La lutte mondiale des enseignants

Par Jerry White
27 février 2019

Sur presque tous les continents, les enseignants sont à l'avant-garde de la lutte contre l'austérité gouvernementale et les inégalités sociales sans précédent depuis les années 1920. Les enseignants ont joué un rôle clé dans la résurgence de la lutte de classes qui a éclaté à travers le monde en 2018 et s'est accélérée au cours des premiers mois de cette année.

Trois mille enseignants sont actuellement en grève à Oakland, en Californie, le plus récent débrayage d'une série de grèves d'enseignants aux États-Unis, impliquant 71 000 enseignants au cours des huit premières semaines de 2019. La grève fait suite à la grève du mois dernier à Los Angeles, la deuxième plus grande académie scolaire du pays, une grève à Denver, Colorado, et une grève de deux jours dans l’ensemble de l’État de Virginie occidentale, où la grève de l’année dernière a déclenché la plus grande rébellion d’enseignants aux États-Unis depuis des décennies.

Les enseignants et les employés de l’enseignement représentaient 380 000 des quelque 500 000 travailleurs impliqués dans des arrêts de travail aux États-Unis l’an dernier, le plus grand nombre depuis 1986. Des appels à la grève s’amplifient dans de nombreux États, notamment dans l’Oklahoma et l’Arizona, où des grèves ont eu lieu l'année dernière.

À São Paulo, au Brésil, la plus grande ville des Amériques, les enseignants ont débrayé pour la deuxième fois cette année contre la réduction des retraites. Au Mexique,des enseignants de Michoacán et d'Oaxaca ont débrayé et monté des barrages plus tôt ce mois-ci pour lutter contre les licenciements et la «réforme scolaire» soutenue par le gouvernement.

Plus tôt ce mois-ci, les enseignants et travailleurs des services de garde d'enfants ont fait grève à Berlin, en Allemagne; les éducateurs au Portugal ont participé à une grève générale; les enseignants en France ont participé aux manifestations des « Gilets jaunes » contre le «président des riches», Emanuel Macron; et plus de 100 000 enseignants, du primaire jusqu’à l’enseignement supérieur, vont faire la première grève nationale le 15 mars aux Pays-Bas.

Des enseignants ont également fait grève au Maroc et au Zimbabwe sur fond d’une opposition croissante à la réduction des budgets de l'éducation et à la privatisation des écoles dans toute l'Afrique, et des dizaines de milliers d'enseignants du Tamil Nadu, dans le sud de l'Inde, ont débrayé le mois dernier pour une augmentation des salaires et de meilleures conditions de travail.

Ce mouvement social est déclenché par des niveaux record d’inégalité sociale à travers le monde. La contre-révolution sociale, initiée par la première ministre britannique Margaret Thatcher et le président américain Ronald Reagan il y a quatre décennies, fut accélérée après le krach financier mondial de 2008. Les gouvernements capitalistes, avec le gouvernement Obama aux États-Unis en tête, dépensèrent des milliards de milliards de dollars pour racheter les actifs toxiques des banques et fournir un crédit illimité pour regonfler les marchés boursiers et les fortunes privées des criminels financiers. Pour payer cela, les partis politiques de tout bord ont fait de «l'austérité» leur mot d'ordre.

Deux rapports récents mettent en évidence le transfert historique de richesse du bas vers le haut aux États-Unis depuis 2008.

Un nouvel article de recherche de Gabriel Zucman, professeur d'économie à l'Université de Californie à Berkeley, a révélé que la part de la richesse totale des ménages contrôlée par les 0,1 pour cent des adultes les plus riches était au plus haut niveau depuis 1929, année où cette petite élite avait amassé 25 pour cent de la richesse. «La concentration de la richesse américaine semble être revenue aux niveaux observés pour la dernière fois au cours des années folles», a écrit Zucman, notant qu'elle pourrait être encore plus élevée en raison de la capacité des super-riches à cacher leur richesse dans des comptes aux paradis fiscaux.

Un rapport du Bureau of Economic Analysis du département du Commerce des États-Unis a révélé que la part de la rémunération et les avantages des employés exprimés en pourcentage du revenu intérieur brut étaient tombés à 52,7 pour cent au troisième trimestre de l'année dernière, soit une quatrième baisse trimestrielle consécutive. La part du travail dans le revenu intérieur a régulièrement diminué depuis 1970, année où elle atteignait 59 pour cent. Elle reste la plus basse depuis la fin de la seconde guerre mondiale. En même temps, la part du revenu intérieur affectée aux bénéfices des sociétés est passée de moins de 12 pour cent dans les années 80 à plus de 20 pour cent aujourd'hui.

La crise économique mondiale a également été utilisée par les élites financières pour piller les biens publics et mettre la main sur le «marché mondial de l’éducation», dont la valeur est estimée à 10 000 milliards de dollars d’ici 2030. Un livre (article en anglais) récent a souligné le rôle du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, de l’USAID et du Département pour le développement international (DFID) britannique dans le financement des projets de privatisation de l’enseignement dans le monde entier.

Aux États-Unis, l’administration Obama, qui a trouvé des ressources illimitées pour renflouer Wall Street, a privé les écoles publiques de ressources et utilisé ainsi la crise inventée pour développer des écoles privées à but lucratif. En 2016, dernière date disponible, 25 États américains sur 50 dépensaient toujours moins par élève qu'avant la Grande Récession, créant un déficit de 19 milliards de dollars. Le nombre d'employés des écoles publiques est aujourd'hui inférieur de 170 000 à celui d'avant 2008, même si le nombre d'inscriptions d’élèves a augmenté de 1,5 million et que dans 38 États, le salaire annuel moyen des enseignants est inférieur à celui de 2009.

Le caractère universel de l’attaque contre les enseignants et l’éducation publique et ce qui le sous-tend soulèvent un certain nombre de questions fondamentales. La première est le rôle des syndicats à travers le monde, qui s’opposent à toute lutte parce qu’ils sont alignés sur les partis capitalistes et acceptent tout le cadre de l’austérité et de l’inégalité sociale.

À Oakland, le syndicat a rejeté les demandes des enseignants de base d'inclure l'opposition aux compressions budgétaires dans les revendications des grèvistes, bien que l’académie scolaire ait l’intention de financer toute augmentation de salaire en coupant des millions de dollars dans les services éducatifs et en fermant des écoles. Le syndicat Oakland Education Association collabore avec le Parti démocrate de l’État pour parvenir à un accord pourri qui convienne parfaitement à l’élite financière et du grand patronat, et à l’instar des grèves précédentes dans tout le pays, il trahit la lutte pour la défense du droit à l’éducation publique.

C'est le cas des syndicats du monde entier. Face à l'attaque mondiale contre l'éducation publique, les emplois et le niveau de vie, les syndicats nationalistes et pro-capitalistes ont collaboré avec leurs gouvernements respectifs et leurs propriétaires capitalistes pour réduire les coûts du travail et les impôts sur les sociétés afin de rendre leurs «propres» pays plus compétitifs.

C’est pourquoi la mise en place de nouvelles organisations de lutte, contrôlées par les travailleurs eux-mêmes et indépendantes des syndicats, est une question brûlante. Les enseignants doivent former des comités de base, qui se fondent sur leurs besoins et ceux de leurs élèves et non pas sur ce qui est abordable aux yeux de l’élite au pouvoir.

Les enseignants ont gagné le soutien populaire parce qu’ils se battent pour les droits fondamentaux et que tous les travailleurs sont confrontés aux mêmes conditions: la baisse des revenus et la hausse vertigineuse des coûts de la vie, les emplois précaires et attaques sans fin contre les droits sociaux, y compris les soins de santé et les retraites, acquis au fil de générations de luttes.

Le mouvement en développement parmi les enseignants est une expression initiale d'une rébellion qui s'étendra inévitablement à des couches plus larges de la classe ouvrière, en particulier des travailleurs du secteur de l’automobile et de l'acier et d'autres secteurs industrielles. C’est un mouvement qui sera obligé de s’attaquer non seulement aux questions immédiates des salaires et des conditions de travail, mais aussi aux grands problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs de tous les pays: inégalités sociales, destruction des droits démocratiques, développement de formes de gouvernement autoritaires et le danger croissant de guerre catastrophique.

Les grèves ne peuvent à elles seules résoudre le problème des travailleurs. La logique de la résurgence internationale de la lutte de classes est la nécessité pour la classe ouvrière de se battre pour s'emparer du pouvoir politique et pour réorganiser l'économie mondiale sur la base du besoin social, et non du profit privé.

C'est seulement en expropriant l'aristocratie financière et en procédant à la réorganisation socialiste de la vie économique que la vaste richesse produite par la classe ouvrière pourra être utilisée pour élever le niveau matériel et culturel des masses, garantir à tous une éducation publique gratuite et de qualité, et débarrasser l'humanité de la pauvreté, de l'exploitation et de la guerre.

La tâche primordiale est donc la construction d'une nouvelle direction socialiste et internationaliste qui s'efforce de rendre la classe ouvrière consciente de cette nécessité. C'est la lutte entreprise par le Comité international de la Quatrième Internationale et ses sections.(Article paru en anglais le 26 février 2019)