la Révolution de 1917, mais plutôt de renverser la bureaucratie et d'introduire des réformes majeures dans l'économie au profit de la classe ouvrière.

Cette perspective conserve toute sa force par rapport à la Chine d'aujourd'hui. La bureaucratie stalinienne chinoise a déjà bien avancé sur la voie de la restauration capitaliste et, par conséquent, la révolution politique en Chine aujourd'hui aura des implications sociales majeures, en premier lieu, la nécessité pour la classe ouvrière et son parti révolutionnaire d'exproprier la classe des capitalistes soutenus par la bureaucratie ainsi que les multinationales étrangères qui ont été autorisées à reprendre l'exploitation des travailleurs chinois.

Ce qui reste de l'économie planifiée de la Chine doit être réorganisé de fond en comble pour répondre non pas aux besoins des bureaucrates et des capitalistes privilégiés, mais à ceux des masses. La production doit être placée sous le contrôle des comités d'entreprise, librement élus par les travailleurs, et la qualité et le prix des produits de base doivent être confiés à une coopérative de consommateurs démocratiquement organisée.

Au cours de la dernière décennie, le cours procapitaliste de la bureaucratie de Pékin a aboli bon nombre des gains sociaux réalisés par la révolution de 1949. Dans les campagnes, cela s'est traduit par l'appauvrissement croissant des masses de paysans pauvres et du prolétariat rural au profit d'une bourgeoisie rurale naissante, étroitement liée aux couches dirigeantes elles-mêmes. En menant la révolution politique contre la bureaucratie, le prolétariat révolutionnaire doit mobiliser la grande majorité des paysans pauvres et des ouvriers agricoles derrière lui en luttant contre l'oppression et la stratification sociale qui ont été favorisées dans les campagnes par les politiques restauratrices de la bureaucratie.

Une telle révolution politique du prolétariat chinois créerait les plus grandes ondes de choc de la révolution sociale en Asie et dans le monde. En rompant avec le carcan stalinien du «socialisme dans un seul pays» et en unissant leur force à celle des travailleurs d'Asie et du monde entier dans la lutte commune pour mettre fin à l'impérialisme, les travailleurs chinois jetteraient les bases réelles du développement du socialisme en Chine dans le cadre du développement du socialisme mondial.

22. Cette perspective de révolution politique développée par Trotsky dans la lutte contre le stalinisme n'est soutenue et défendue que par le Comité international de la Quatrième Internationale (ICFI). Fondé en 1953 pour combattre la croissance de l'opportunisme dans la Quatrième Internationale, le Comité international s'est toujours battu contre les théories du révisionnisme pabliste, qui rejetaient la révolution politique, insistant sur la capacité des bureaucraties staliniennes à se réformer et même à jouer un rôle révolutionnaire sur la scène mondiale.

Dans cette perspective, les révisionnistes pablistes vilipendaient les trotskistes chinois comme des «réfugiés de la révolution» alors qu'ils étaient brutalement réprimés par Mao, que les pablistes vantaient comme un grand dirigeant révolutionnaire. En 1969 encore, le dirigeant pabliste Tariq Ali proclamait que «la stature de Mao en tant que l'un des plus grands dirigeants révolutionnaires de ce siècle est incontestable». Aujourd'hui, le programme pour lequel les trotskistes chinois se sont battus se révèle être le seul pour la réalisation d'une Chine socialiste, alors que les politiques maoïstes n'ont créé que la restauration capitaliste et la collaboration avec l'impérialisme.

Les événements en Chine et en Union soviétique, avec le virage ouvert des bureaucraties vers la restauration capitaliste et le bouleversement des masses ouvrières sur la voie de la révolution politique, ont discrédité les théories rétrogrades du pablisme et justifié la lutte prolongée du CIQI contre ce révisionnisme opportuniste.

Les événements chinois ont également démasqué tous les charlatans opportunistes qui ont tenté de déclarer que Gorbatchev et ses politiques procapitalistes de perestroïka et de glasnost représentent un chemin vers la révolution politique. Confronté à l'émergence d'une véritable révolution politique lors de son sommet de Pékin avec Deng Xiaoping, Gorbatchev ne pouvait contenir son hostilité organique à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière contre la bureaucratie, et dénonça les manifestants comme des «têtes brûlées.»

Le régime de Gorbatchev n'a pas hésité à déclarer sa solidarité avec les bouchers de la place Tiananmen. Une déclaration rédigée par le Politburo de Gorbatchev et adoptée à l'unanimité par le factice Congrès soviétique des députés du peuple a refusé de condamner les meurtres, déclarant au contraire: «Ce n'est pas le moment de tirer des conclusions et des déclarations irréfléchies et hâtives... Bien sûr, les événements qui se passent en Chine sont une affaire interne du pays.»

Gorbatchev comprend très bien que des bouleversements similaires sont à l'ordre du jour en Union soviétique; et il n'est pas moins prêt que Deng Xiaoping et Li Peng à recourir à des atrocités le moment venu.

La vague de terreur déclenchée par la bureaucratie de Deng Xiaoping n'a pas vaincu la lutte du prolétariat chinois. Au contraire, les assassinats et les arrestations n'ont fait que démontrer la faillite politique de la bureaucratie totalitaire qui tente de défendre ses privilèges et les intérêts de l'impérialisme mondial contre le mouvement des masses.

Le puissant soulèvement des travailleurs, qui a dominé les événements récents en Chine, est inséparablement lié au mouvement de la classe ouvrière en Asie et dans le monde. Les travailleurs chinois sont poussés sur la voie de la révolution politique contre la bureaucratie maoïste à Pékin, alors que des masses de travailleurs en Corée du Sud voisine livrent de puissantes batailles contre le capital étranger et indigène et que le prolétariat à travers le monde connaît une profonde radicalisation, exprimée surtout dans la révolte contre ses dirigeants traditionnels staliniens, sociaux-démocrates et syndicaux.

Ces événements, avant tout, démontrent la nécessité inéluctable de construire un parti révolutionnaire du prolétariat chinois, russe et est-européen pour renverser les bureaucraties staliniennes parasites dans une révolution politique, en tant que composante décisive de la révolution socialiste mondiale. Tel est le grand défi historique auquel est confronté aujourd'hui le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 4 juin 2019)