Manifestations de masse lors de la visite de Trump au Royaume-Uni

La lutte contre Trump doit devenir une lutte pour le socialisme

Par Chris Marsden
6 juin 2019

Des dizaines de milliers de personnes à travers le Royaume-Uni ont manifesté contre la visite d'Etat du président américain Donald Trump.

Cette répugnante démonstration d’apparat et de flagornerie officiels contraste vivement avec l'effusion de l'hostilité populaire envers Trump et la politique fascisante qu'il incarne. Une manifestation massive a eu lieu mardi à Londres, alors que Trump rencontrait la première ministre Theresa May et que d'autres manifestations était organisées dans tout le pays.

Pour des millions de personnes, Trump incarne l'enrichissement grotesque des milliardaires, la destruction de l'aide sociale et le racisme anti-immigrés et antimusulmans. Il est, avec des personnalités telles que Marine Le Pen en France, Matteo Salvini en Italie, Viktor Orban en Hongrie et le chef du parti du Brexit Nigel Farage en Grande-Bretagne, le principal représentant de la réémergence de l'extrême droite dans le monde.

Les travailleurs et les jeunes veulent lutter contre le danger croissant de la guerre et de la dictature, illustré par les menaces de Trump contre la Chine et la Russie. Mais la condition préalable à une telle lutte est le rejet de tous les appels à une alliance avec des puissances et des partis capitalistes rivaux qui tous s’orientent fortement vers des mesures protectionnistes, le réarmement et l’autoritarisme.

Des personnalités de tout le spectre politique prétendent s'opposer à Trump en raison de sa politique raciste sur l’immigration et de ses attaques contre les droits démocratiques. Au sein du Labour, déchiré par des luttes intestines entre factions, des tendances farouchement opposées prétendent qu'elles peuvent «s'unir contre Trump».

Le chef du Labour Jeremy Corbyn a déclaré en avril qu'il ne participerait pas au banquet d'État de mardi en l'honneur de Trump, en raison de la « rhétorique raciste et misogyne » du président américain. Il a pris la parole lors de la manifestation mardi à Londres. La secrétaire fantôme aux Affaires étrangères, Emily Thornberry, a qualifié Trump de «raciste et de prédateur sexuel». Le maire de Londres, Sadiq Khan, s’est déclaré contre «l'un des exemples les plus flagrants d'une menace mondiale croissante» de l'extrême droite.

Tout cela n’est que du vent. La prosternation de ces personnalités devant l'impérialisme américain se manifeste par leur complicité dans la détention arbitraire, dans des conditions qualifiées de torture par l'ONU, du fondateur de Wikileaks, Julian Assange. Khan, le maire de la ville où est détenu le principal prisonnier politique du monde, n'a rien dit, tandis que Corbyn et Thornberry se sont rangés derrière la chasse aux sorcières contre Assange pour demander son extradition vers la Suède.

Leur rhétorique anti-Trump exprime le fait que, en tant que représentants avisés du grand patronat, ils savent que le sentiment politique des masses se déplace rapidement vers la gauche alors même que la politique officielle va de plus en plus à droite. Leur opposition à Trump n’a pas de contenu de principe. Le véritable contenu de leur conflit avec Trump et avec ses alliés au Royaume-Uni est sur comment défendre au mieux les intérêts de l'impérialisme britannique dans des conditions où les tensions entre les États-Unis et l'Europe, et surtout l'Allemagne, en sont au point de rupture.

Les conservateurs pro-Brexit, le Brexit Party et leurs défenseurs de la «gauche pro Brexit» comme le Parti socialiste, le Socialist Workers Party, Counterfire et des personnalités telles que George Galloway se présentent comme de «vrais démocrates» respectant le vote référendaire de 2016. Mais Trump a clairement indiqué que la véritable politique du Brexit est une alliance renforcée de l'impérialisme britannique et des États-Unis contre l'Europe.

Trump a approuvé le Brexit en 2016 comme moyen de diviser l'UE en nations séparées. Il l’a décrite comme un « ennemi », plaçant l'Europe aux côtés de la Chine et de la Russie comme une menace géostratégique pour l'hégémonie américaine. Avant la visite d’État de cette semaine, il a utilisé les journaux Sun et Sunday Times de Rupert Murdoch pour s’exprimer de nouveau en faveur du Brexit, appuyer Boris Johnson, le partisan irréductible pro Brexit comme remplaçant de Theresa May à la tête du parti conservateur et comme premier ministre, et pour demander que Farage mène les pourparlers de rupture avec l'UE.

Trump a clairement montré son animosité à l’égard de l’UE en conseillant au gouvernement britannique que «s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils veulent, à leur place, je claquerais la porte». Un accord commercial avec les États-Unis saurait, a-t-il promis, plus que compenser les pertes commerciales du Royaume-Uni avec l’UE, et cela pourrait être conclut «beaucoup plus rapidement» qu’en un an. « Nous avons le potentiel d’être un partenaire commercial incroyable avec le Royaume-Uni [...] beaucoup plus grand je pense que l'Union européenne ».

Trump a ensuite demandé au Royaume-Uni de « faire très attention » de ne pas compromettre le partage de renseignements avec les États-Unis dans le cadre du réseau « Five Eyes » aux côtés du Canada, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, en collaborant avec le chinois Huawei sur son réseau 5G.

Son conseiller à la Sécurité nationale, John Bolton, a précisé les dimensions militaires d'une telle alliance, affirmant au Daily Telegraph que le Brexit « nous aidera, en particulier à l'OTAN, à avoir un autre pays fort et indépendant qui aidera l'OTAN à être plus efficace, et ce ne peut qu’être positif ».

Trump a même utilisé les commémorations du débarquement de juin 1944 en Normandie mercredi pour snober l’Europe, participant à un événement exclusivement britannique à Portsmouth, d’où des troupes américaines et britanniques furent envoyées pour mener la guerre sur un continent occupé par l’Allemagne.

Ce qui motive les politiciens se faisant passer pour des adversaire démocratiques de Trump est leur opposition à lier étroitement le destin de l’impérialisme britannique à celui des États-Unis. Ils ne veulent pas non plus s’aligner totalement sur la position de l’Allemagne et de la France contre les États-Unis et craignent d’être liés exclusivement à l’Europe. Leurs efforts pour maintenir les relations avec l'UE s’accompagnent d’un appel à l’aile de l'impérialisme américain représentée le plus nettement par les démocrates, qui sont opposés à l'unilatéralisme de Trump parce qu’il met en danger les intérêts de Washington.

«Depuis la signature de la charte de l’Atlantique en 1941 » explique le rédacteur diplomatique du Guardian Patrick Wintour, « le principe central de la politique étrangère britannique est que le Royaume-Uni puisse servir de pont entre les États-Unis et l’Europe, ou de plaque-tournante sur laquelle se font les relations transatlantiques [….] Malgré tous les bavardages sur le renforcement des liens avec les États-Unis et les marchés de demain, nombreux seront ceux qui, à Whitehall [Londres], insistent sur une approche prudente, celle de ne pas laisser le pont vers l'Europe tomber en ruine, et ridiculisent la suggestion de Trump qu’un accord commercial américain pourrait compenser la perte des marchés européens ».

Le leader du parti libéral-démocrate sortant, Vince Cable, a déclaré au Financial Times que Trump « fait ce qu'il peut pour détruire l'ordre international fondé sur des règles et sur lequel repose la stratégie ‘Global Britain’ du gouvernement britannique [ ...] Le grossier mercantilisme de M. Trump – basé sur les balances commerciales bilatérales – ne conviendrait pas à un pays à excédent commercial comme le Royaume-Uni […] Et son protectionnisme brutal a poussé le monde au bord de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine, avec une Grande-Bretagne post-Brexit prise entre deux feux ».

Des considérations de politique étrangère impérialiste ont conduit Corbyn à tempérer ses griefs contre la visite de Trump; il a souligné la relation «importante» entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis et déclaré qu'il se féliciterait d'une réunion avec le président pour «discuter de toutes les questions d'intérêt». S’il accédait au pouvoir, il ferait tout ce qui est nécessaire pour maintenir les relations avec l'impérialisme américain, comme le prouvaient ses engagements envers l'OTAN et le maintien du système britannique de missiles nucléaires Trident sous contrôle américain.

Quelle que soit la rhétorique retentissante employée, l'histoire, surtout celle des années 1930, prouve qu'il n'y a qu'une seule issue aux manœuvres entre puissances impérialistes hostiles. L'ordre «fondé sur des règles» d'après la Seconde Guerre mondiale s'est effondré de manière définitive, faisant réapparaître le danger de guerre. Angela Merkel a déjà déclaré: «L’époque où nous pouvions compter sur les autres est révolue […] Nous devons créer une unité d’intervention européenne avec laquelle l’Europe puisse agir sur le terrain où cela sera nécessaire».

La classe ouvrière n'a aucun allié parmi les élites dirigeantes britanniques et européennes dans la lutte contre l'austérité, la réaction d'extrême droite et le militarisme. Dans un contexte de crise économique de plus en plus grave, les travailleurs ont été confrontés à une austérité brutale et leurs droits démocratiques ont été piétinés par tous les gouvernements européens. Le seul souci de ceux-ci est que les grandes entreprises et les grandes banques européennes puissent faire concurrence à leurs rivaux, américains et autres, et que leurs armées soient équipées d'armes de plus en plus létales.

Le Parti de l'égalité socialiste et le Comité international de la IVe Internationale (CIQI) se prononcent pour une intervention sociale et politique indépendante de la classe ouvrière.

Aux États-Unis, le Socialist Equality Party (Parti de l’égalité socialiste) a alerté les travailleurs sur la stratégie de la «révolution de palais» adoptée par les démocrates et les républicains dans leur conflit avec Trump. Il a souligné que leurs divergences portaient sur la question de savoir si l'agression américaine devait se concentrer davantage sur la Russie ou sur la Chine et il avertit de ce qu’une victoire de la faction anti-Trump dans la classe dirigeante n'offrirait qu'une autre voie vers la guerre.

Les sections européennes du CIQI ont insisté sur le fait que la lutte contre la réémergence de l'extrême droite doit être dirigée contre les gouvernements de l'Europe et leur politique. Cela signifie l'unification de la classe ouvrière britannique, européenne, américaine et internationale contre le capitalisme – une lutte qui prend déjà la forme d’une éruption de la lutte des classes dans le monde.

Comme l'a expliqué Léon Trotsky, la tâche de la classe ouvrière est «suivre la carte non pas de la guerre, mais de la lutte des classes». Cela signifie la mise en place d'une direction révolutionnaire – les partis du CIQI – pour aller de l’avant dans la lutte pour les États socialistes unis d’Europe.

(Article paru en anglais le 5 juin 2019)