Des élections sud-africaines dans un contexte de mécontentement social croissant et d'aliénation vis-à-vis de l'ANC

Par Eddie Haywood
9 mai 2019

Les électeurs sud-africains ont voté hier, un quart de siècle après la fin de l'apartheid en 1994. Ils le font alors que le taux de chômage est élevé et que les inégalités sociales sont même pires que sous le régime de la minorité blanche.

Si le Congrès national africain (ANC) obtient une majorité, comme prévu, cela tient plus à la déliquescence politique des principaux partis d'opposition qu’à une autorité politique persistante au sein de larges couches de la classe ouvrière, la jeune génération en particulier.

La sixième élection tenue depuis la fin de l'apartheid déterminera la composition de l'Assemblée nationale qui constitue la base du gouvernement national. Des élections provinciales et locales sont également disputées dans tout le pays.

Alors que près de 50 partis se présentent, les principaux adversaires de l’ANC du président Cyril Ramaphosa, qui détient actuellement la majorité avec 249 sièges, sont la Democratic Alliance (DA) avec 89 sièges et les Economic Freedom Fighters (EEF, Combattants pour la liberté économique) de l'ex-leader de la jeunesse de l'ANC Julius Malema, avec 25 sièges, et le parti zoulou nationaliste Inkatha Freedom Party (IFP) de Mangosuthu Buthelezi, avec 10 sièges. La DA, l’EFF et l’IFP devraient tous gagner du terrain. Mais ce sera un progrès sur fond de participation en baisse, traduisant un taux d’abstention attendu important.

Si le gouvernement souligne que 75 pour cent du pays s'est inscrit pour voter avant le scrutin, la Commission électorale sud-africaine s'est inquiétée de ce qu'environ 10 millions de personnes ne se sont pas manifestée, dont la majorité, 6 millions, ont moins de 30 ans. La commission électorale prédit que le vote des moins de 20 ans sera à son niveau le plus bas depuis 1999.

Cette aliénation politique à l’égard de l'ANC et l’hostilité croissante envers ce dernier trouvent leur source dans son attaque des emplois, des salaires et des services sociaux essentiels dont dépendent des millions de personnes, pour préserver le régime capitaliste.

L'ANC articule les préoccupations de la bourgeoisie sud-africaine, y compris des riches fermiers blancs, ainsi que celles des sociétés minières mondiales qui exploitent des ressources vitales comme le platine et l'or. Il est composé de nombreux millionnaires noirs qui se sont enrichis grâce aux politiques de Black Economic Empowerment (BEE, Développement économique des noirs) en tant que partenaires subalternes et pas si subalternes des grandes entreprises.

Ramaphosa en est l'archétype. Il est devenu l'un des hommes les plus riches du pays en exerçant ses fonctions à la tête de l'Union nationale des mineurs lors de la lutte contre l'apartheid. Il pèse maintenant environ 550 millions de dollars.

Son chemin vers la présidence est entaché du sang des 34 mineurs massacrés en 2012 au site minier de Lonmin à Marikana, alors qu'il était le partenaire BEE de la société. Alors que Ramaphosa possédait une part de 9 pour cent de Lonmin, il a dénoncé les mineurs en grève les qualifiants de criminels et a fait pression sur les autorités pour qu'elles « prennent des mesures ».

Contrairement à cette couche parasitaire, la plupart des Sud-Africains noirs vivent dans une pauvreté effroyable.

Selon la Banque mondiale, l'Afrique du Sud reste le pays le plus économiquement inégal du monde, les travailleurs noirs étant systématiquement désavantagés en ce qui concerne les salaires, les biens et le chômage.

L'Afrique du Sud, qui compte 60 millions d'habitants, dénombre 10 milliardaires qui contrôlent collectivement plus de 30 milliards de dollars. Le 1 pour cent le plus riche possède 70 pour cent de la richesse du pays, tandis que les 60 pour cent les plus pauvres n'en possèdent que 7 pour cent.

Le taux de chômage s’élève à 27,5 pour cent et atteint 50 pour cent pour les 18 à 35 ans. Alors que plus de la moitié de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté, une étude montre que cela signifie que la moitié des Sud-Africains font partie des ménages dont le revenu par habitant est de 90 USD ou moins par mois. Seuls 13 pour cent des Sud-Africains gagnent plus de 6 000 dollars par an.

Les services essentiels tels que l'électricité et l'eau courante sont inexistants dans de nombreux districts, ce qui provoque de nombreuses protestations. Le système éducatif est tel que près de 80 pour cent des enfants de neuf et dix ans ne sont que semi-alphabètes.

Petronela Mukhine , 20 ans, au chômage et habitant Alexandra, un quartier pauvre de Johannesburg, a expliqué à Reuters ses raisons pour pas voter. Elle a évoqué le manque d'intérêt du gouvernement ANC pour les gens ordinaires. «Ils font tous le strict minimum. Nous avons besoin de changement. Beaucoup de gens sont au chômage, la plupart n'ont pas de maison. Ils habitent dans des cabanes et ce n'est pas sûr. »

Le gouvernement ANC qui s'appuie cyniquement sur sa réputation d’avant-garde de la lutte contre l'apartheid, ne trouve donc plus d’écho favorable auprès de vastes couches de la jeunesse sud-africaine.

Les marchés financiers ont expliqué pourquoi ils se rangent derrière l'ANC et voient dans une forte victoire de ce dernier un coup de pouce à leurs fortunes. Colin Coleman, chef du secteur Afrique subsaharienne de Goldman Sachs, a déclaré à Bloomberg: «Nous devons obtenir de cette élection un mandat fort en matière de réformes structurelles.» Il a ensuite souligné l'objectif non négociable de Ramaphosa de privatiser des biens de l'État, décision que les banques et les sociétés internationales demandent au gouvernement de réaliser.

L'ANC perdrait également de l'influence dans les quartiers noirs de la classe moyenne qui étaient autrefois ses fiefs. Beaucoup citent la corruption endémique des cercles dirigeants et rejettent les promesses de changement de Ramaphosa datant de l'époque de l'ancien dirigeant Jacob Zuma.

Le plus proche rival de Ramaphosa, Mmusi Maimane, de DA, est un pasteur chrétien, ancien consultant en affaires et membre actuel de l'Assemblée nationale. Maimane a fait campagne avec une rhétorique creuse, en condamnant l'ANC et en soulignant que le parti au pouvoir n'avait pas tenu ses promesses d'améliorer l'économie.

L'EFF de Malema prétend être un «mouvement radical, de gauche, anticapitaliste et anti-impérialiste», concentrant sa propagande sur des revendications pour l’expropriation des domaines appartenant à des blancs et, de façon moins catégorique, sur la nationalisation de secteurs clés de l’économie.

C’est là de la démagogie pure, conçue pour assurer une place au râtelier aux couches corrompues à la tête de l’EFF. Malema lui-même dispose d'une fortune personnelle estimée à 2 millions de dollars. Bien qu'il gagne officiellement 2 800 dollars par mois, il possède plusieurs villas de luxe, conduit une Mercedes et porte une montre Breitling de 17 000 dollars. En bref, il est un «soumissionnaire» de rang inférieur, qui vit encore des contrats commerciaux conclus du temps de ses liens avec l'ANC.

L'ANC lui aussi a reconnu l'avantage de faire des promesses en l'air sur la question foncière. Il s'est engagé à mettre en œuvre un programme d’expropriation de terres d'agriculteurs blancs, sans compensation. Mais il souligne que sa mise en œuvre nécessiterait une majorité électorale de 67 pour cent pour modifier la constitution.

L'ANC a longtemps compté sur le soutien du Congrès des syndicats sud-africains (COSATU), qui fait partie de la Triple Alliance, aux côtés de l'ANC et du Parti communiste sud-africain. Mais cette collaboration avec l'ANC et la bourgeoisie a sérieusement miné la position des syndicats.

Dans un geste d’arrière-garde visant à sauvegarder un reste de soutien populaire, le Syndicat national des travailleurs du métal d'Afrique du Sud (NUMSA), le plus important du pays avec 350 000 membres, a formé une fédération rassemblant quelques syndicats plus petits et un véhicule politique, le Socialist Revolutionary Workers Party. Ses perspectives aux élections sont minimes, mais son existence est la preuve que la bureaucratie syndicale craint un réalignement politique réel à gauche de la classe ouvrière.

En l'absence d'un tel développement, l'élection est une compétition entre groupes rivaux de politiciens bourgeois cherchant à déterminer le meilleur moyen de répartir les ressources économiques de l'Afrique du Sud et d'exploiter sa vaste classe ouvrière au profit des banques et des entreprises internationales.

(Article paru en anglais le 8 mai 2019)

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