La manifestation anti-Brexit pour un «Vote du peuple» mobilise des centaines de milliers de personnes

Par Robert Stevens
26 mars 2019

Des centaines de milliers de personnes sont descendues dans les rues de Londres samedi pour demander un nouveau référendum sur le Brexit.

La manifestation, qui s’est terminée par un rassemblement sur la place du Parlement, a été convoquée par la campagne du Vote du peuple («Put it to the People») – une alliance de politiciens et d’organisations pro-UE allant du Parti vert aux libéraux-démocrates et la droite blairiste du parti travailliste en passant par les conservateurs pro-UE.

Dans les jours qui ont précédé la manifestation, une pétition en ligne demandant la révocation de la législation de l'article 50 autorisant le Brexit a été signée par des millions de personnes pour atteindre maintenant plus de 5 millions de signataires.

Une partie de la manifestation à la place du Parlement

La manifestation et la pétition constituaient une démonstration de force de la part de la campagne pro-UE, qui est devenue en toute probabilité maintenant l'opinion majoritaire de la population. Un sondage YouGov publié avant la manifestation a montré que 57 pour cent des sondés voulaient rester dans l’UE, contre 43 pour cent en faveur de la quitter (Brexit).

Il n’est guère surprenant qu’il y ait eu un changement en opposition au Brexit, étant donné que tout le processus pour quitter le bloc commercial est un véritable désastre depuis le vote référendaire de juin 2016.

Le rassemblement de samedi a eu lieu six jours seulement avant la date prévue du retrait du Royaume-Uni de l'UE. Toutefois, étant donné que le gouvernement de Theresa May n'a pas pu obtenir l'appui du Parlement pour l'accord qu'elle avait finalisé avec l'UE en novembre, les dirigeants de l'UE ont été obligés d'accorder plus de temps à May, ce qui lui a permis de reporter le Brexit au 22 mai, mais à condition qu’elle réussisse à faire adopter son accord par le Parlement cette semaine. Si ce n’est pas le cas, May n'a que jusqu'au 12 avril pour proposer une solution.

Le Brexit est favorisé par la faction bourgeoise qui considère que les intérêts géostratégiques de la Grande-Bretagne sont mieux servis en devenant une plaque tournante de libre-échange dérégulée et alliée aux États-Unis, capable de pénétrer de nouveaux marchés mondiaux, en Inde et en Chine.

En réponse, un élément clé de la campagne pro-UE est l’encouragement d'un «patriotisme de l'UE» et l'insistance sur le fait que l'intérêt national du Royaume-Uni soit lié à l’adhésion au plus grand bloc commercial au monde, dans des conditions où les antagonismes interimpérialistes sur le plan commercial et militaire s’accroissent.

Ceci a eu son impact désiré chez les manifestants, dont beaucoup avaient peint leurs visages en bleu arborant les étoiles de l’UE et portant des drapeaux de l'UE comme capes. Cependant, la grande majorité des participants a été mobilisée autour de nombreuses questions, souvent progressistes, notamment l'opposition aux politiques anti-migrants et la montée de l'extrême droite.

Des millions de personnes craignent l'impact du Brexit sur l'économie et leurs emplois, ainsi que les opportunités qui s'amenuisent pour la prochaine génération, notamment en raison de la fin de la libre circulation des travailleurs qu'entraînera le Brexit, dont de nombreux jeunes dépendent pour trouver un emploi.

Ces sentiments ont été exploités à outrance par les réactionnaires politiques qui dirigent la coalition pour rester dans l’UE, dont Caroline Lucas, la seule députée du Parti vert, le Scottish National Party et les libéraux-démocrates.

Parmi ceux qui ont pris la parole figuraient les conservateurs Dominic Grieve et Michael Heseltine, partisan du thatchérisme, qui a été désigné pour jouer le rôle de «vétéran de la politique». Anna Soubry, qui a quitté les conservateurs le mois dernier avec deux autres députés conservateurs pour rejoindre sept blairistes dans la mise en place d'un nouveau Groupe indépendant au Parlement, a également pris la parole. Des blairistes, parmi lesquels le maire de Londres, Sadiq Khan, David Lammy et Jess Phillips, ont pris la parole devant les manifestants, aux côtés d'un autre député travailliste, Clive Lewis, qui a été présenté comme étant du camp «de la gauche» en faveur de l’UE.

Tom Watson, chef adjoint du Parti travailliste et l’une des têtes d’affiche du rassemblement, a utilisé l’occasion pour promouvoir ses efforts de prendre la tête du parti. Watson a fait fi de la décision du chef du parti, Jeremy Corbyn de ne pas accorder un soutien officiel à la manifestation, ni soutenir à ce stade l'appel à un deuxième référendum immédiat. Citant l’absence de Corbyn, des sections de manifestants étaient organisées pour scander, «Où est Jeremy Corbyn?»

Cependant, Watson ne s’est pas suffisamment engagé aux yeux de certains manifestants lorsqu’il déclaré en s’adressant à Theresa May: «Je soutiendrai votre accord au Parlement ou un accord modifié si vous accepter de travailler avec mon parti. Mais je ne laisserai adopter votre accord que si vous le soumettez également au vote du peuple.»

Le chef adjoint du Labour Tom Watson prenant la parole au rassemblement

 

Plus tôt dans la journée, des groupes de pseudo-gauche organisés dans le cadre de la campagne d’Une autre Europe est possible se sont réunis dans une manifestation complémentaire. Ils ont feint collectivement de s'opposer aux pires «excès» de l'UE: l’imposition de la pauvreté et de la misère à des millions de personnes à travers des mesures d'austérité brutales et l’assassinat de milliers de réfugiés en transformant le continent en une «Forteresse Europe». Mais le produit de tout cela fut le slogan anodin «Rester et transformer». Ils n'ont nulle part expliqué en quoi l'UE capitaliste et sa forteresse devaient être transformées et par qui.

Face à la réalité du mouvement pro-UE dirigé par certaines des forces politiques les plus à droite de la Grande-Bretagne, le Socialist Resistance, la section britannique du Secrétariat unifié pabliste de la Quatrième Internationale, a proclamé: «Il est sans importance que bon nombre de ses organisateurs, travaillistes et conservateurs [de la manifestation] soient les ennemis jurés de la direction de Corbyn. Lorsque des centaines de milliers de personnes descendent dans les rues, les événements échappent à la volonté de comploteurs, tels que Peter Mandelson et Alistair Campbell [anciens conseillers de Tony Blair].»

Socialist Resistance déplore le fait que «sous une direction différente, la manifestation de Londres aurait pu unir la lutte contre le gouvernement conservateur à la campagne contre le Brexit». Mais il répète que «quelles que soient les intentions des organisateurs», la manifestation affaiblit les conservateurs et «le Labour doit en profiter».

Ce sont des mensonges politiques dangereux. En pleine crise sans précédent sur le Brexit et avec la menace grandissante qui pèse sur l'impérialisme britannique, il existe un vaste mécontentement social et politique parmi d’énormes couches de la population.

La crise existentielle à laquelle l'impérialisme britannique est confronté est telle que dans les jours et les semaines à venir, de nombreux autres événements déstabilisateurs pourraient se produire – notamment le renvoi de May, le Brexit dur (sans accord), la révocation de l'article 50, un deuxième référendum et peut-être même une seconde élection parlementaire anticipée. Mais dans le contexte où la classe ouvrière ne peut intervenir sous un leadership fondé sur un programme qui articule ses intérêts indépendants, les forces de droite des deux côtés du clivage politique du Brexit continueront de dicter les événements politiques.

Cela en va de même pour le Parti travailliste s’il est amené à former un gouvernement.

Corbyn a passé plus de trois ans à confirmer qu’un gouvernement placé sous sa direction agirait en tant que partenaire fiable des grandes entreprises et mettrait en œuvre un programme dicté par Watson et les blairistes. Fidèle à lui-même, il n'avait rien à dire contre l’intervention de Watson lors de la manifestation à Londres.

Le ministre des Finances fantôme John McDonnell a déclaré vendredi à Channel 4 News comment il avait cherché à se réconcilier avec l'ancien directeur des communications de Tony Blair et co-criminel de guerre non inculpé, Alastair Campbell.

Adoptant sa posture habituelle de béni-oui-oui de la politique britannique, il a déclaré: «Alastair Campbell m'a demandé si j'avais l’intention de participer au rassemblement et je lui ai dit très honnêtement qu'en y allant, je pourrais aliéner certaines des personnes qui sont des irréductibles du Brexit, des gens avec qui je voudrais trouver un terrain d’entente.»

Le Parti de l'égalité socialiste était le seul parti politique présent lors du rassemblement à mettre en avant la perspective de l'indépendance politique de la classe ouvrière. Sa déclaration, Seule réponse viable au Brexit: la lutte pour le socialisme dans toute l'Europe!, disait:

«Le plus grand danger politique est que la classe dirigeante et ses médias utilisent délibérément le Brexit pour dresser les travailleurs les uns contre les autres, en les subordonnant à des factions capitalistes de droite et en empêchant ainsi la lutte unifiée nécessaire contre l'ennemi de classe commun.»

«Le Parti de l'égalité socialiste (Grande-Bretagne) appelle à un rejet politique conscient de ces tentatives bien rodées du diviser-pour-régner. Mais cela ne peut se faire qu'en rejetant toute perspective fondée sur le capitalisme et en luttant pour le socialisme.»

(Article paru en anglais le 25 mars 2019)