La grève de Matamoros s'intensifie alors que la classe dirigeante mexicaine craint une vague de grève nationale

Par Eric London et Andrea Lobo
4 février 2019

La grève de dizaines de milliers de travailleurs de Matamoros s'est propagée au-delà des maquiladoras cette semaine à de nouvelles industries alors que les travailleurs à la purification de l'eau, à la production laitière et à l'embouteillage de Coca-Cola faisaient débrayage à Matamoros jeudi et vendredi.

Plusieurs autres maquiladoras de pièces automobiles ont également rejoint la grève en fin de semaine, notamment chez Spellman, Toyoda Gosei Rubber et Tapex. Bien que plus d'une dizaine d'usines aient repris le travail après que les entreprises aient accordé l'augmentation salariale de 20% et la prime de 1700 $, plus de 25 sont toujours en grève, coûtant 37 millions de dollars par jour aux entreprises, dont la majorité sont américaines.

Au même moment, une grève de 30.000 enseignants dans l'État du Michoacán achève sa troisième semaine. Des milliers d'enseignants ont bloqué les voies ferrées reliant les centres industriels aux ports cruciaux du Pacifique à Lázaro Cárdenas à Michoacán et à Manzanillo dans l’état de Colima. Lundi dernier, des milliers d'enseignants à Oaxaca ont rejoint la grève.

Noticieros Televisa a écrit jeudi que les blocages des enseignants «ont un impact non seulement sur les industries nationales, mais aussi sur leurs principaux partenaires commerciaux en Asie. À Guanajuato, l'industrie automobile rapporte déjà un impact sur les lignes d'approvisionnement.»

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador (AMLO) a attaqué les enseignants lors d'une conférence de presse lundi, leur ordonnant de se remettre au travail et les accusant de manière absurde d’être de droite: «Cela n'a rien à voir avec des politiques de gauche», a-t-il dit. «Ce radicalisme a tout à voir avec le conservatisme.»

La classe dirigeante mexicaine est terrifiée par ce mouvement de grève qui grossit.

Dans un article intitulé «La fin de la stabilité du travail», le principal journal économique mexicain, El Financiero, a écrit jeudi que «le Mexique n'avait pas connu 44 grèves d’un coup depuis des décennies». En comparaison, les mandats présidentiels de six ans de Vicente, Felipe Calderón et Enrique Peña Nieto n'ont connu que 49, 40 et 23 grèves respectivement.

«Tout d’un coup, la stabilité de la main-d'œuvre que nous avons maintenue pendant des décennies, avec des centaines de milliers de négociations de contrats réussies, est brisée. Et ça ne s'arrêtera pas là», a écrit El Financiero, avertissant que l'avenir apportera «une polarisation» et «une croissance des contradictions entre capital et travail. C’est la fin de la paix du travail.»

Un reportage de l'Associated Press publié vendredi expose le rôle anti-ouvrier d'AMLO qui cherche à briser les grèves et à réduire les salaires. Selon les représentants d'entreprises cités dans l'article de l'AP, AMLO et les dirigeants de son Mouvement pour la régénération nationale (Morena) «ont activement découragé le syndicat de Matamoros de demander des augmentations salariales».

Ce n'est pas le syndicat qui a demandé des augmentations salariales, mais les travailleurs eux-mêmes qui se sont organisés indépendamment du syndicat et en défiance de ses menaces. Aujourd'hui, la classe dirigeante s'appuie désespérément sur les syndicats et leurs partisans pour bloquer le développement d'un mouvement de grève à l'échelle nationale.

Le journal Milenio a averti qu'«il y a une crainte de contagion dans la région frontalière, où des millions de personnes espèrent une augmentation de leurs revenus». Le journal cite un chef d'entreprise anonyme qui a dit: «C'est sans précédent. Nous sommes tous impliqués dans ce qui va marquer l'avenir du secteur manufacturier dans ce pays.»

Le site Web de l'industrie Manufactura.mx a rapporté qu'un représentant de l'entreprise a déclaré que les travailleurs de l'industrie étaient «contaminés» par les demandes d'une augmentation salariale de 20% et que les entreprises s'attendent à ce que les grèves s'étendent. Le représentant de l'entreprise a déclaré: «Nous entretenons d'excellentes relations avec le syndicat» et espérait que le syndicat aiderait l'entreprise à éviter une grève.

Selon Noticieros Televisa, dans «l'industrie des maquiladoras en Basse-Californie [où se trouve la plus grande ville de maquiladoras, Tijuana], on craint que les travailleurs ne déclenchent une grève pour des augmentations de salaire». Noticieros Televisa rapporte que les maquiladoras «maintiennent le dialogue avec les syndicats de l'industrie dans le but d'éviter un arrêt de travail».

Les travailleurs sont à la fois excités par la croissance de la grève et préoccupés par le fait que les entreprises ont l'intention de trahir l'accord qu'elles ont conclu.

Une gréviste de Matamoros a déclaré: «Nous devons tous sortir ensemble. Le syndicat a peur que nous nous unissions. La majorité d'entre nous sont déjà en grève. Le problème, c'est que le syndicat ne nous aide pas et ne nous représente pas. Maintenant, nous devons sortir et organiser une protection. Nous ne demandons pas des cadeaux, seulement ce que nous méritons.» La travailleuse a dit qu'un responsable syndical lui a dit: «Vous n'êtes personne en étant ici.»

Un gréviste de Kearfott a déclaré au WSWS: «Je suis heureux pour les nouveaux grévistes. Cela s'applique à tous les travailleurs de l'autre côté de la frontière qui ont cette clause dans leur contrat», qui exige une augmentation de salaire à parité avec le salaire minimum. «Ce sont les mêmes entreprises qui l'ont mis là et maintenant elles doivent payer. Nous sommes la classe la plus exploitée et la moins récompensée. Je pense qu'il est temps pour eux de nous rendre ce qu'ils nous ont pris.»

Un travailleur d'Autoliv a expliqué au WSWS qu'après que l'entreprise a accepté les demandes des travailleurs, «dès que nous sommes retournés au travail, ils ont commencé à licencier des gens».

Un travailleur de Tyco, qui a également accepté l'augmentation de salaire et la prime, a également déclaré au WSWS qu'il y avait un sentiment croissant de faire grève à nouveau pour empêcher que leurs collègues ne soient punis:

«À Autoliv, ils licencient un tas de gens sans indemnité de licenciement ni bonus. Le gestionnaire licencie les travailleurs et se moque d'eux en leur disant qu'ils ne paieront pas leur prime ou leur indemnité de départ. On les envoie à la commission de conciliation et d'arbitrage et on leur dit qu'ils devront attendre six mois ou un an pour régler les choses. De toute évidence, ce comité est du côté d'Autoliv.

«Je pense que la majorité de ceux qui travaillent maintenant, beaucoup qui n'ont même pas participé aux grèves sauvages, devraient tous retourner en grève pour soutenir leurs collègues licenciés. Ils reçoivent déjà leur prime et leur augmentation. Nous sommes une nouvelle génération qui ne savait pas faire la grève. Nous avons gagné le respect des gens, qu'ils le veuillent ou non. Ce n'est peut-être pas tout le respect dont nous avons besoin, mais c'est notre première grève et si les choses ne s'améliorent pas, notre deuxième grève sera mieux organisée.»

Bien que la presse économique américaine commence à rapporter l'impact des grèves au Mexique d'un point de vue économique, les sites Web de l'International Socialist Organization (ISO) et de Socialist Alternative ainsi que le magazine Jacobin des Democratic Socialists of America (DSA) ont tous complètement ignoré la grève. Aucune de ces organisations anti-ouvrières et anti-socialistes n'a publié un seul article sur la rébellion des travailleurs mexicains des maquiladoras.

(Article paru en anglais le 2 février 2019)