Trump remet une couche de mensonges sur l’Iran

Par Bill Van Auken
17 juin 2019

Le président américain Donald Trump a intensifié les menaces de guerre contre l'Iran vendredi, insistant sur le fait que Téhéran était responsable des dommages causés à deux pétroliers dans le golfe d'Oman la veille et promettant des représailles américaines pour tout acte iranien visant à fermer le détroit stratégique d'Ormuz.

Trump a fondé ses remarques ignorantes et belliqueuses sur une vidéo floue en noir et blanc publiée jeudi soir par le commandement central américain (CENTCOM), qui dirige les interventions militaires américaines dans tout le Moyen-Orient.

CENTCOM a affirmé que la vidéo, apparemment tournée depuis un avion espion américain, montrait un petit bateau du Corps de la Garde révolutionnaire islamique (IRGC) s'approchant de l'un des pétroliers endommagés, le Kokuka Courageous, appartenant au Japon, et retirant une mine ventouse non explosée attachée à sa coque. La vidéo a été présentée comme la preuve que l’Iran avait mené des attaques sur les navires et avait envoyé le bateau de l’IRGC retirer toute preuve gènante.

Du feu et de la fumée s’échappant du pétrolier norvégien Front Altair qui aurait été attaqué dans les eaux du golfe d’Oman le 13 juin 2019 (Source : ISNA)

Du feu et de la fumée s’échappant du pétrolier norvégien Front Altair qui aurait été attaqué dans les eaux du golfe d’Oman le 13 juin 2019 (Source : ISNA)

Dans un entretien accordée à la télévision Fox News vendredi, Trump a déclaré: «Eh bien, l'Iran l'a fait, et vous savez qu'il l'a fait parce que vous avez vu le bateau.»

Il a poursuivi: «Je suppose que l’une des mines n’a pas explosé et qu’en somme tous les détails de l'engin pointent vers l’Iran. Et vous avez vu le bateau la nuit, essayant de retirer la mine et enlevant la mine du bateau avec succès. Et cela a été révélé. C'était leur bateau. C'était eux, et ils ne voulaient pas laisser des preuves sur place.»

Il a poursuivi en dénonçant l'Iran comme une «nation terroriste», ajoutant «qu’ils ont de gros ennuis, vraiment des ennuis profonds». Il a également déclaré à Fox News que si l'Iran fermait le détroit d'Ormuz, «il ne le sera pas pour longtemps». Le détroit, qui relie le Golfe persique au golfe d’Oman et à la mer d’Arabie, est une voie maritime de 63 km de large par laquelle transitent 30 pour cent des échanges de commerces de produits liquides par voie maritime, la plupart à base de pétrole.

Les affirmations de Trump et du Pentagone selon lesquelles la vidéo de CENTCOM serait une sorte de preuve tangible de la culpabilité du gouvernement iranien dans l'attaque qui aurait visé le Kokuka Courageous et le second pétrolier, le Front Altair appartenant à une compagnie norvègienne, n’est rien de la sorte.

L'affirmation selon laquelle les personnes décrites dans la vidéo enlevaient une mine ventouse de la coque n’est pas étayée, sans parler du fait qu'ils auraient ainsi procédé afin de dissimuler des preuves de la culpabilité iranienne.

La vidéo de CENTCOM ne ressemble à rien de plus que la «preuve» incontestable présentée par le secrétaire d’État de l’époque, Colin Powell, au Conseil de sécurité des Nations unies en 2003 s’agissant des «armes de destruction massive» irakiennes.

Les affirmations des États-Unis étaient en contradiction directe avec la position des propriétaires du pétrolier présenté dans la vidéo. Yutaka Katada, président de la compagnie maritime Kokuka Sangyo, propriétaire du pétrolier Kokuka Courageous, a déclaré aux journalistes vendredi à Tokyo que l'affirmation selon laquelle le navire avait été endommagé par des mines ventouses était «fausse».

«L'équipage dit qu'il a été touché par un objet volant. Ils disent que quelque chose volait vers eux, puis il y a eu une explosion, puis il y a eu un trou dans le bateau. Ensuite, certains membres de l'équipage ont assisté à un deuxième tir.»

Katada a dit, «Poser une bombe sur le côté n'est pas une chose à laquelle nous pensons», soulignant que les dommages subis par le navire «étaient de beaucoup au-dessus de la surface de l'eau.»

En ce qui concerne la dénonciation de l'Iran par Trump comme une «nation terroriste», la terreur généralisée infligée au Moyen-Orient porte clairement la mention «Made in the USA».

Les guerres successives des États-Unis contre l'Irak, qui ont abouti à l'invasion illégale du pays et coûté la vie à plus d'un million de personnes, ont été suivies par les guerres pour un changement de régime en Libye et en Syrie dans lesquelles Washington a utilisé, financé et armé des milices islamistes liées à Al-Qaïda dans le but de renverser le gouvernement de Mouammar Kadhafi et de tenter de renverser celui de Bachar al-Assad.

Maintenant, Washington tente d'atteindre le même objectif vis-à-vis de l'Iran, un pays beaucoup plus grand et plus puissant, avec quatre fois la superficie et plus de deux fois la population de l'Irak.

Il a mis en œuvre ce que le secrétaire d'État Mike Pompeo s'est vanté jeudi d'une «campagne de pression maximale» destinée à affamer la population iranienne. Ayant abrogé l'année dernière l'accord sur le nucléaire iranien de 2015 conclu entre Téhéran et les cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, ainsi que l'Allemagne, Washington a réimposé et considérablement intensifié les sanctions économiques écrasantes qui menacent non seulement l'Iran, mais tout pays ou entreprise faisant affaire avec lui. Comme les États-Unis l'ont clairement indiqué, l'objectif est de réduire à zéro les exportations de pétrole iranien, qui représentent la très grande partie des recettes d'exportation du pays.

Ces mesures, appliquées unilatéralement et en violation directe des résolutions de l'ONU, sont l'équivalent d'un blocus économique à grande échelle, un acte de guerre.

L'Iran a répondu aux dernières menaces de Trump et du Pentagone en les qualifiant «d’alarmantes et inquiétantes».

Juste avant que Trump ne donne son interview à Fox, le ministre iranien des affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a dénoncé Washington pour s’être «immédiatement précipité pour porter des accusations contre l'Iran [sans] la moindre preuve factuelle ou circonstancielle».

Jeudi, Zarif a attiré l'attention sur le fait que les deux pétroliers, l'un appartenant à une entreprise japonaise et l'autre transportant une cargaison liée au Japon, avaient été frappés juste au moment où le Premier ministre japonais Shinzo Abe était en réunion avec le guide suprême iranien, l'ayatollah Khamenei. «Douteux, n’est pas le mot trop fort pour décrire ce qui s'est probablement passé», a-t-il déclaré.

Pompeo, dans son discours d'intimidation prononcé jeudi après-midi au département d'État, a déclaré de manière insultante que Zarif essayait d'être «drôle». Au contraire, le ministre iranien des affaires étrangères a simplement laissé entendre que beaucoup de personnes dans le monde avaient conclu que Téhéran ne serait pas motivé pour frapper les pétroliers, alors qu'Abe était à Téhéran, en train de féliciter le gouvernement iranien d’avoir respecté l'accord nucléaire et abandonné le développement des armes nucléaires. Pendant son séjour, il a déclaré que «des progrès importants ont été réalisés pour assurer la paix et la stabilité dans cette région». Le Japon avait été l'un des principaux acheteurs de pétrole iranien avant le mois dernier, lorsque l'administration Trump avait abrogé les dérogations accordées à plusieurs pays importateurs.

En examinant le crime du point de vue de la très ancienne maxime de détective - à qui profite le crime? - la réponse est évidente: ceux qui veulent empêcher l’Iran de parvenir à un compromis lui permettant de relâcher le nœud économique que l’impérialisme américain lui a serré autour du cou. Cela inclut à la fois Washington et ses principaux alliés dans la région, notamment Israël, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui sont tous parfaitement capables de mener des frappes contre des pétroliers afin d’en faire porter le chapeau à Téhéran et préparer le terrain à une guerre catastrophique.

Les attaques présumées sur les deux pétroliers ont eu lieu quelques jours à peine après le voyage du ministre allemand des affaires étrangères, Heiko Maas, à Téhéran dans le but de sauver l'accord nucléaire répudié par Washington et de prévenir une guerre régionale.

Maas a promis à l'Iran que l'Allemagne, le Royaume-Uni et la France mettraient bientôt en place un moyen de paiement pour contourner les sanctions américaines connues sous le nom de INSTEX, tout en prévenant que les puissances européennes ne pourraient pas faire de «miracles» face aux sanctions américaines redoutées par les entreprises qui précédemment menaient des affaires en Iran.

L’allemagne et les autres puissances européennes - à l’exception de Londres, qui, comme lors de la préparation de l’invasion de l’Irak de 2003, marche au pas de Washington - ont exprimé leur scepticisme à l’égard des accusations américaines prétendant avoir des preuves de la culpabilité de l’Iran par rapport au pétroliers et ont appelé à la désescalade des deux côtés.

La Chine, quant à elle, a rejeté les accusations américaines. Réuni en marge du sommet de l'Organisation de coopération de Shanghai au Kirghizistan avec son homologue iranien Hassan Rouhani, le président chinois Xi Jinping a promis que Beijing renforcerait ses relations avec Téhéran quelle que soit la situation dans la région. Rouhani et lui ont tous deux placé la responsabilité centrale des tensions sur l'abrogation unilatérale du traité nucléaire par Washington.

Washington est déterminé à faire échouer toute tentative visant à contourner son régime de sanctions et à ouvrir la voie à une intervention militaire directe contre Iran. C'est là le motif le plus probable des attaques sur les pétroliers.

Cette conclusion est corroborée par un éditorial publié dans le Wall Street Journal jeudi, dans lequel il était écrit: «Dernièrement, certains ont mis en doute l’importance du rôle des États-Unis dans la région. Deux pétroliers en flammes à la suite d'attaques de torpilles dans le golfe d'Oman réfutent cette opinion. Le fait incontournable est que l’Iran demeure la principale menace à la stabilité au Moyen-Orient. Les États-Unis ont raison d'être là, en force et prêts à défendre leurs intérêts et ceux de leurs alliés.»

Le Journal a ajouté qu'il était «d'autant plus important que l'Occident s'unisse pour s'opposer à l'agression iranienne. Si les Européens se pliaient à la pression militaire iranienne après ces attaques, cela enverrait le pire signal possible.»

De même, le chroniqueur David Ignatius du Washington Post, qui entretient des liens étroits avec l’armée américaine et les services de renseignement américains, a écrit dans un article publié jeudi intitulé «La poudrière irano-américaine est-elle sur le point de prendre feu?»: «Trump a une nouvelle occasion d'élargir le soutien international à sa politique iranienne, après avoir isolé les États-Unis l'année dernière en abandonnant l'accord nucléaire iranien.»

Ce qui se trame avec les provocations dans et autour du golfe Persique est une guerre qui pourrait rapidement coûter la vie à des dizaines de milliers de personnes. Une invasion américaine de l'Iran nécessiterait la mobilisation de centaines de milliers de soldats américains, ce qui obligerait la réintroduction de la conscription militaire, et créerait un climat révolutionnaire aux États-Unis.

En même temps, comme l’indiquent les tensions avec l'Europe et la Chine, un conflit aussi sanglant risquerait directement le déclenchement d'une troisième guerre mondiale.

(Article paru en anglais le 15 juin 2019)