«Nous croyons en notre art et nous ne pouvons les laisser nous l’enlever»

Les musiciens de l’Orchestre symphonique de Chicago défient l’offre patronale et poursuivent leur grève

Par Michael Walters et George Marlowe
11 avril 2019

Lundi soir, les musiciens de l’Orchestre symphonique de Chicago (OSC) ont voté contre la «dernière, meilleure et dernière offre» de la direction et ont décidé de poursuivre leur grève. Maintenant dans sa cinquième semaine, il s'agit de la grève la plus longue de l'histoire de l’organisation, les musiciens défiant avec courage les attaques de la direction en matière de rémunération, de retraite et de niveau de vie.

Détenant ensemble des milliards de dollars de fortune personnelle, les présidents du conseil de la CSOA (Chicago Symphony Orchestra Association) ont estimé que les pensions des musiciens de calibre mondial étaient trop onéreuses. Historiquement, les contrats du CSO ont créé des précédents pour les grands orchestres symphoniques à l’échelle du pays.

Des musiciens sur la ligne de piquetage

Le défi courageux des musiciens à l’encontre de la charité de l’aristocratie financière à la tête du conseil d’administration a de vastes conséquences pour la défense de l’art et de la culture. Les concerts programmés ont été annulés à la salle symphonique jusqu'au 23 avril, tandis que les musiciens continuent de donner des concerts publics gratuits qui ont été très populaires et qui ont attiré beaucoup de gens.

Dans son offre finale, Helen Zell, présidente du conseil d’administration de l’OSC, a déclaré cyniquement: «Le conseil d’administration reste déterminé à parvenir à un accord mutuellement bénéfique qui honore nos musiciens extraordinaires tout en assurant un avenir durable pour l’Association». Helen Zell est l'épouse du magnat et milliardaire de l'immobilier Sam Zell, dont l’imposante fortune (valeur nette de 5,5 milliards de dollars américains) a été obtenue en dépouillant de façon parasitaire de nombreuses entreprises en difficulté au cours des décennies.

En fait, la stabilité financière de l'orchestre ne présente aucun danger. Selon son rapport annuel de 2018, le conseil d'administration de la CSOA dispose d'actifs de près de 300 millions de dollars. Au cours de l'exercice 2018, les revenus d'exploitation totaux du CSO ont augmenté pour atteindre 72,7 millions de dollars, grâce à la meilleure année de son histoire en ventes de billets à 23,3 millions de dollars. Grâce à ce succès et à une dotation de 379 millions de dollars, à d’autres investissements et à un intérêt bénéficiaire dans des fiducies, le CSO a pu effectuer un paiement anticipé optionnel sur une partie de ses obligations à long terme.

Les détails de l'offre finale insultante incluent un contrat de cinq ans prévoyant des augmentations de salaire annuelles de 2%, 2%, 2%, 2,5% et 3%, ce qui équivaut à une réduction de salaire en tenant compte de l'inflation. Le contrat précédent imposait également des augmentations de salaire inférieures à l'inflation.

Le conseil d’administration de la CSOA continue également de demander aux musiciens de passer du régime de retraite à prestations définies à un régime à cotisations définies dans quatre ans, ce qui éroderait le revenu de retraite des musiciens actuels et créerait un second niveau de prestations de retraite pour les nouveaux musiciens.

Gina Dibello

La violoniste Gina DiBello, qui jouait auparavant dans l'orchestre symphonique de Detroit et a ensuite été mise en lock-out par l'orchestre du Minnesota, a déclaré au World Socialist Web Site: «Leur dernière offre ne répondait à aucune des demandes que nous avions présentées. En ce qui concerne la pension, cela ne garantit pas une prestation pour les nouveaux membres qui entrent. C'est une garantie très lâche, si vous pouvez l'appeler ainsi. Ce n'est pas un régime à prestations garanties qu'ils nous proposent et c'est un véritable point de blocage. Leur proposition salariale ne correspond pas à ce que nous leur avions proposé. Cela ne suit pas ce qu’ont les orchestres semblables au nôtre».

À mesure que la grève perdure, les musiciens subissent de plus en plus de difficultés financières. Afin de maintenir leur assurance maladie, les musiciens sont obligés de payer eux-mêmes leurs primes. S'adressant au Chicago Tribune, le président du comité de négociation des musiciens, Stephen Lester, a déclaré: «Pour une famille, cela coûte parfois 3000 dollars par mois. De toute évidence, nous n’avons aucun revenu de la part de l’OSC; c'est une véritable difficulté». Les primes des musiciens sont plus élevées que celles des autres groupes d'assurance en raison de la probabilité de blessures liées aux tensions physiques répétitives.

Le fait que les musiciens doivent contribuer à leur assurance maladie est un phénomène récent et le résultat de décennies de reculs imposés par les entreprises. En 1991, les musiciens de l’OSC ont entamé une grève de 17 jours contre une direction déterminée à les forcer à contribuer à leurs primes d'assurance. À l’époque, c’était une chose sans précédent pour un grand orchestre américain et le paiement intégral des soins de santé par la direction faisait partie des contrats de l’Orchestre depuis les années 1960.

Ni les régimes de pension ni les régimes de retraite de type 401 (k) ne peuvent fournir une garantie de retraite aux musiciens, sans parler de la plupart des travailleurs d'aujourd'hui. Les deux sont soumis aux fluctuations de Wall Street et des marchés financiers. Comme pour les pensions des travailleurs en général, les pensions des musiciens ont été sous-financées. Les régimes à cotisations définies et de type 401 (k) reposent sur le fait que les employés gèrent eux-mêmes leurs investissements, ce qui transfère tous les risques entre leurs mains.

Le conseil a également eu recours à des calculs actuariels plutôt obscurs pour déconcerter les musiciens et le public de la viabilité de leurs prestations de retraite. «C'est un plan très compliqué qui ne répond pas à nos besoins», a noté DiBello.

«Le conseil a sans contredit de l'argent», a-t-elle ajouté. «Ils ne veulent tout simplement pas prendre le risque. Ils ont montré à maintes reprises que l'orchestre n'était pas la chose la plus importante pour eux, mais une chose secondaire. Mais ce n’est pas ce qu’est l’Orchestre symphonique de Chicago. Il s’agit de maintenir le niveau artistique le plus élevé – d’être l’un des chefs de file mondiaux. C'est un vrai combat philosophique à ce sujet. Nous croyons en notre art et en celui de la préservation de cette forme d'art et ne pouvons pas les laisser nous l'enlever. Cela montre un réel manque de vision de ce qu’ils veulent faire dans le futur. Cela diminue la qualité de l'orchestre.»

La grève des musiciens de l’OSC s’est initialement attiré une foule de soutiens factices, dont le candidat à la mairie, Toni Preckwinkle, la candidate à la mairie de Rossana Rodriguez Sanchez, le sénateur Dick Durbin et le représentant Chuy Garcia, ainsi que divers représentants syndicaux de la Fédération du travail de Chicago (CFL) et la Chicago Teachers Union (CTU). Malgré leurs appels vides au soutien et à la solidarité, depuis la conclusion des élections municipales de Chicago, la grève a été en grande partie isolée et abandonnée.

Néanmoins, les musiciens de l’OSC ont reçu un soutien international considérable de la part des travailleurs, musiciens, artistes, cinéastes et de larges couches de la population dans leur lutte pour défendre leurs pensions, salaires et autres avantages. Les membres de l’orchestre ont donné de nombreux concerts gratuits intitulés «Du cœur de l’orchestre». Ces spectacles très courus ont eu lieu dans divers quartiers et localités de la région métropolitaine de Chicago.

Une travailleuse automobile s'est adressée au WSWS, exprimant son soutien aux musiciens: «Contrairement à ceux qui affirment que les “gens ordinaires” n'aiment pas la musique classique, elle bénéficie d'un large soutien, lorsqu'elle est financièrement accessible. Les symphonies obtiennent un accueil favorable lorsqu’elles visitent des écoles, des centres pour personnes âgées et d’autres lieux publics. Les artistes sont très importants pour la société et devraient être rémunérés à leur valeur. Les riches veulent juste se débarrasser de l'art en général, car cela aide les gens à réfléchir à la situation dans laquelle ils se trouvent. Il y a une raison pour laquelle Hitler a détruit ce qu’il appelait l'art “dégénéré”. L'art permet aux gens d’aspirer à quelque chose, et ceux qui nous gouvernent n'aiment pas ça.»

«La musique est un moyen de communication différent», a déclaré Gina DiBello. «D'un point de vue humain, elle utilise une partie différente de votre cerveau, de votre cœur et de votre âme pour écouter quelque chose et être ému par cela. C'est ce langage universel qui touche tout le monde.»

Un immense soutien existe pour les musiciens. Mais pour que leur lutte réussisse, les musiciens de l’OSC doivent avant tout faire appel à la classe ouvrière. Les travailleurs, les jeunes et les membres de la classe moyenne en ont assez de la situation où le financement des arts, de l'éducation et du niveau de vie de la majorité a été décimé par les aristocrates financiers et les milliardaires d'aujourd'hui. Une telle lutte pour l'accès aux arts et à la culture exige avant tout une lutte politique contre un ordre social capitaliste en déclin qui place les profits au-dessus des besoins humains.

(Article paru en anglais le 10 avril 2019)