L'extradition de Julian Assange vers les États-Unis sera jugée en février prochain

Par Robert Stevens
17 juin 2019

La juge principale, Emma Arbuthnot, a décidé que le fondateur de WikiLeaks et journaliste, Julian Assange, sera jugé le 25 février prochain pour déterminer si on le fait extradé aux États-Unis.

En ce qui concerne le gouvernement et l’appareil judiciaire britanniques, le verdict est couru d’avance. Assange sera conduit à Washington, où ses persécuteurs le jugeront sur 18 chefs d’accusation, dont 17 en vertu de la loi sur l’espionnage, avec une peine combinée de 175 ans de prison.

Les manifestants réclament la liberté d’Assange

Le tribunal de première instance de Westminster poursuivre après que le ministre conservateur de l’intérieur et candidat à la direction du parti, Sajid Javid, a certifié la demande d’extradition américaine mercredi. C’était seulement 24 heures après que l’Administration Trump ait officiellement demandé au gouvernement britannique d’extrader Assange.

Visiblement malade, Assange a comparu à la cour par liaison vidéo. Au début, il avait des difficultés à simplement dire au juge son nom et sa date de naissance. Assange n’a même pas pu se présenter par liaison vidéo à sa précédente audience prévue, car on l’avait transféré au service médical de la prison de Belmarsh en raison d’une détérioration marquée de sa santé.

Le fondateur de WikiLeaks comparaissait devant le tribunal bien qu’il n’ait même pas pu voir la demande d’extradition déposée contre lui par les États-Unis.

Arbuthnot a entendu le procureur Ben Brandon, pour les États-Unis, et une déclaration de l’équipe juridique d’Assange. Ensuite elle a ordonné la tenue d’une audience d’extradition complète, qui devrait durer cinq jours, à compter du 25 février. Toute l’audience a duré moins d’une demi-heure.

Arbuthnot n’aurait pas dû présider l’audience puisque son impartialité a été mise en doute. Elle est l’épouse de l’ancien député conservateur, ministre junior de la défense et whip du gouvernement, le baron James Arbuthnot. Il a été président du Comité spécial de la défense du Parlement en 2005-2014 et directeur de Security Intelligence Consultancy SC Strategy Ltd. Les deux autres directeurs du cabinet privé sont Sir John Scarlett, l’ancien chef du MI6, le service britannique de renseignement étranger, et Lord Carlile.

Seigneur sans affiliation de parti, Carlile était un ancien examinateur «indépendant» de la législation antiterroriste du gouvernement britannique, qui a défendu à maintes reprises l’extraordinaire portée des pouvoirs antidémocratiques des agences de renseignement britanniques. En 2015, il a appelé à mettre fin à la «diabolisation» des services de renseignement. SC Strategy a été créée en 2012 et en 2015, Scarlett et Carlile avaient reçu 800.000 livres sterling (898.000euros) à eux deux pour leurs conseils commerciaux sur la politique et la réglementation britanniques.

Les manifestants réclament la liberté d'Assange à l'extérieur du tribunal

En février de l’année dernière, alors qu’il se trouvait encore à l’ambassade de l’Équateur, Arbuthnot a confirmé un mandat d’arrêt britannique et a rejeté les arguments irréfutables de l’équipe judiciaire d’Assange. L’équipe judiciaire a expliqué pourquoi il avait été contraint de violer les conditions de sa libération sous caution en 2012. Assange a cherché un refuge politique à l’ambassade, ce l’Équateur lui a accordé en vertu du droit international. Son motif était sa crainte que les États-Unis allaient lui faire extrader d’Angleterre sur la base d’accusations d’espionnage inventées de toutes pièces. Quiconque ne faisant pas partie d’une conspiration pour faire taire Assange doit admettre aujourd’hui que ses craintes étaient fondées.

Brandon a exposé les raisons pour lesquelles les États-Unis cherchent à enfermer Assange pour toujours. L’affaire «est liée à l’une des plus grandes compromissions d’informations confidentielles de l’histoire des États-Unis», a-t-il déclaré.

Ce qu’Assange eût fait en réalité, c’était exposer les crimes de guerre de l’impérialisme américain à la population mondiale.

Brandon a ajouté qu’Assange avait «publié sur Internet, par WikiLeaks, des rapports d’activités importantes sur la guerre en Afghanistan, des rapports d’activités importantes sur la guerre en Irak. Aussi, des câbles du département d’État américain qui contiennent les noms des sources de renseignements humains qui ont fourni des informations aux forces des États-Unis et de la coalition et aux diplomates américains.»

WikiLeaks avait «endommagé le travail des services de sécurité et de renseignement des États-Unis d’Amérique. Elle a porté atteinte à la capacité des forces armées des États-Unis d’Amérique de s’acquitter de leurs tâches et a mis en danger les intérêts des États-Unis d’Amérique à l’étranger.»

Brandon a également accusé Assange d’avoir cherché à cracker un mot de passe du réseau de défense américain, en collusion avec la dénonciatrice américaine Chelsea Manning. Ceci est un élément clé du plan américain pour extrader Assange. Ils voulaient le présenter comme un «pirate informatique» plutôt que comme un éditeur et un journaliste. Comme cela ils pourraient invoquer la loi sur l’espionnage contre ceux qui publient ou rapportent des fuites d’informations. Cela est une attaque sans précédent contre le premier amendement de la constitution américaine. C’est aussi une attaque contre la liberté d’expression et la liberté de la presse.

L’avocat de la défense d’Assange, Mark Summers QC, a déclaré à Arbuthnot que l’affaire concoctée contre Assange était «une attaque scandaleuse et frontale contre les droits journalistiques». La défense s’est heurtée à d’importants obstacles pour monter sa cause, car Assange était en prison, n’avait pas accès à un ordinateur et ne pouvait voir les documents juridiques que s’il les reçevait physiquement. Summers a déclaré que le calendrier américain pour un procès en février était donc «optimiste».

Après qu’Arbuthnot a accepté à la hâte les exigences des États-Unis, sans se donner la peine d’aborder les difficultés soulevées par Summers, Assange a demandé des éclaircissements sur la nature des accusations portées contre lui. Protestant contre les délibérations, il a déclaré qu’il n’avait pas encore été en mesure de voir les documents qui contiennent le dossier américain contre lui. Il a été interrompu toute de suite par Arbuthnot qui a dit: «Ils ne l’ont reçu qu’hier […] de toute façon.»

Assange a déclaré: «J’ai entendu cet homme qui représente les États-Unis dire quelque chose et hier, on m’a dit que la BBC rapportait qu’on me recherchait pour piratage informatique aux États-Unis. Je crois comprendre que c’est faux. Le gouvernement américain n’allègue pas que WikiLeaks a piraté quoi que ce soit […] Je comprends qu’il y a eu beaucoup de faux reportages.»

Il demande s’il est possible pour le tribunal de préciser que lui-même ou WikiLeaks n’a rien piraté. Brandon a répondu que l’un des chefs d’accusation retenus contre lui était pour «intrusion informatique» présumée et que cela équivaudrait à du piratage informatique en vertu du droit britannique.

S’inspirant de l’accusation, Arbuthnot a rejeté toutes les préoccupations juridiques en disant: «Si j’ai bien compris, il y a une allégation de piratage». Elle a ensuite dit à Assange: «Je pense que le problème est que nous travaillons tous sur la base de documents qui ont été remis hier et qu’ils sont assez substantiels et que personne, et encore moins vos représentants, ne les maîtrise.»

Assange a répondu avec défi que «175 ans de ma vie sont effectivement en jeu et qu’il y a eu d’importants reportages erronés.»

«Je n’ai craqué aucun mot de passe», a-t-il insisté. «WikiLeaks n’est qu’un éditeur».

Arbuthnot refusa d’autoriser toute autre discussion sur les déclarations importantes d’Assange. Elle a conclu l’audience en disant cyniquement à Assange: «Il ne fait aucun doute que la presse rapportera avec exactitude ce qu’on a dit aujourd’hui. Je suis sûre qu’ils le feront, et en temps voulu, vous pourrez voir les allégations par vous-même.»

Jennifer Robinson (au centre) s’adresse aux médias après l’audience aux côtés du journaliste et défenseur de l’Assange John Pilger et (à gauche) de Fidel Navaez, ancien consul de l’Équateur en Grande-Bretagne.

À l’extérieur du tribunal, Jennifer Robinson, de l’équipe juridique d’Assange, a déclaré que l’acte d’accusation américain, s’il aboutissait, aurait «un effet effrayant» sur le journalisme et les éditeurs «dans le monde entier». Assange était poursuivi en représailles pour avoir rendu publiques «des informations véridiques sur les États-Unis», y compris «des preuves de crimes de guerre, de violations des droits de l’homme et de corruption dans le monde entier».

(Article paru d’abord en anglais le 15 juin 2019)