Les grandes entreprises indiennes propulsent Modi et son parti du suprémacisme hindou, le BJP, vers un second mandat

Par Keith Jones
25 mai 2019

Le Premier ministre indien, Narendra Modi, et son parti Bharatiya Janata (BJP), un parti hindouiste suprémaciste, sont sortis renforcés des élections nationales du pays.

Alors que les résultats définitifs sont encore en cours de tabulation, le BJP a augmenté sa part du vote populaire, dépassant 37 pour cent, et a remporté plus de 300 sièges au Lok Sabha. Cela lui donne une majorité absolue à la chambre basse du parlement indien sans tenir compte des 40 sièges ou plus remportés par ses partenaires au sein de l’Alliance démocratique nationale (NDA).

Les marchés boursiers indiens avaient grimpé en flèche après la publication dimanche dernier d’un sondage d’opinion annonçant la victoire de la BJP. Alors que, l’ampleur de la victoire électorale de la BJP/NDA est devenue évidente jeudi, ils ont de nouveau atteint des sommets records.

Les grandes entreprises salivent à la perspective que le gouvernement de Modi accélère les «réformes» pro-investisseurs et affirme agressivement les grandes ambitions de puissance de l’Inde. Ceci dans un contexte de guerre commerciale et de tensions géopolitiques mondiales croissantes.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou était si impatient de se solidariser avec Modi qu’il a félicité son homologue indien pour sa réélection avant même que la Commission électorale de l’Inde n’ait terminé le décompte des voix dans une seule des 543 circonscriptions de Lob Sabha.

Dans son message de félicitations, le président américain Donald Trump a déclaré que le retour de Modi «à la barre» signifie que «de grandes choses attendent le partenariat États-Unis–Inde». Poursuivant sur la voie tracée par les précédents gouvernements dirigés par le Parti du Congrès, le gouvernement Modi du BJP a transformé l’Inde en un véritable État de première ligne dans la confrontation stratégique de Washington avec la Chine.

De nombreux signes de colère sociale croissante et d’opposition croissante de la classe ouvrière au gouvernement du BJP se font sentir. Plus généralement, au résultat ruineux de trois décennies de restructuration capitaliste néolibérale se sont manifestés à la veille de l’élection. L’Inde est devenue l’un des pays les plus socialement polarisés du monde. Une toute petite élite dirigeante vorace s’approprie les fruits de l’expansion capitaliste et condamne plus de 800 millions de personnes à vivre avec l’équivalent d’un peu plus de 3 dollars par jour.

Mais l’opposition palpable à la pauvreté chronique, la détresse agraire, le chômage massif (le taux de chômage en Inde est à son plus haut niveau depuis 45 ans). Les abus des musulmans et autres minorités par la droite hindoue n’ont pu trouver aucune expression positive dans la politique et les partis de la bourgeoisie indienne.

Des parallèles frappants se multiplient avec l’évolution de la situation dans le monde entier. La classe ouvrière se déplace vers la gauche. La recrudescence mondiale de la lutte de classe se voit dans la grève qui avait mobilisé des travailleurs des plantations au Sri Lanka en décembre dernier; les Gilets jaunes se sont développés en France; la révolte ouvrière dans les maquiladora mexicaines de Matamoros s’est emballée en début de l’année; les grèves des enseignants se multiplient aux États-Unis; et les manifestations antigouvernementales de masse ont éclaté en Algérie. La classe ouvrière cherche à affirmer ses intérêts. Mais cette opposition n’a pas encore pris la forme d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière qui lutte pour le pouvoir ouvrier. Par conséquent, les forces de l’extrême droite, dans pays après pays, ont pu exploiter la désaffection massive avec la «gauche» et les partis libéraux pour l’austérité, pour la guerre. Les plus notables sont Trump aux États-Unis, la Liga en Italie et le Bolsonaro au Brésil.

La campagne électorale du BJP était vile et politiquement incendiaire, chargée de rhétorique militariste, anti-pakistanais et anti-musulmans. Face à cela, les partis d’opposition se recroquevillaient et conspiraient afin de «répondre» à Modi et au président du BJP, Amit Shah, avec leurs propres appels réactionnaires. Modi s’est emparé d’un attentat terroriste dans l’État disputé de Cachemire pour fomenter une crise de guerre. Il a ordonné des frappes aériennes au plus profond du Pakistan et il a amené ces deux rivaux nucléaires de l’Asie du Sud au plus proche de la guerre comme jamais depuis 1971. La réaction des partis d’opposition était de retourner leur veste en proclamant leur soutien et en saluant les militaires de l’Inde.

Un effondrement historique du Parti du Congrès, du PCM stalinien et de l'PCI

Le Parti du Congrès était le premier parti «national» de la bourgeoisie indienne, et jusqu’à récemment, le seul parti national. Les élections indiennes sont une répudiation historique de ce parti et des deux partis parlementaires staliniens. Leur bloc électoral du Front de gauche et les appareils syndicaux affiliés ont dominé la politique «de gauche» en Inde depuis son indépendance.

Le Congrès a remporté ou est en tête dans 52 sièges, ce qui représenterait un gain de seulement huit sièges à partir de 2014, année où il avait subi sa pire défaite électorale de son histoire. Les gains du Congrès ont été entièrement aux dépens du Front de gauche. Les gains se trouvaient principalement au Kerala, où le Parti communiste de l'Inde (marxiste) (PCM) dirige le gouvernement et en Tamil Nadu où l'AIADMK, un parti régional de droite gouverne.

Le Congrès a en fait perdu des sièges au profit du BJP, le parti au pouvoir et ses alliés dans la NDA. Cette alliance a dominé ou remporté la plus grande partie des sièges dans l’ouest et le nord de l’Inde. Les régions les plus notables étaient: l'Uttar Pradesh, le Maharashtra, le Bihar, le Madhya Pradesh, le Rajasthan, le Gujarat, le Jharkhand, le Chhattisgarh et l'Haryana – des États avec une population combinée de presque 800 millions d'habitants - et dans la capitale nationale, Delhi.

Parmi les perdants se trouvait Rahul Gandhi, président dynastique du Parti du Congrès. Il n'a pas réussi à retenir la «circonscription de poche» de la famille Nehru-Gandhi, d'Amethi en Uttar Pradesh. Mais Gandhi aura un siège dans le nouveau Lok Sabha parce qu'il s'est présenté avec succès dans une deuxième circonscription du Kerala.

Le Congrès a lancé un appel calibré au mécontentement social, promettant d'augmenter les sommes dérisoires que l'Inde consacre aux soins de santé et à l'éducation, et d'introduire progressivement un système de «revenu annuel garanti», en vertu duquel les 20 pour cent des ménages les plus pauvres recevraient 72.000 roupies (environ 1.025 dollars ou 915 euros) annuellement.

Les travailleurs indiens ont jugé à juste titre que ces promesses n’étaient tout simplement pas crédibles. Le Congrès s’est engagé à «bannir la pauvreté» bien avant la naissance de la plupart des Indiens, tout en défendant impitoyablement les intérêts de la bourgeoisie indienne. Le naufrage en 1991 de son projet de développement capitaliste d’État (qu’il avait cyniquement qualifié de «socialisme du Congrès») le Parti du Congrès a changé de politique. Il est ainsi devenu le fer de lance de la volonté de la bourgeoisie indienne de forger un nouveau partenariat avec l’impérialisme. La base de cette nouvelle relation était la transformation de l’Inde en un centre de production à bas prix pour les capitaux mondiaux.

La plus grande partie du travail nécessaire pour lancer et mettre en œuvre une réforme en faveur du marché immédiate et complète - déréglementation, privatisation, réduction de l'impôt des sociétés, précarisation du travail, création de zones économiques spéciales, etc. - et pour forger un «partenariat stratégique mondial» avec l'impérialisme américain a été effectuée par les gouvernements dirigés par le Congrès entre 1991 et 1996 et entre 2004 et 2014.

Les staliniens ont subi un effondrement électoral et politique encore plus ignominieux. Leur soutien populaire parmi les travailleurs et les paysans de l’Inde a souffert une hémorragie. Pendant des décennies, le rôle des staliniens était de politiquement réprimer la classe ouvrière. C’est eux qui ont contenu et désamorcé l’opposition de masse au «programme de réforme» économique. Ils ont soutenu une succession de gouvernements de droite au Centre. Le parti du Congrès a dirigeait la plupart d’entre eux. Les staliniens ont mis en œuvre des politiques «promarché» et cherché des liens plus étroits avec Washington.

Ensemble, le CPM et le Parti communiste de l’Inde (CPI), plus ancien et plus petit, n’ont remporté que cinq sièges au Lok Sabha. De plus, dans quatre des cinq circonscriptions, leurs élus se trouvaient au sein d’une alliance électorale DMK-Congress dans le Tamil Nadu.

Dans les trois États traditionnellement considérés comme les bastions électoraux du Front de gauche et où les staliniens ont dirigé à plusieurs reprises des gouvernements — Bengale occidental, Kerala et Tripura — ils n’ont remporté qu’un siège. Au Bengale occidental, où le CPM a dirigé le gouvernement de l’État pendant 34 ans, jusqu’en 2011, sa part du vote populaire est tombée à un seul chiffre. Le BJP a fait une percée dans un état où il était jusqu’à récemment un joueur mineur.

Une évolution illustre la corruption et la pourriture politique qui prévaut au sein du CPM après des décennies au cours desquelles il a administré l'appareil d'État capitaliste au Bengale occidental, et après 1991, mis en œuvre ce qu'il a qualifié lui-même de politiques «pro-investisseurs». Une grande partie de l'appareil du CPM est passée soit au parti dirigeant actuel de l'État, le Congrès de Trinamool, soit au BJP, le parti de droite hindouiste suprémaciste. Parmi les 18 candidats victorieux du BJP au Bengale occidental figurait un ancien législateur du CPM, Khagen Murmu.

Lors des élections nationales tenues 15 ans auparavant, le Front de gauche du PCM est devenu le troisième bloc en importance au Parlement, avec plus de 60 députés. Il a eu le soutien d’une vague d’opposition populaire au tout premier gouvernement national à mandat complet du BJP/NDA. Le PCM a rapidement mis sa nouvelle influence au service de divers partis régionaux et castes derrière le Congrès. En réalité, il a servi de sage-femme à un gouvernement de droite de l’Alliance progressiste unie (UPA) dirigée par le Congrès. Le PCM est devenu son principal soutien parlementaire pendant les quatre premières années de sa décennie au pouvoir.

En 2019, les staliniens aspirent à jouer le même rôle criminel. C’était leur réponse à l’intensification dramatique de la lutte de classe. L’adhésion de la bourgeoisie à Modi et la récente vague de grèves et de protestations paysannes témoignent de cette recrudescence. La réaction des staliniens a été de redoubler d’efforts pour enchaîner la classe ouvrière aux partis de la bourgeoisie et à son État. Ils ont mené une campagne «N’importe qui, sauf le BJP». Il appelait à soutenir le parti ou l’alliance qui, dans un État donné, avait les meilleures chances de vaincre le BJP/NDA. Ils ont proclamé leur soutien à une faction de la bourgeoisie pour former un gouvernement «alternatif laïc». C’est-à-dire, un autre grand gouvernement d’affaires engagé dans la réforme pro-investisseurs, l’alliance indo-américaine et le programme de réarmement qui a doté l’Inde du quatrième budget militaire du monde.

Dans les jours qui précédait le décompte des voix, le secrétaire général du CPM, Sitaram Yechury, faisait partie d’une poignée de dirigeants «de confiance» qui ont rencontré Gandhi et sa mère, l’ancienne présidente du Congrès, Sonia Gandhi. Ils ont discuté de, si l’arithmétique parlementaire le permettait, comment ils allaient défendre leurs revendications auprès du gouvernement.

Pendant des décennies, les staliniens ont justifié leur soutien aux gouvernements de droite en affirmant que c’était le seul moyen de bloquer le chemin du BJP vers le pouvoir. Le résultat final est que le BJP et la droite hindoue représentent une menace plus grande que jamais.

Les staliniens étouffent politiquement la classe ouvrière et l’empêchent de proposer sa propre solution socialiste à la crise sociale. Ce qui a permis au BJP à exploiter la colère et la frustration populaires face aux inégalités sociales endémiques et à l’insécurité économique toujours plus grande.

Un gouvernement de crise et de réaction

Un climat d’appréhension, du moins parmi les sections les plus perspicaces de l’élite dirigeante, surplombe les médias d’entreprise et les célébrations boursières de la victoire électorale de Modi.

Le capitalisme indien et mondial s’enlise dans une crise systémique. La presse indienne est pleine d’avertissements sur les multiples problèmes qui assaillent l’économie indienne: un système bancaire alourdi par l’endettement des entreprises, ce qui fait gripper le système de crédit; la demande des consommateurs baisse, enracinée dans une crise agraire prolongée, des années d’austérité gouvernementale ont produit un chômage croissant; et la menace que pose l’émergence des guerres commerciales.

La bourgeoisie indienne joue un rôle particulièrement ignoble sur la scène mondiale. Par son intégration stratégique avec Washington, New Delhi encourage l'offensive imprudente de l'impérialisme américain contre Pékin. En s'appuyant sur les États-Unis, il peut intimider et menacer le Pakistan et il peut construire des forces armées dotées d’armes nucléaires de l'Inde.

Les trois crises de guerre que l’Inde a traversées depuis 2016 — deux avec le Pakistan et une avec la Chine — en sont la preuve éclatante.

De plus, l’Inde est aspirée dans le maelström d’un conflit de grandes puissances. Elle est confrontée à une série d’exigences croissantes de la part de son prétendu allié américain qui menace gravement les intérêts économiques et stratégiques de la bourgeoisie indienne. Ces demandes comprennent la suppression des importations de pétrole en provenance de l’Iran et du Venezuela; l’élimination de ce qui reste des barrières indiennes permettra le commerce et les investissements américains de pénétrer l’économie indienne; et la fin, ou du moins la réduction spectaculaire, du partenariat stratégique de New Delhi avec la Russie.

Comme partout, la réponse de la classe dirigeante à la cascade de menaces économiques et stratégiques est plus agressive — contre la classe ouvrière et les pauvres des campagnes, et contre ses rivaux capitalistes.

La réaction communautariste hindoue alimentée par Modi a suscité des plaintes de la part de certains membres de l’élite. Ils craignent qu’il ne déstabilise et ne discrédite l’État indien, et qu’il ne récolte un tourbillon de plaintes. Mais la demande qui émane des conseils d’administration des entreprises en Inde, à Londres et à New York est que le gouvernement du BJP accélère considérablement les changements structurels. Ce sont ces changements qui visent à intensifier l’exploitation de la classe ouvrière.

«Non seulement l’élan économique s’est ralenti», a déclaré cette semaine un éditorial du Times of India, «mais il y a des signes naissants de stress sur le front des prix, alors que des guerres commerciales mondiales (peut-être même de véritables guerres) éclatent. Par conséquent, le prochain gouvernement n’aura d’autre choix que d’accélérer les réformes.»

La classe ouvrière — dont le poids spécifique a considérablement augmenté du fait du développement capitaliste de l’Inde et de son intégration au capitalisme mondial — entrera en conflit direct avec le gouvernement Modi, et tôt ou tard. La question cruciale est de l’équiper d’un programme internationaliste socialiste. La classe ouvrière indienne doit se constituer en force politique indépendante face à toutes les factions de la bourgeoisie indienne et de ses partis. Elle doit rallier les pauvres des campagnes et tous les opprimés derrière elle dans la lutte pour un gouvernement ouvrier et le socialisme. Elle doit unifier ses luttes contre l’austérité, les inégalités sociales et la menace de guerre avec la classe ouvrière internationale dans une offensive globale contre le capitalisme.

(Article paru d’abord en anglais le 24 mai 2019)