L'impérialisme canadien de la «diversité»

Par Keith Jones
26 janvier 2019

Le premier ministre canadien Justin Trudeau et son gouvernement libéral soi-disant «progressiste» appuyé par les syndicats, jouent un rôle clé dans l’opération de changement de régime que Washington a lancé contre le président élu du Venezuela, Nicolás Maduro.

Le Canada a rapidement appuyé l'annonce faite mercredi par le président américain Donald Trump, reconnaissant Juan Guaidó, le «président intérimaire» autoproclamé du Venezuela, comme chef d'État du pays.

Le cabinet Trudeau, nommé après avoir été élu en octobre 2015, a été salué comme un exemple de diversité et d'inclusivité. Avec un nombre égal de femmes et d'hommes, les éditorialistes de la presse ont loué le «cabinet équilibré entre les sexes». Il se vantait d'avoir un ministre de la Justice autochtone, un ministre de la Défense sikh né en Inde, un ancien réfugié somalien comme ministre de l'Immigration, un président homosexuel du Conseil du Trésor et un ministre tétraplégique des Anciens combattants.

Les médias libéraux ont encore fait l'éloge de Trudeau lorsqu’il a promu Chrystia Freeland au poste de ministre des Affaires étrangères et a proclamé que le Canada poursuivait une «politique étrangère féministe». Célébrant ces développements, la revue Foreign Policy écrivait que l'an dernier, le Canada avait accueilli «la toute première réunion de femmes ministres des Affaires étrangères, dans le cadre d'un ensemble d'engagements pour accorder la priorité aux questions relatives aux femmes sous sa présidence du G-7 cette année.»

La réunion, écrivait Foreign Policy, a été «sans précédent dans sa manifestation de pouvoir féminin sur la scène mondiale».

«Il est important – et historique – que nous ayons un premier ministre et un gouvernement fiers de se proclamer féministes», a déclaré Mme Freeland. «Les droits des femmes sont des droits humains.»

En réalité, comme le souligne le rôle du Canada dans l'opération de changement de régime orchestrée par les États-Unis au Venezuela, la seule «identité» qui compte est que tous les membres du cabinet Trudeau soient des défenseurs de l'impérialisme.

Le New York Times et le Guardian ont fait la promotion enthousiaste de Trudeau en tant que porte-parole du libéralisme contemporain. Il s’agit d’un libéralisme qui a renoncé à toute réforme sociale, qui est favorable à l'austérité et à la guerre, et qui privilégie les questions d'identité «raciale», ethnique et de genre, comme moyen de rallier le soutien des couches aisées de la classe moyenne.

Trudeau et Freeland recyclent et amplifient la propagande infâme émanant de la CIA et du nouveau président d'extrême droite du Brésil, Jair Bolsonaro, que Guaidó – un représentant de l'oligarchie traditionnelle alignée sur les États-Unis – est l'incarnation des aspirations démocratiques du peuple vénézuélien.

Toutefois, le rôle d'Ottawa va bien au-delà de la simple tentative de légitimer un autre coup d'État «made in USA» et d'occulter le lien inexorable entre les intrigues actuelles de Washington au Venezuela et la succession d’invasions, occupations et coups d'États promus en Amérique latine depuis 1898.

Ottawa, selon les médias, accueillera bientôt une réunion du Groupe de Lima, une coalition d'alliés américains dans les Amériques, pour préparer les prochaines étapes de l'opération de «changement de régime» contre Maduro et le régime nationaliste bourgeois qu'il dirige.

Depuis sa création en août 2017, le Canada est le principal agent de Washington au sein du Groupe de Lima. En septembre dernier, le Canada s'est distingué en dirigeant l'opposition à une «promesse» du Groupe de Lima de s'opposer à toute intervention militaire étrangère au Venezuela – c'est-à-dire à une invasion américaine.

Le coup d'État de mercredi a poussé le pays sud-américain appauvri au bord de la guerre civile, alors que Trump déclarait de manière démonstrative que «toutes les options sont sur la table», amenant les États-Unis sur le bord d'une intervention militaire au Venezuela.

Tout porte à croire que le Canada participera à toute initiative militaire américaine contre le Venezuela, en répétant, quoique presque certainement à une échelle plus grande et plus sanglante, son rôle en 2004 pour aider les États-Unis à renverser le président élu d'Haïti, Jean-Bertrand Aristide.

Washington a été le fer de lance de la résurgence de l'impérialisme, menant une série interminable de guerres depuis 1991 dans une tentative de plus en plus désespérée de compenser le déclin de sa position économique mondiale. Mais toutes les grandes puissances impérialistes et aspirantes, grandes et petites, réarment et relancent la guerre en tant qu'instrument vital de la politique d'État.

Important belligérant et, d'un point de vue économique et stratégique, bénéficiaire des deux guerres mondiales impérialistes du siècle dernier, l'impérialisme canadien ne fait pas exception. L'époque est révolue depuis longtemps où l'élite dirigeante du Canada faisait la promotion du mythe selon lequel le Canada et ses militaires ont une vocation spéciale de «maintien de la paix», afin de subordonner politiquement et idéologiquement la classe ouvrière à son État.

Depuis 1991, le Canada, sous les gouvernements libéraux et conservateurs, a joué un rôle de premier plan dans la série de guerres menées par les États-Unis, y compris la première guerre du Golfe, la guerre de l'OTAN contre la Yougoslavie en 1999, la guerre en Afghanistan, la guerre de 2011 en Libye, et la guerre en cours au Moyen-Orient.

Comme c'est le cas aujourd'hui au Venezuela, le gouvernement et l'armée du Canada se sont, au cours de ces guerres et de ces interventions, alignés à maintes reprises sur des forces fascistes et d'extrême droite. Les membres des Forces armées canadiennes (FAC) qui ont participé au bombardement de la Libye se sont décrits comme «le soutien aérien d'Al-Qaïda». Similairement, le Canada a aidé à orchestrer de concert avec Washington un coup d'État en Ukraine en 2014, exécuté avant tout par des forces fascistes contre le président élu du pays.

L'alliance militaire et de sécurité du Canada avec Washington et Wall Street, qui existe de longue date et prend rapidement de l'ampleur, jouit d'un appui presque unanime de la classe dirigeante canadienne, car elle constitue le meilleur moyen d'affirmer ses propres intérêts et objectifs impérialistes sur la scène mondiale.

Les banques et les sociétés d'exploitation de ressources naturelles du Canada sont des acteurs importants en Amérique latine et dans les Caraïbes, et l'élite dirigeante canadienne partage la détermination de Washington à réduire l'influence économique et géopolitique chinoise et russe dans les Amériques.

Sous Trudeau et sa prétendue «politique étrangère féministe», le Canada joue un rôle encore plus rapace et réactionnaire dans les affaires mondiales que sous le règne du néoconservateur et défenseur de la guerre en Irak, Stephen Harper.

Déclarant que le Canada doit se préparer aux guerres du 21e siècle et jouer un plus grand rôle dans le maintien d'un ordre mondial dirigé par les États-Unis, le gouvernement Trudeau a annoncé en juin 2016 son intention d'augmenter les dépenses militaires de plus de 70% pour atteindre près de 33 milliards de dollars en 2026.

Le Canada joue déjà un rôle de premier plan dans les trois principales offensives militaires et stratégiques de l'impérialisme américain, dont l'une ou l'autre pourrait rapidement dégénérer en une guerre entre puissances nucléaires: au Moyen-Orient, contre la Russie et contre la Chine.

Le Canada dirige l'un des quatre nouveaux groupements tactiques de la taille d'un bataillon avancé de l'OTAN «déployé» aux frontières de la Russie; il déploie régulièrement des avions de guerre et des cuirassés pour patrouiller la mer Noire, les États baltes et l'Europe orientale; il forme du personnel de la Garde nationale et de l'Armée ukrainienne pour, selon Trudeau, «débloquer» l'Ukraine orientale.

Bien avant qu'Ottawa n'ordonne le 1er décembre, à la demande de Washington, l'arrestation de Meng Wanzhou, une dirigeante de Huawei, le Canada était étroitement lié à Washington dans sa confrontation croissante avec la Chine. S'appuyant sur une entente militaire secrète canado-américaine de 2013 sur la coordination des opérations dans la région Asie-Pacifique, l’armée canadienne a considérablement élargi ses déploiements en Asie. Le chef de l’armée, Jonathan Vance, décrit maintenant régulièrement la mer de Chine méridionale et le détroit de Malacca, points d'étranglement clés dans la planification de la guerre américaine contre la Chine, comme ayant une importance stratégique vitale pour le Canada.

Il y a des leçons vitales à tirer du rôle de Trudeau dans la tentative de coup d'État de Trump au Venezuela, qui s’appliquent à tous les pays du monde. Remplacer des représentants de l'oligarchie financière par d’autres, quels que soient leur race, leur sexe ou leur préférence sexuelle, ne conduira pas à un résultat plus «humain». La lutte contre l'impérialisme et les inégalités sociales doit s'appuyer sur la force sociale capable de s'opposer au capitalisme et à la guerre impérialiste: la classe ouvrière.

(Article paru en anglais le 25 janvier 2019)