Lock-out à l’Aluminerie de Bécancour au Québec:

Le syndicat soumet aux travailleurs la dernière offre patronale pleine de reculs

Par Laurent Lafrance
8 mars 2019

Après plus de 14 mois de lock-out à l’Aluminerie de Bécancour, la direction de l’usine a déposé une nouvelle offre «globale» à ses quelque 1030 employés lundi dernier. Bien que l’offre contienne des reculs encore plus importants que dans la première offre rejetée massivement par les travailleurs en décembre 2017, les dirigeants de la section locale 9700 du syndicat des Métallos ont annoncé qu’elle sera présentée lors d’une assemblée lundi prochain et soumise immédiatement à un vote secret.

Le dépôt de l’offre est survenu au moment où le ministre du Travail du Québec, Jean Boulet, s’apprêtait à soumettre aux parties une «hypothèse de règlement», suite au rejet par la compagnie de la demande d’arbitrage qu’avait soumise le syndicat quelques jours plus tôt.

Les travailleurs d’ABI doivent prendre garde. Le syndicat des Métallos reproduit ici un scénario bien connu, typique des manœuvres utilisées par les bureaucrates syndicaux lors des conflits de travail pour imposer les reculs exigés par la partie patronale. Après avoir passé des mois à isoler ses membres et à les garder dans le noir quant aux réels enjeux du lock-out, la direction syndicale espère profiter de l’épuisement des travailleurs pour forcer l’adoption rapide d’un contrat pourri qui va permettre à la multinationale et à une poignée d’actionnaires ultra-riches d’accroître leurs profits sur le dos des travailleurs.

La direction d’ABI, une copropriété des multinationales Alcoa et Rio Tinto, a annoncé le dépôt de son offre via un communiqué de presse dans lequel elle vantait les hausses de salaire annuelles de 2,55% proposées comme «parmi les meilleures de l’industrie de l’aluminium au Québec». Sans offrir aucun autre détail, y compris sur les retraites, le communiqué note toutefois que «la convention proposée procurera de la flexibilité, capturera l’attrition d’une vague de retraites en cours et améliorera la productivité». Il s’agit d’un code pour dire: attaque contre les conditions de travail et les droits d’ancienneté, accélération des cadences et réduction de la main-d’œuvre.

Pour sa part, le président de la section locale 9700, Clément Masse, a refusé de prendre position sur l’offre, préférant réserver ses commentaires «en assemblée». La seule critique de Masse est que «l’employeur tente encore une fois un coup de force plutôt que de laisser une chance à la négociation».

La direction syndicale a justifié le vote rapide (devançant même la date du 18 mars demandée par la compagnie) par le fait que l’offre «ressemble beaucoup à ce qui était sur la table lorsque ABI a rompu les négociations à la mi-février» et qu’elle avait été présentée lors de la dernière assemblée. C’est une autre tromperie des chefs syndicaux pour imposer aux travailleurs de nouvelles concessions en leur cachant tous les détails du contrat (qui ne seront sans doute pas présentés en assemblée).

En tenant un vote secret le jour même de l’assemblée, les bureaucrates du local 9700 veulent acculer les travailleurs au pied du mur, leur laisser le moins de temps possible pour étudier le contrat et décourager toute envie de poursuivre la lutte.

Comme ils ont tenté de le faire en demandant l’arbitrage le mois dernier, les chefs syndicaux espèrent, en soumettant l’offre aux membres, camoufler leur trahison et se distancer des concessions contenues dans la nouvelle convention collective. Ils pourront ensuite dire que l’employeur n’a jamais voulu négocier de bonne foi et qu’au final, ce sont les travailleurs qui ont donné leur dernier mot, alors que c’est la stratégie ruineuse du syndicat qui a mené les travailleurs dans un cul-de-sac.

Masse a ouvertement admis que l’offre contient des reculs encore plus importants que dans l’offre initialement rejetée par plus de 80% des travailleurs en décembre 2017 (et qui avait poussé la compagnie a déclencher le lock-out le 11 janvier suivant). «Ça n’a rien à voir avec l’offre qu’ils nous ont faite au mois de décembre. C’est une offre qui implique de nombreuses concessions supplémentaires de l’offre finale», a-t-il admis en entrevue à La Presse canadienne.

Par ces propos, Masse avoue la faillite de la stratégie poursuivie par la direction des Métallos et de ses alliés à la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ). Depuis le début du lock-out, le syndicat s’est montré ouvert à collaborer pour imposer les diktats de la compagnie par la négociation, acceptant d’entrée de jeu des reculs, puis se soumettant toujours davantage à chaque fois qu’ABI a rompu les négociations pour exiger plus de concessions, y compris la réduction de 20% de la main-d’œuvre de l’usine. Masse a affirmé à maintes reprises avoir reculé au niveau des droits d’ancienneté et des retraites, y compris en acceptant l’instauration d’un régime entièrement financé par les travailleurs.

Le lock-out à ABI fait partie d’une vaste offensive patronale contre les acquis historiques de la classe ouvrière dans le contexte de la plus profonde crise économique depuis les années 1930. Partout au monde, les travailleurs font face aux mêmes attaques contre leurs conditions de travail et leur niveau de vie par la classe dirigeante, qui répond à la recrudescence des luttes ouvrières par des méthodes répressives et anti-démocratiques.

Les dirigeants syndicaux, toutefois, cachent cette réalité et s’opposent férocement à toute perspective de faire de la lutte à l’ABI le catalyseur d’une vaste contre-offensive de toute la classe ouvrière. Loin de faire appel à leurs milliers de membres et aux autres sections de la classe ouvrière en défense des lock-outés, les Métallos ont présenté les actionnaires de la compagnie et les politiciens bourgeois comme les alliés des travailleurs, tout en laissant le sort de la lutte entre les mains du gouvernement de droite de la Coalition Avenir Québec (CAQ).

Dans le contexte d’une montée des luttes de classe au Canada et à travers le monde, les conditions étaient plus que mûres pour un tournant vers la classe ouvrière internationale. La FTQ et les Métallos, toutefois, n’avaient aucune intention de s’orienter vers cette force sociale, présentant plutôt le lock-out comme un conflit local résultant d’une mauvaise décision de l’entreprise.

La politique syndicale consistant à isoler les lock-outés d’ABI démontre qu’il est impossible pour les travailleurs de défendre leurs acquis au moyen des syndicats, des appareils pro-capitalistes transformées en véritables agents du patronat au sein de la classe ouvrière. Depuis des décennies, les syndicats torpillent les luttes ouvrières et imposent l’austérité. En échange de leur loyaux services, les bureaucrates syndicaux se sont vus offrir par l’élite dirigeante le contrôle de riches fonds d’investissements, de gros salaires et des privilèges de toute sorte. Comme ailleurs, les hauts dirigeants syndicaux au Québec font partie intégrante du 1% le plus riche de la population.

Les travailleurs d’ABI doivent exiger d’avoir accès à tous les détails du contrat et un délai d’une semaine pour l’analyser – et rejeter les reculs majeurs qu’il contient certainement. Les conditions doivent être créées pour permettre aux travailleurs de discuter le plus librement et démocratiquement qu’il soit. Le mot d’ordre doit être: Aucune concession! Les travailleurs d’ABI n’ont pas à accepter des coupures d’emplois et des reculs dans leurs conditions de travail et leur niveau de vie pour augmenter les profits d’Alcoa et Rio Tinto.

Pour l’emporter sur la volonté d'ABI d'imposer des concessions et des suppressions d'emplois, les travailleurs doivent arracher la direction de leur lutte des mains du Syndicat des Métallos et la relancer avec une nouvelle stratégie. Ils doivent établir un comité de la base indépendant de l'appareil syndical et lutter pour mobiliser la force de la classe ouvrière contre Alcoa et Rio Tinto. Un tel comité devrait activement chercher l'appui des travailleurs de l'industrie et du secteur public partout au Québec, dans le reste du Canada, aux États-Unis et outremer, dans le cadre d'une offensive internationale de la classe ouvrière contre l'austérité capitaliste et les lois anti-ouvrières.