Point de presse à la veille de la rentrée parlementaire:

Québec Solidaire tend la main au gouvernement caquiste

Par Richard Dufour
4 février 2019

Après une réunion de son caucus pour préparer la nouvelle session parlementaire, Québec Solidaire (QS) a tenu un point de presse mercredi dernier afin d’offrir sa collaboration au gouvernement très-à-droite de la CAQ (Coalition Avenir Québec) sous le prétexte de «lutte aux changements climatiques».

QS a sorti de son propre plan de transition énergétique «trois micro-mesures» que le gouvernement de François Legault «peut prendre parce que ça ne coûte pas cher [et] ne met pas de pression (de son point de vue) indue sur l’industrie», a déclaré la porte-parole de QS, Manon Massé. Son leader parlementaire, Gabriel Nadeau-Dubois, a enchaîné en disant que «la CAQ est devant un choix: continuer l’austérité libérale sous un nouveau nom ou enfin prendre soin des gens et des services publics».

En faisant miroiter la possibilité de pousser le gouvernement populiste de droite de Legault à adopter une politique pro-environnementale et favorable aux services publics, QS cherche à désarmer politiquement les travailleurs face à ce qui sera une offensive implacable sur leurs droits les plus élémentaires.

Dirigé par l’ex-PDG millionnaire d’Air Transat, le gouvernement Legault est constitué de gens d’affaires obsédés, comme le premier ministre, par les baisses d’impôts pour les riches. Sa base idéologique est le chauvinisme québécois et la tentative de faire des immigrants et des minorités religieuses des boucs-émissaires pour l’immense crise économique et sociale causée par le capitalisme en faillite. Ce gouvernement a un seul objectif en tête – intensifier l’austérité capitaliste qui a été appliquée sans relâche par tous les paliers de gouvernement au Canada, et en particulier au Québec par les gouvernements libéraux et péquistes précédents.

La réalité politique que veut cacher QS est que Legault – tout comme son homologue ontarien Doug Ford élu l’été dernier – s’apprête à lancer une attaque frontale sur les emplois, les salaires, les services publics et les droits démocratiques. De plus, comme lors de l’élection québécoise d’octobre dernier, Legault cherche à diviser les travailleurs en attisant le chauvinisme anti-musulman avec un projet de loi anti-démocratique pour interdire le port de signes religieux par certains employés de l’État.

Lors de cette élection, QS a pu augmenter sa part du vote populaire et gagner sept nouveaux sièges (pour un total de dix députés) grâce à des promesses de réformes sociales. Bien que timides, ces promesses ont résonné parmi une couche important de jeunes opposés à l’austérité qui a dévasté l’éducation, la santé et les programmes sociaux. Enivré par ce succès électoral, QS s’est depuis auto-proclamé «la véritable opposition» au gouvernement Legault – une position relayée par tous les groupes de la pseudo-gauche au Canada.

Le véritable caractère de son «opposition» a été mis à nu lors de son point de presse d’avant-session où QS s’est montré respectueux du décorum parlementaire, désireux d’afficher son caractère raisonnable c’est-à-dire pro-capitaliste, et sans la moindre intention de mobiliser les travailleurs et les jeunes dans un mouvement de masse contre l’offensive anti-ouvrière et anti-démocratique que prépare le gouvernement Legault.

Parlant pour des sections privilégiées des classes moyennes, QS est ancré dans ce qu’il appelle la «famille souverainiste» – c’est-à-dire la section de la classe dirigeante du Québec qui réclame plus de pouvoirs pour l’État québécois et même l’établissement d’une république capitaliste du Québec. Son séparatisme québécois signifie la séparation politique des travailleurs du Québec de leurs frères et sœurs de classe du Canada et d’Amérique du Nord afin de bloquer une lutte commune contre l’austérité capitaliste et pour l’égalité sociale.

Le rôle de QS est d’étouffer le sentiment anti-austérité, voire anti-capitaliste, qui se développe parmi les jeunes et les travailleurs au Québec (reflétant le retour de la lutte des classes en Amérique du nord et à l’échelle internationale) afin de le canaliser vers de futiles pressions parlementaires et appels au gouvernement caquiste.

Opposé à une lutte politique indépendante des travailleurs qui mettrait en péril le système de profit, QS vise à garder l’opposition montante à l’austérité dans la cadre de la politique officielle – les élections bourgeoises et le provincialisme le plus étroit.

Ses prétentions à être un «parti de la rue» se ramènent à une politique de protestation où les gens ordinaires sont appelés à se défouler dans la rue, sans remettre en question l’ordre social existant, ni la domination du mouvement ouvrier par une bureaucratie syndicale pro-capitaliste avec qui QS est en alliance politique.

Comme ses alliés internationaux – que ce soient Jean-Luc Mélenchon en France, Podemos en Espagne, ou Syriza en Grèce – QS réclame une plus grande place au sein de l’establishment dirigeant et plus de responsabilité dans la gestion d’un système capitaliste en crise.

L’aspect le plus remarquable des mesures de «lutte aux changements climatiques» proposées au gouvernement Legault par QS, c’est leur caractère dérisoire. Elles sont conçues pour déranger le moins possible – «ça ne coûte rien carrément», a insisté Manon Massé. À tel point qu’une journaliste n’a pu s’empêcher de demander aux représentants de QS si «vous n’avez pas l’impression de mettre de l’eau dans votre vin et de ne pas être assez revendicateurs».

La première mesure est une «loi-cadre sur le climat» dont le nom ronflant cache le fait qu’elle ne s’appliquerait pas aux grands pollueurs industriels et ne ferait que spécifier un budget-carbone pour les ministères du gouvernement. La deuxième concerne l’établissement de voies réservées pour le transport collectif et le covoiturage, comme il en existe déjà des dizaines au Québec. La troisième est une mesure protectionniste déguisée: une réforme du code de la construction «pour favoriser l’utilisation du bois-d’oeuvre» fait au Québec.

Comme d’habitude, c’est Nadeau-Dubois qui a été appelé à utiliser ses talents de démagogue pour donner une image «de gauche» à son parti. «On veut dire aux Québécois et aux Québécoises aujourd’hui», a-t-il tonné lors du point de presse, «qu’ils et elles ont 10 alliés à l’Assemblée nationale du Québec pour faire entendre d’autres priorités, des priorités comme la santé». Parlant ensuite des cas d’épuisement chez les infirmières, il a dit que son parti allait «présenter une solution au temps supplémentaire obligatoire».

Il faisait référence à une proposition lancée le 13 novembre par le député de QS Sol Zanetti lors d’une entrevue au Soleil. Selon ce quotidien de Québec, Zanetti «a d’abord salué la volonté de la ministre de la Santé, Danielle McCann, d’abolir le temps supplémentaire obligatoire (TSO) des infirmières». Le député de QS a poursuivi en réclamant une loi sur les ratios pour limiter la charge de travail dans le réseau de la santé. Autrement dit, QS veut faire croire aux infirmières et autres travailleurs de la santé qu’ils peuvent compter sur le gouvernement caquiste anti-ouvrier pour améliorer leurs conditions de travail – une illusion fatale.

La seule voie qui s’offre aux travailleurs du secteur public pour défendre leurs conditions de travail, ainsi que les services qu’ils prodiguent, c’est la mobilisation de masse contre le programme d’austérité de toute l’élite dirigeante dans la lutte pour un gouvernement ouvrier. Une telle lutte ne peut se développer, comme en atteste le mouvement des «gilets jaunes» en France (largement passé sous silence par QS), qu’à l’extérieur des appareils syndicaux qui étouffent depuis des décennies les luttes ouvrières au nom de la «paix sociale».

C’est également l’amère leçon qu’il faut tirer de la lutte des travailleurs du secteur public québécois de 2015-16. Cette grande mobilisation des travailleurs de la base a été sabotée par les chefs syndicaux avec la signature d’une entente qui a appauvri les travailleurs, défoncé leurs régimes de retraite et laissé le champ libre à la classe dirigeante pour démanteler ce qui reste des programmes sociaux. Cette trahison a été saluée par Québec Solidaire qui a félicité les syndicats pour avoir supposément «arraché» de «précieuses concessions».

Alors que les centrales syndicales du Québec s’alignent déjà pour étouffer ou torpiller le mouvement de résistance des travailleurs qui va inévitablement naître en opposition aux mesures de droite de la CAQ, Québec solidaire s’apprête à jouer le même rôle qu’en 2015-16: fournir une couverture «de gauche» aux syndicats pro-capitalistes.