Québec Solidaire, le changement climatique et la promotion du capitalisme «vert»

Par Louis Girard et Richard Dufour
12 mars 2019

Québec Solidaire (QS) a placé au cœur de son programme la lutte au changement climatique en passant entièrement sous silence sa cause première: l’organisation capitaliste de l’économie qui maximise le profit individuel au détriment de l’environnement et des besoins sociaux.

C’est le capitalisme – historiquement basé sur le système d’États-nations rivaux – qui a créé la crise climatique et qui bloque toute solution rationnelle à cette crise. Seule une réponse coordonnée à l’échelle mondiale peut mener à une transition vers des sources d’énergie moins polluantes et une économie axée sur les besoins humains.

Une telle réponse ne peut venir que de la classe ouvrière internationale, dans la mesure où elle développe sa propre lutte politique indépendante basée sur une perspective socialiste et en opposition à toutes les sections de l’élite dirigeante – autant les défenseurs de l’industrie pétrolière que les promoteurs du «capitalisme vert».

C’est vers les seconds que Québec Solidaire dirige ses appels. Au nom de la lutte au changement climatique, QS se tourne vers des gouvernements capitalistes entièrement voués à la défense des plus riches et à des attaques contre la classe ouvrière.

Dan son plan de transition économique, QS écrit: «Le Québec dispose d’énormes surplus en hydroélectricité. Il est souhaitable d’utiliser ces surplus afin d’alimenter des créneaux à forte intensité énergétique mais à faible émission de carbone».

La province de Québec est un important producteur mondial d'hydroélectricité depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale. La nationalisation de cette industrie et la formation de la société d’État Hydro-Québec était une mesure délibérée pour renforcer le grand capital québécois – un processus qui allait donner naissance en son sein à une faction indépendantiste exigeant plus de pouvoirs pour l’État québécois et même sa séparation de l’État fédéral canadien.

Dans un contexte de «transition énergétique» vers des énergies renouvelables, sa forte industrie hydro-électrique donne à la classe dirigeante québécoise l’espoir de profits considérables. Cela est souligné dans un récent rapport de l’Institut du Québec, un think-tank de droite formé par le Conference Board du Canada et les Hautes études commerciales (HEC).

Les auteurs écrivent que le Québec serait bien positionné pour bénéficier de ce qu'ils nomment un «marché de plusieurs billions de dollars lié au coût de la transition énergétique vers des sources d’énergie renouvelable». Le rapport souligne que des entreprises sobres en carbone «pourraient s’insérer dans les chaînes de valeur mondiales en se substituant à des fournisseurs moins sobres en émissions de gaz à effet de serre».

Tout comme d’importantes sections de la classe dirigeante québécoise, QS ne voit pas l'industrie pétrolière canadienne comme un «secteur stratégique». Cela lui permet d’attiser le nationalisme québécois en mettant la dégradation de l'environnement sur le compte du gouvernement fédéral canadien et de la grande entreprise à l’extérieur du Québec. «Depuis des décennies», écrit QS, «leur politique industrielle nuit au Québec, favorisant tantôt les voitures ontariennes, tantôt l’extraction [pétrolière] en Alberta.»

QS soutient que le Québec devrait se séparer du Canada afin d’appliquer une politique économique plus respectueuse de l’environnement. Comme si une diminution de l’empreinte-carbone sur le seul territoire du Québec pouvait apporter une réponse au problème complexe et planétaire du changement climatique. Sans parler du caractère limité des mesures environnementales prônées par QS – étant conçues entièrement dans le cadre du capitalisme – qui auraient, si elles étaient appliquées, un effet infinitésimal sur le réchauffement de la terre.

En fait, ce qui prime dans le plan de QS, ce n’est pas une solution au réchauffement climatique, mais la subvention d’industries capitalistes québécoises pouvant profiter de nouvelles opportunités «vertes» sur le marché mondial.

QS prône un environnementalisme séparé de toute analyse de classe et déguisé de mesures «vertes». Cette approche est utilisée partout dans le monde pour bloquer l'émergence d'un véritable mouvement des travailleurs et des jeunes contre le capitalisme. Aux États-Unis, le «Green New Deal» proposé par la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, membre des Democratic Socialists of America (DSA), vise à promouvoir la fiction qu'il est possible de transformer le Parti démocrate américain, le parti pro-guerre et pro-austérité de Wall Street, en outil pour la réalisation de réformes sociales.

Le changement climatique est sans doute un enjeu brûlant de notre siècle. Mais, pour Québec Solidaire, un parti nationaliste et ardent défenseur du système des États-nations capitalistes, l’accent placé sur les questions environnementales joue deux fonctions politiques essentielles.

Premièrement, QS vise à préserver son image de «gauche» au moment où il s’intègre encore plus à l’establishment capitaliste. Alors qu’il se présente comme le «leader» sur la question de l’environnement, QS reste silencieux sur des manifestations criantes de la crise terminale du capitalisme – la montée du fascisme, les mesures anti-immigrants et anti-réfugiés, l’assaut sur les droits démocratiques, les tensions commerciales et militaires entre grandes puissances qui menacent de se transformer en conflit mondial.

Et dans la mesure où QS critique timidement les inégalités sociales et les mesures d’austérité, c’est dans le but de contenir l’opposition sociale montante dans le cadre de la politique bourgeoise au moyen de la pression parlementaire et d’un appui à l’appareil syndical pro-capitaliste qui étouffe et sabote les luttes ouvrières et sociales depuis des décennies. Parlant au nom de sections privilégiées des classes moyennes, QS est organiquement hostile à la poursuite énergique de la lutte de classe par les travailleurs contre le système de profit.

Deuxièmement, en cherchant à positionner le Québec en tant que «leader» dans le domaine des énergies «vertes», QS poursuit ses efforts pour faire revivre l’indépendance du Québec – un projet réactionnaire et discrédité mis de l’avant par une section de la classe dirigeante du Québec, historiquement représentée par le Parti québécois (PQ). Cette section voit dans l’érection d’une république capitaliste du Québec un moyen pour mieux positionner la grande industrie québécoise sur le marché américain et mondial, réorganiser l’État pour démanteler davantage les services publics, et diviser la classe ouvrière canadienne et nord-américaine selon des lignes ethniques-linguistiques.

S’il devait voir le jour, un Québec indépendant n’exprimerait pas, comme le soutient QS, la liberté et la souveraineté du «peuple québécois» – une fiction politique qui cache la division de la société québécoise en classes sociales aux intérêts diamétralement opposées.

Ce serait plutôt une monstruosité politique: un troisième État impérialiste en Amérique du Nord entièrement aligné sur Washington et ses guerres de pillage à travers le monde, et une nouvelle phase dans les efforts de la classe dirigeante pour diviser les travailleurs francophones, anglophones et immigrés du Canada. Ces efforts acquerraient un caractère réactionnaire encore plus dangereux dans la mesure où des lignes de division provinciales deviendraient étatiques.

Les travailleurs et les jeunes alertés à juste titre par le réchauffement de la planète doivent rejeter le programme nationaliste de Québec solidaire – y compris ses appels au gouvernement populiste de droite de la CAQ (Coalition Avenir Québec) à adopter une posture environnementale «parce qu’il n’y a rien qui rassemble les Québécois comme la lutte aux changements climatiques».

La crise climatique est inséparable des autres manifestations de la profonde crise du capitalisme que sont la pauvreté de masse, le militarisme et la guerre. Cette crise tire son origine de la contradiction, insoluble sous le capitalisme, entre l’intégration sans précédent de l’économie mondiale et l’intense rivalité entre les différentes sociétés capitalistes et leurs cliques dirigeantes nationales.

À des problèmes complexes et mondiaux, il faut une solution globale – la lutte unifiée de la classe ouvrière internationale pour une réorganisation complète de l’économie. Cela signifie le renversement du système capitaliste des États-nations et son remplacement par une économie planifiée sur une échelle mondiale, afin de satisfaire les besoins sociaux de l’humanité de manière durable et en harmonie avec l’environnement.