Pourquoi les Socialistes démocrates d’Amérique gardent-ils le silence sur la persécution de Julian Assange?

Par Andre Damon
30 mai 2019

Jeudi dernier, le ministère américain de la Justice a annoncé des accusations d’espionnage contre Julian Assange. Une annonce qui montre clairement que la persécution du fondateur de WikiLeaks par l’Administration Trump est le fer de lance d’une campagne visant à abolir la garantie de la liberté de parole et de la presse du Premier amendement, et à criminaliser le vrai journalisme.

Cette attaque des droits démocratiques est si éhontée que même les journaux ayant soutenu la censure d’Internet, défendu les crimes de guerre américains, participé à la diffamation d’Assange et soutenu son inculpation pour piratage informatique se sont sentis obligés de protester. Et de mettre en garde contre le dangereux précédent créé par l’utilisation de la loi sur l’espionnage pour poursuivre un organe médiatique qui publie des secrets gouvernementaux.

Le New York Times, le Washington Post et le Wall Street Journal entre autres ont publié des éditoriaux qui protestent contre les dernières accusations portées contre Assange.

Mais les Socialistes démocrates d’Amérique eux, n’ont rien dit. Le Comité politique national du DSA n’a fait aucune déclaration. La publication officielle de l’organisation, Left Weekly, ainsi que sa publication affiliée, Jacobin, et son éditeur, Bashkar Sunkara, ont gardé un silence total sur l’inculpation d’Assange en vertu de la loi sur l’espionnage. Ils n’ont même pas tweeté un article sur l’acte d’accusation.

Ce silence du DSA sur la persécution cauchemardesque de Julian Assange doit troubler les membres et les sympathisants de l'organisation à qui on a fait croire qu'elle est socialiste, donc opposée à l'impérialisme et partisane de la défense des droits démocratiques. Ils doivent se demander pourquoi le DSA garde le silence sur la persécution de Julian Assange et de Chelsea Manning.

D'abord, il faut souligner que ce n'est pas une erreur ou un lapsus politique. Le 17 mai, cinq jours avant que les nouvelles accusations ne soient portées, le Comité international du DSA, un caucus interne de l’organisation américaine, a indiqué son soutien à la persécution d’Assange. Il a exigé qu’on force celui-ci à répondre des allégations de viol fabriquées par les autorités suédoises, qui avaient forcé Assange à chercher refuge à l’ambassade d’Équateur à Londres dû au refus de lui garantir la non-extradition vers les États-Unis.

Suite à la capture brutale d’Assange à l’ambassade et à son transfert à la prison de Belmarsh le mois dernier, les procureurs suédois ont relancé leur enquête précédemment close ainsi que leur demande d’extradition. Il est bien connu que tout transfert d’Assange en Suède serait le prélude à son extradition vers les États-Unis où il risque d’être jugé et condamné à la prison à vie et même d’être éliminé.

Des rapports des Nations Unies ont documenté la «reddition totale de pouvoir» de la Suède à des autorités américaines qui pratiquent les restitutions illégales et la torture. Ils expliquent en détail comment «la Suède avait passivement autorisé le personnel militaire américain à maltraiter des détenus sur le sol suédois (dont la mise à nu, le bandage des yeux, le port de cagoules, le menottage, les menaces, la sédation forcée par suppositoire anal forcé, le port de harnais spécialement conçus pour le stress, etc.), et leur transfert vers des États tiers pour y être torturés ».

Par son consentement à la persécution d'Assange, le DSA est caractéristique des organisations de la pseudo-gauche petite-bourgeoise en général. International Viewpoint, la publication du Secrétariat Unifié pabliste, n'a jamais écrit un seul article avec le mot «Assange» dans le titre, et ne l'a mentionné que très rarement. L'Alternative socialiste, basée aux États-Unis, n'a pas mentionné le nom d'Assange au cours de l'année écoulée. Le Socialist Worker britannique a exigé qu'Assange soit extradé vers la Suède.

Comment expliquer la réponse de ces organisations, qui va du silence au soutien ouvert à la persécution d'Assange?

En 2010-2011, lorsque les allégations de viol concoctées contre Assange furent présentées pour la première fois, la gauche petite-bourgeoise s’était ralliée à sa défense. Il était «impossible de prendre les allégations contre Assange pour argent comptant», a déclaré le Socialist Worker, la publication de l’Organisation socialiste internationale (ISO), aujourd’hui disparue. Elle a ensuite rapidement abandonné cette position.

En 2012, à la suite des soulèvements révolutionnaires en Tunisie et en Égypte et de la réaction de l’impérialisme américain – les guerres pour renverser les régimes en Libye et en Syrie –l’ISO avait changé sa position. Il avait déclaré: «Il est certainement tout à fait possible de prendre au sérieux ces allégations de viol contre Assange et de ne pas participer au dénigrement patriarcal typique des femmes signalant un viol, tout en prenant au sérieux la menace américaine contre Assange et en soutenant les efforts pour y résister».

Mais cela s’est avéré impossible et l’ISO a abandonné toute opposition à la persécution d’Assange de 2012 jusqu’à sa dissolution plus tôt cette année.

L’abandon d’Assange par la pseudo-gauche a coïncidé avec le soutien par celle-ci aux guerres impérialistes américaines au Moyen-Orient et avec ses excuses pour les mesures agressives de Washington contre la Russie et la Chine. L’Alternative socialiste australienne s’est attaquée publiquement à ce qu’elle a appelé le «réflexe anti-impérialiste spontané».

Dans «Indéfendable: démocratie, contre-révolution et rhétorique de l’anti-impérialisme» des publications Haymarket Books de l’ISO, Rohini Hensman a dénoncé l’«affinité d’Assange pour Poutine». Hensman participait à une vaste campagne contre tous ceux, dont le Comité international de la Quatrième Internationale et le journaliste John Pilger, qui se sont opposé à l’opération américaine de renversement du régime en Syrie.

Le DSA est resté un peu plus prudent dans l’exigence d’une intervention américaine en Syrie. Mais il a colporté les mêmes mensonges que la CIA et ses alliés, y compris l’affirmation que l’insurrection islamiste soutenue par les États-Unis constituait une «révolution populaire». En outre, il a soutenu les affirmations américaines, depuis discréditées, selon lesquelles le gouvernement syrien a utilisé des armes chimiques.

Le DSA concentre son activité politique sur la promotion de la candidature de Bernie Sanders à la présidence en 2020, qui a réaffirmé à plusieurs reprises son engagement envers l'impérialisme américain. Il a déclaré en 2016 qu'une présidence Sanders soutiendrait les opérations spéciales à l'étranger et «les drones, tout cela, et plus encore».

Le silence des Socialistes démocrates d’Amérique sur Assange montre clairement les implications politiques de leur subordination au Parti démocratique. Depuis deux ans, les démocrates ont fait d’Assange leur croque-mitaine, le présentant comme le maillon central de leur complot imaginaire d’une Maison-Blanche alliée au Kremlin.

Ils ont identifié leur défaite aux élections de 2016 – le résultat de leur proposition de Clinton, fauteur de guerre détestable et promotrice de Wall Street comme leur candidat – au démasquage par WikiLeaks des efforts de l'establishment du Parti démocrate pour truquer les élections primaires contre Sanders, et à la publication des discours vils de Clinton à Wall Street.

Sunkara et les autres dirigeants du DSA savent bien qu'une campagne pour défendre Assange serait inacceptable pour Bernie Sanders et d'autres impérialistes «progressistes» au sein du Parti démocrate. Ils savent aussi que la défense d'Assage est inacceptable pour ceux au DSA qui font de la politique de genre ou identitaire. Ce milieu de droite approuve la machination de l'État pour persécuter Assange sur des chefs d'accusation de viol fabriqués de toute pièce.

Le soutien du DSA à l'impérialisme et son silence sur la persécution d'Assange expriment le caractère social essentiel de son organisation de la classe moyenne supérieure aisée, fondamentalement indifférente aux questions démocratiques fondamentales. La défense sans condition de Julian Assange et de Chelsea Manning est une question de classe fondamentale. Ceux qui tentent de se soustraire à cette responsabilité politique n'ont rien à voir avec le socialisme.

Dans la classe ouvrière, parmi les jeunes et dans certains secteurs de la classe moyenne, il y a un large et profond soutien pour Assange comme pour la lanceuse d’alerte persécutée et emprisonnée Chelsea Manning. Des millions de personnes aux États-Unis et dans le monde considèrent la révélation par Assange des crimes de l’armée américaine comme un énorme service rendu à l’humanité. Ce soutien doit être mobilisé, dans le cadre de la lutte contre le système capitaliste, la source de la guerre, des inégalités sociales et de la dictature, pour exiger la liberté d’Assange et de Manning.