Québec: les syndicats réitèrent leur volonté de travailler avec le gouvernement pro-patronal de la CAQ

Par Laurent Lafrance
5 février 2019

Alors qu’une confrontation entre la classe ouvrière et la Coalition Avenir Québec (CAQ) est inévitable, les grandes centrales syndicales ont réitéré leur volonté de travailler avec le gouvernement de droite élu le 1er octobre.

À l’instar de l’administration Trump aux États-Unis et du gouvernement de Doug Ford en Ontario, le nouveau gouvernement caquiste de François Legault met de l’avant un programme d’austérité pour les travailleurs et de baisses d’impôts pour les riches, combiné à une campagne xénophobe visant à blâmer les immigrants et les minorités ethniques pour la crise économique et sociale.

Cela n’empêche en rien les dirigeants des plus importants syndicats québécois de réitérer leur volonté de collaborer avec le gouvernement. Lors d’une conférence de presse en janvier, dans le cadre de son «bilan et perspectives 2018-2019», le président de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Daniel Boyer, a présenté la CAQ comme un parti potentiellement progressiste. «Maintenant, nous voulons travailler avec le nouveau gouvernement pour faire du Québec une société plus juste, plus égalitaire, plus verte et plus démocratique», a-t-il affirmé

Au terme de rencontres privées avec François Legault et d’autres ministres, Boyer a également déclaré: «On pensait qu’on partirait en bataille demain matin. Mais à date, on a une bonne réception de la part du gouvernement». Le secrétaire général de la FTQ, Serge Cadieux, a ajouté que contrairement aux libéraux, qui étaient «moins ouverts au dialogue social», il ne sent pas que «le gouvernement va décider et nous mettre devant le fait accompli».

Ceci est un avertissement sérieux pour toute la classe ouvrière. Intensifiant les efforts qu’ils mènent depuis plus de trois décennies pour s’intégrer au milieu patronal et réprimer l’opposition de leurs membres à l’austérité capitaliste, les syndicats québécois se tournent encore plus à droite et préviennent qu’ils vont bloquer toute résistance au programme pro-patronal du nouveau gouvernement.

L’enthousiasme des hauts bureaucrates syndicaux pour la CAQ souligne le fait que le gouvernement s’est montré ouvert à utiliser leurs services pour maintenir la «paix sociale» et imposer aux travailleurs les mesures d’austérité réclamées par la classe dirigeante. C’est ce que veut dire Boyer lorsqu’il dit: «On a un mot important à dire et on va continuer à le dire. On souhaite le dire à des tables de discussions où on va faire avancer des dossiers au lieu de le faire debout dans la rue».

Quelques jours après avoir reçu les flatteries de Boyer et Cadieux, le premier ministre s’est envolé pour Paris afin de se solidariser avec Emmanuel Macron, le «président des riches» dont les féroces mesures d’austérité et de répression étatique ont provoqué cette vaste rébellion populaire que constitue le mouvement des «gilets jaunes».

Quelques jours plus tard, Legault et Macron se rendaient au sommet de Davos – le rassemblement annuel de l’élite financière et des milliardaires de ce monde – pour y rencontrer ceux pour qui ils travaillent.

Autant à Paris qu’à Davos, le premier ministre québécois a rencontré des dirigeants de grandes sociétés dans le but d’attirer les investissements au Québec en vantant notamment «les coûts et l’expertise de sa main-d’œuvre», c’est-à-dire les opportunités de gonfler les profits par une exploitation accrue des travailleurs.

La victoire électorale de la CAQ l’an dernier a été le résultat du rejet massif par la population des deux partis traditionnels pro-austérité de l’élite dirigeante, le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral (PLQ). Bien qu’elle n’ait reçu l’appui que d’un électeur sur quatre, la CAQ a pu prendre le pouvoir faute d’alternative politique indépendante pour la classe ouvrière. Les principaux responsables sont les bureaucrates syndicaux qui, depuis plus de quatre décennies, répriment les luttes des membres de la base et subordonnent politiquement les travailleurs au PQ.

Comme Trump, la CAQ se présente comme le parti des «gens ordinaires», qui ne gouverne pas pour des «lobbys» comme le patronat ou les syndicats. En réalité, la CAQ est autant dédiée que le PQ et le PLQ à défendre les intérêts de la classe dirigeante québécoise, y compris par la privatisation et la déréglementation ainsi que des mesures protectionnistes au nom du «Québec avant tout».

La CAQ s’est déjà engagée à réduire les dépenses sociales de près de 900 millions de dollars. Au même moment, elle va réduire les impôts des entreprises québécoises de 1,6 milliard de dollars, une mesure qui vise à enrichir les sections les plus riches de la société et attirer les investisseurs étrangers.

La CAQ ment lorsqu’elle dit que ces coupures ne toucheront les services. Legault a déjà affirmé vouloir sabrer des milliers de postes de fonctionnaires en coupant dans la «bureaucratie et la paperasse». Comme il l’a lui-même avoué, ceci n’est qu’un début.

Exprimant la satisfaction du milieu des affaires, le président du Conseil du patronat du Québec a déclaré que les réductions fiscales aux entreprises sont «un pas dans la bonne direction» qui vont «accroître les investissements et la productivité des entreprises».

De leur côté, les syndicats ont feint la déception, comme si l’austérité promise de la CAQ était une surprise. C’est un fait connu que le rôle politique de ce parti, depuis sa création en 2011, a été de tourner la politique loin à droite et d’alimenter le chauvinisme québécois.

Faisant référence au gouvernement libéral précédent «dont les politiques d'austérité ont mis à mal nos services publics», le président de la Centrale des syndicats nationaux, Jacques Létourneau, a déclaré: «Nous sommes quelque peu déçus du manque d'envergure et d'audace affiché aujourd'hui par le gouvernement».

En fait, les mesures d’austérité libérales n’auraient pu être imposées sans la complicité des syndicats et de leur allié Québec Solidaire, qui ont canalisé la grève étudiante de 2012 derrière l’élection d’un autre gouvernement péquiste de droite, puis saboté la lutte des travailleurs du secteur public en 2015.

Comme les tendances populistes qui émergent en Amérique, en Europe et partout au monde, la CAQ cherche à dissimuler son programme de droite derrière une campagne anti-immigrants. Le parti a déjà promis de réduire de 20 pour cent le nombre d'immigrants reçus chaque année au Québec et d’expulser les immigrants qui, après trois ans de résidence dans la province, échouent des tests de langue française et de «valeurs québécoises».

Se basant sur la «Charte des valeurs» mise de l’avant par le PQ en 2013, et sur la campagne contre les «accommodements raisonnables» supposément «excessifs» que mènent depuis plus de dix ans d’importantes sections de l’élite dirigeante et des médias, la CAQ veut adopter une loi interdisant le port de signes religieux chez les employés de l’État en «position d’autorité», y compris les enseignants du primaires et du secondaire, sous menace de congédiement.

Tout comme pour l’attaque tous azimuts que prépare la CAQ contre les travailleurs au Québec, les syndicats ont refusé de confronter le gouvernement et de dénoncer ses positions anti-démocratiques et carrément racistes qui visent à diviser la classe ouvrière sur des lignes ethniques.