Macron dénonce les mouvements convergents des «gilets jaunes», pour l’Algérie et le climat

Par Alexandre Lantier
18 mars 2019

Des centaines de milliers de personnes se sont mobilisées en France ce week-end, lors de l’Acte 18 des «gilets jaunes», ou aussi contre le régime algérien et pour la défense du climat. Plusieurs préfectures ont refusé de déclarer le nombre de manifestants dans leurs départements, et le ministère de l’Intérieur a prétendu que seulement 32.300 «gilets jaunes» s’étaient mobilisés en France. Ce chiffre, nettement en deçà des mobilisations précédentes, était assorti de remarques dans la presse selon lesquelles le mouvement serait en perte de vitesse.

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En fait, ce qui ressort avant tout de ces manifestations est la montée continue de l’opposition des travailleurs et des jeunes. La page Facebook «Le nombre jaune» a recensé 230.766 manifestants samedi, alors que les «gilets jaunes» marquaient la fin du «grand débat» de Macron par une large mobilisation. Il y aurait eu plus de 350.000 manifestants lors des «marches du siècle» pour défendre le climat selon les organisateurs, ainsi que des mobilisations solidaires des Algériens qui exigent le renversement de la dictature du Front de libération nationale (FLN).

Craignant avant tout que la mobilisation de millions d’Algériens n’inspire une lutte révolutionnaire de larges masses de travailleurs en une Europe déjà déstabilisée par les «gilets jaunes», l’État et les médias français ont redoublé de dénonciations à l’encontre des manifestants. Prétextant des dégradations dans lesquelles la police a joué un rôle trouble, l’Elysée et les médias appellent à redoubler la répression et à stopper les mobilisations.

A Lyon, 30.000 personnes étaient mobilisées samedi dans trois manifestations: une des «gilets jaunes», une sur le climat et une sur l’Algérie, cette dernière retransmise en direct en Algérie via Internet. Plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Toulouse, place forte traditionnelle des «gilets jaunes». Un groupe de manifestants aurait pris à partie et insulté le maire de droite, Jean-Luc Moudenc, qui a dénoncé le «climat de terreur» qu’installeraient selon lui les «gilets jaunes». Des mobilisations importantes étaient signalées notamment à Montpellier, Caen, et Dijon.

A Bordeaux, où comme à Toulouse la préfecture a refusé de chiffrer le nombre de manifestants, plusieurs milliers de personnes se sont mobilisées. Des échauffourées ont éclaté avec les forces de l’ordre. Un retraité «gilet jaune» a dit à France-Télévisions: «J'ai vu un manifestant blessé par une grenade, il était contre un mur et ne faisait rien. Beaucoup de gens sont écoeurés par l'action des forces de l'ordre. Ça ne va pas calmer les gens, au contraire. Les casseurs, c'est toujours les mêmes et s'ils voulaient vraiment les arrêter, ils pourraient.»

A Paris, 10.000 «gilets jaunes» étaient sur les Champs-Elysées, ou à d’autres manifestations dont la «marche du siècle», qui a réuni 100.000 personnes (36.000 selon la police) Place de la République.

Des «gilets jaunes» présents à la «marche du siècle» ont fait part de leurs revendications économiques et écologiques. «Les “gilets jaunes” ne luttent pas seulement pour le pouvoir d’achat mais contre les injustices sociales et la prédation des multinationales qui épuisent les ressources de la planète», a déclaré une manifestante au Monde, alors qu’une auxiliaire de vie demandait: «On nous dit qu’il faut acheter des voitures électriques, mais quand tu habites en HLM, tu l’accroches où et tu la paies comment?»

Sur les Champs Elysées, les forces de l’ordre ont établi un gros dispositif pour bloquer des tronçons de l’avenue et ont lancé des lacrymogènes dès la matinée. Les reporters du WSWS ont pu constater la présence d’un nombre important de policiers en civil aux côtés de leurs collègues en uniforme sur des barrages établis prétendument pour bloquer l’accès de l’avenue aux casseurs.

Après l’arrivée d’un cortège de quelques centaines de manifestants en noir et cagoulés, qui avaient franchi les barrages autour de l’avenue, des échauffourées ont éclaté entre les manifestants et la police. Environ 80 enseignes célèbres sur l’avenue dont la brasserie Fouquet’s, le cinéma Gaumont, la bijouterie Swarovski, et la banque Tarneaud ont subi des incendies ou des dégradations.

A l’arrivée des manifestants cagoulés sur les Champs Elysées, des «gilets jaunes» ont fait part au WSWS de leur hostilité envers les casseurs et de leur suspicions d’une collaboration tacite entre les casseurs et la police. Un «gilet jaune» venu de Lyon a dit: «Vous descendez une fois manifester, vous vous faites taper dessus et gazer. A un moment donné, il n’y a plus de respect du peuple. … A Lyon les fachos sont venus, ils sont protégés par les flics. Ce n’est pas normal. On est allé chercher les CRS pour qu’ils défendent les ‘gilets jaunes.’ Ils sont partis à l’opposé en courant.»

Il a ajouté, «Dans les manifs une fois sur deux ils infiltrent, on les connaît tous, les flics ne bougent pas. La BAC, ils ont traité ma femme de salope de pute de gilet jaune. On ne parle pas aux gens comme ça.»

Riot policeman caught on video filling his bag

Il reste à établir exactement ce qui s’est passé sur les Champs-Elysées et surtout la responsabilité de la police. Des policiers se sont faits filmer en train de piller les stocks de la boutique du club Paris Saint-Germain par le reporter Rémi Buisine, que d’autres policiers ont frappé pour essayer de lui prendre le téléphone avec lequel il les filmait. Une source policière a dit à Libération que ces images, qui circulent sur Twitter, étaient «embarrassantes». La préfecture de Paris a dû annoncer que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) enquêterait dessus.

L’émergence d’un mouvement de masse exigeant le renversement de la dictature algérienne soulève objectivement la question de l’unification internationale des travailleurs en lutte. Alors que des grèves éclatent contre l’austérité salariale imposée par l’Union européenne du Portugal jusqu’à Berlin, une nouvelle mobilisation révolutionnaire en Afrique du Nord, visant un régime sanguinaire étroitement soutenu par Paris, terrifie le gouvernement Macron. Il y répond par la répression et la provocation.

Le premier ministre Édouard Philippe a rendu les défenseurs des «gilets jaunes» responsables des violences sur les Champs-Elysées, car «tous ceux qui excusent ou qui encouragent les actes que je dénonçais, en les excusant, en les encourageant, ils s'en rendent complices.»

Alors que les questions les plus sérieuses se posent sur le rôle des forces de l’ordre, Macron, revenu à la hâte de son week-end de ski à La Mongie, a aussi pointé du doigt les manifestants. Lors d’une réunion d’une cellule de crise au ministère de l’Intérieur, il s’est permis de dire que «tous ceux qui étaient là se sont rendus complices.»

La propagande gouvernementale contre les manifestants est également reprise par une large section des médias proche du pouvoir. Sur Twitter, le commentateur Bernard Henri-Lévy a vitupéré: «Arrêtons avec ce mythe de ‘certains’ GiletJaunes ‘infiltrés’ par des méchants ‘casseurs’. Ce mouvement des GJ est, depuis le premier jour, un mouvement factieux, haineux et anti républicain.»

Ce sont là des provocations éhontées et mensongères. La majorité des «gilets jaunes», des autres manifestants d’hier et des travailleurs dans leur ensemble ne sont pas des casseurs. Ce torrent de haine officielle déversée sur les manifestants est une défense d’une petite élite capitaliste en Europe, tout aussi corrompue et terrifiée par les masses que la clique sanglante autour d’Abdelaziz Bouteflika qu’elle soutient en Algérie.

La question qui ressort de ces mobilisations est la nécessité d‘une perspective et d‘une direction révolutionnaire capable de fédérer les luttes des travailleurs et des jeunes à l’international dans une lutte pour le pouvoir et pour le renversement du système capitaliste.