La crise des opioïdes en Colombie-Britannique frappe durement les travailleurs de la construction

Par Penny Smith
5 février 2019

La province de la Colombie-Britannique, dans l'ouest du Canada, continue d'être en proie à une épidémie aiguë d'opioïdes. Il y a deux ans, une urgence de santé publique a été déclarée après que le nombre de décès par surdose eut doublé en cinq ans. En mars dernier, il y a eu 162 surdoses mortelles dans la province – le mois le plus meurtrier jamais enregistré.

La principale raison de l'augmentation des surdoses mortelles est la présence d'un opioïde synthétique extrêmement puissant, le Fentanyl, une drogue cent fois plus forte que l'héroïne. D'importantes quantités de cette drogue sont fabriquées en Chine et expédiées vers les ports de la Colombie-Britannique d'où elles sont distribuées à travers le pays.

Cependant, la disponibilité de cette drogue extrêmement puissante s'est avérée particulièrement mortelle en raison des niveaux sans précédent d'inégalité sociale, de la quasi-disparition des emplois permanents à temps plein et de l’augmentation de la pauvreté à travers la province.

Des données récentes publiées par le Bureau des coroners de la Colombie-Britannique (British Columbia Coroners Service, BCCB) révèlent que parmi les travailleurs qui sont morts par surdose au cours de la période de cinq ans s’étant terminée en 2016, les trois quarts étaient des hommes âgés de 25 à 54 ans, dont 20% travaillaient dans la construction, la deuxième industrie en importance dans la province. De plus, 13% travaillaient dans des industries liées à la construction, y compris l'entretien des bâtiments et la gestion des déchets.

Le secteur de la construction est notoirement dangereux, les travailleurs souffrant d’un taux élevé de blessures subies au travail et de problèmes médicaux à long terme. Les chiffres indiquent qu'au lieu de compter sur les médicaments d'ordonnance, de nombreux travailleurs de la construction risquent leur vie en se tournant vers des solutions de rechange moins coûteuses et mortelles comme le Fentanyl et d'autres opioïdes contenant du Fentanyl, afin de soulager la douleur et d'autres problèmes de santé.

Le nombre disproportionné de surdoses dans le secteur de la construction est également une indication des nombreuses difficultés socio-économiques auxquelles sont confrontés les travailleurs dans une industrie réputée pour ses emplois temporaires, ses horaires de travail variables et ses salaires souvent dérisoires. Garth Mullins, membre du Réseau des usagers de drogue de la région de Vancouver (Vancouver Area Network of Drug Users), a fait remarquer qu’«il y a beaucoup de choses du type emploi journalier qui peuvent être très incertaines... on peut en être réduit à tenir le coup, ne pas gagner beaucoup et ne pas savoir quand le prochain boulot va arriver».

Le travail précaire conduit de nombreux travailleurs de la construction à endurer des conditions de pauvreté abjecte. Les travailleurs temporaires gagnent en moyenne 18 $ l'heure, mais le salaire vital à Vancouver est de près de 21 $. Le rapport du BCCB révèle que ceux qui avaient un emploi dans l'année précédant leur surdose mortelle gagnaient en moyenne 28.437 $ par année, soit beaucoup moins que la moyenne provinciale de 42.000 $. Un cinquième de ces victimes avait travaillé dans l'industrie de la construction.

Le démantèlement de la réglementation des entreprises par les gouvernements provinciaux successifs du Nouveau Parti démocratique (NPD) et du Parti libéral a fait en sorte que les conditions dangereuses sont maintenant une caractéristique des métiers de la construction en Colombie-Britannique. Il y a eu 44 décès liés au travail dans le secteur de la construction dans la province en 2017, une augmentation de 42% par rapport à 2016. Les travailleurs continuent d'être confrontés à un taux de mortalité au travail trois fois plus élevé que la moyenne provinciale.

Les travailleurs blessés font face à un labyrinthe d'obstacles bureaucratiques pour obtenir une compensation dans le cadre du système d'indemnisation des travailleurs. De plus, les compressions budgétaires et le fait que les employeurs ne soient pas rigoureusement tenus de contribuer à l'indemnisation des accidents du travail font en sorte que lorsque les travailleurs reçoivent des indemnités, celles-ci sont tout à fait insuffisantes. De même, les coupures dans le système public de soins de santé au Canada signifient que les travailleurs blessés attendent souvent des mois avant d'obtenir des traitements urgents ou qu’ils ont de la difficulté à accéder à des services spécialisés comme la physiothérapie.

Les conditions de travail périlleuses dans la construction et l'éviscération des systèmes de santé et d'indemnisation des travailleurs sont le produit direct de la transformation des syndicats en agences nationalistes de la gestion d’entreprise et de l'État capitaliste. Ne souhaitant plus défendre même partiellement les intérêts des travailleurs, y compris la sécurité au travail et les salaires, comme ils l’ont fait, en partie, au cours d'une période précédente, les syndicats font maintenant office de sous-traitants de main-d'œuvre bon marché et de force de police industrielle pour réprimer la colère des travailleurs face à leurs conditions de travail déplorables. La grande majorité des travailleurs de la construction en Colombie-Britannique n'ont aucun lien avec les syndicats, qui n’en représentent que 20%.

En réaction à la crise du Fentanyl, les représentants du gouvernement du NPD ignorent délibérément les conditions économiques et sociales dysfonctionnelles, se concentrant plutôt sur la mise en oeuvre de mesures de maintien de l'ordre plus sévères. Le premier ministre de la Colombie-Britannique, John Horgan, a dit à l’occasion d’une déclaration publique que son plan initial était de «traduire les criminels en justice». Au beau milieu de cette crise profonde, il hésite à demander la tenue d'une enquête publique. Bien que le NPD se soit vanté d'avoir nommé pour la première fois un ministre de la Santé mentale de la province lorsqu'il a pris le pouvoir avec l'appui des Verts en 2017, rien n'a changé pour les plus pauvres et les plus défavorisés de la Colombie-Britannique.

Les responsables de la santé publique et les groupes de pression réagissent à l'épidémie en demandant des réformes timides comme l'introduction de plus de programmes de déstigmatisation, un meilleur accès aux traitements et un accès légal à des drogues non contaminées et donc plus sécuritaires. Bien que ces mesures soient susceptibles d'être utiles pour certains à court terme, elles sont tout à fait inadéquates pour s'attaquer au problème fondamental de la dislocation sociale et économique systémique découlant de la crise du capitalisme qui crée l'épidémie aiguë de surdoses.

Ce n'est pas un hasard si la Colombie-Britannique est devenue le foyer de la crise des opioïdes. La province a également les taux de pauvreté chez les enfants et chez les personnes âgées les plus élevés du pays et Vancouver est l'une des villes au monde où il en coûte le plus cher pour vivre, les travailleurs pouvant y dépenser jusqu'à 50% de leur revenu brut pour le loyer et les services publics. Un quart des Britanno-Colombiens disent qu'ils sont incapables de payer leurs factures ou de rembourser leurs dettes à l'heure actuelle.

En revanche, l'industrie de la construction – où la spéculation dans le secteur du logement résidentiel représente la moitié de tous les projets de construction – a connu d’excellents rendements au cours des cinq dernières années, avec une valeur cumulative de 75,1 milliards de dollars en 2017. Il en a résulté d'énormes profits pour une infime minorité de financiers et de spéculateurs, y compris les grandes banques du Canada. La disparité sociale qui en découle peut être résumée avec la récente statistique selon laquelle la richesse des dix familles les plus riches de la Colombie-Britannique est, en moyenne, 5845 fois supérieure à celle d'un ménage typique de la province.

L'accumulation de telles richesses est directement responsable du fait que des milliers de personnes se retrouvent dans une pauvreté abjecte. Le boom du logement à Vancouver et dans le Lower Mainland a forcé un nombre sans précédent de personnes, y compris de nombreux travailleurs à faible revenu, à vivre dans des refuges pour sans-abri et dans la rue. En mai dernier, la population des sans-abri de Vancouver a atteint un nouveau record, dépassant les 2100 personnes.

L'écart grandissant en matière de revenu et de richesse n'est pas un phénomène exclusif à la Colombie-Britannique. Partout au Canada et dans le monde, il devient de plus en plus évident que le 1% le plus riche accumule une grande richesse alors que la vaste majorité languit dans la dette et le déclin.

Il y a maintenant des signes que les conditions du marché haussier sont en train de changer. L'analyse du marché indique un récent ralentissement de l'activité dans le secteur de la construction et on s'attend à ce que l'investissement dans les nouveaux logements diminue de 25% cette année par rapport à son sommet de 2016. Dans le contexte d'une économie en contraction, il faut s'attendre à ce que les conditions sociales ne fassent qu'empirer pour les travailleurs de la construction de la Colombie-Britannique, et la classe ouvrière dans son ensemble.

(Article paru en anglais le 29 janvier 2019)