La grève générale de 700 000 travailleurs du secteur public secoue la Tunisie

Par Johannes Stern
19 janvier 2019

Huit ans après l’éviction du dictateur tunisien Zine El Abedine Ben Ali le 14 janvier 2011, de nouvelles luttes de masse secouent le gouvernement du pays.

Hier, une grève générale d’une journée à laquelle ont participé près de 700 000 fonctionnaires a paralysé le pays. Selon les médias, tous les vols à destination et en provenance de l’aéroport principal de Tunisie ont été annulés. Des écoles ont été fermées et des ports, des hôpitaux, des transports publics et d’autres services publics ont été perturbés.

Appelée par l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la grève a été la plus importante depuis les manifestations de masse qui ont suivi l’assassinat de Chokri Belaid, éminent dirigeant de l’opposition, en février 2013.

Dans la capitale Tunis, des dizaines de milliers de manifestants se sont rassemblés au siège de l’UGTT et ont défilé sur la rue principale de la ville avec des pancartes « Dégage » et « Le peuple veut la chute du régime ». Des manifestations ont également eu lieu dans d’autres villes importantes, dont Sidi Bouzid, où les premières manifestations de masse ont éclaté en décembre 2010 après l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi.

La grève générale fait suite à des manifestations nationales et à des affrontements avec la police après une nouvelle auto-immolation du journaliste Abderrazak Zorgui, 32 ans, dans la ville industrielle de Kasserine à la fin décembre.

Les nouvelles manifestations et grèves de masse démontrent, une fois de plus, qu’aucun des griefs qui ont déclenché les soulèvements révolutionnaires de masse en Tunisie, en Égypte et dans l’ensemble du Moyen-Orient n’a été réglé. « Les principales revendications de la révolution de 2011 étaient l’emploi, l’amélioration de l’économie tunisienne et la fin de la corruption. Cependant, aucune de ces demandes n’a été satisfaite. C’est pourquoi nous sommes ici aujourd’hui », a déclaré un manifestant, Lassad Hamdi, au National.

Le gouvernement du Premier ministre Youssef Chahed et du président Beji Caid Essebsi, qui a servi sous Ben Ali, poursuit la politique anti-ouvrière et pro-impérialiste de l’ancien régime. En décembre 2016, la Tunisie a conclu un accord avec le Abderrazak Zorgui et à réduire la masse salariale du secteur public à 12,5 % du produit intérieur brut en 2020, contre 15,5 % actuellement.

Chahed a averti que la grève entraînerait un « coût considérable » pour l’économie tunisienne et pourrait forcer le gouvernement à rechercher de nouveaux prêts étrangers à des conditions encore plus strictes. S’exprimant à la télévision publique Wataniya 1 mercredi soir, Chahed a déclaré : « Nous avons tout fait pour éviter la grève en présentant des propositions qui améliorent le pouvoir d’achat tout en tenant compte des capacités du pays. Il a invité les syndicats à revenir à la « table de négociation » après la fin de la grève. »

L’UGTT, longtemps pilier central de la dictature de Ben Ali et aujourd’hui allié clé du parti au pouvoir, Nidaa Tounes, d’Essebsi et Chahed, a appelé à la grève, pour contrôler la colère explosive de la classe ouvrière, tout en continuant à travailler main dans la main avec le régime. Dans un entretien accordé à Jeune Afrique, le secrétaire général de l’UGTT, Noureddine Tabboubi, s’est plaint que le gouvernement n’avait « aucun respect pour les accords […] et les décisions prises. » Cependant, a-t-il souligné, « une solution sera trouvée ».

Tabboubi a annoncé que la commission administrative de l’UGTT se réunirait samedi pour « prendre des décisions à la hauteur des attentes des travailleurs tunisiens qui ont fait campagne pour leurs droits. »

Il s’agit d’une fraude transparente. L’UGTT est essentiellement en accord avec le « programme de réforme » du FMI et cherche à trouver un modus operandi avec le gouvernement pour le mettre en œuvre sans provoquer une autre révolution. Dans son discours à l’occasion du 8ᵉ anniversaire de l’éviction de Ben Ali, Tabboubi a mis en garde : « Nous espérons que le gouvernement se rendra compte, avant qu’il ne soit trop tard, de sa réticence à entreprendre les réformes nécessaires dans les domaines de l’éducation et des soins de santé et prendra des mesures audacieuses pour résister à la fraude fiscale. »

L’UGTT est aidé par le Front populaire (FP), une alliance petite-bourgeoise « de gauche » qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour subordonner la classe ouvrière aux syndicats et à leur agenda nationaliste et pro-capitaliste. Dans une déclaration du 16 janvier, le FP s’est plaint que le gouvernement « porte l’entière responsabilité de l’échec des négociations » et a promis son soutien à l’UGTT « dans toutes les mesures à prendre pour défendre ses perspectives […] et l’indépendance et la souveraineté du pays. »

Cela confirme la perspective avancée par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) immédiatement après l’éviction de Ben Ali. Dans sa déclaration, « Le soulèvement de masse en Tunisie et la perspective d’une révolution permanente », le CIQI a insisté sur le fait que « Le seul programme viable pour la classe ouvrière et les masses opprimées de Tunisie de l’ensemble du Maghreb et du Moyen-Orient est le programme mis en avant par le Comité international de la Quatrième Internationale pour une révolution socialiste. Ce n’est que par la lutte indépendante de la classe ouvrière, conduisant toutes les sections opprimées de la société contre la bourgeoisie locale et l’impérialisme, que les droits démocratiques et sociaux peuvent être gagnés et que l’égalité sociale peut être établie comme fondement de la vie politique. »
Alors qu’une nouvelle et puissante éruption de la lutte de classe est en cours en Tunisie et dans toute la région et à l’échelle internationale, les leçons du soulèvement de 2011 sont décisives. La lutte pour l’égalité sociale et les droits démocratiques exige une perspective, un programme et un leadership révolutionnaires clairs. Des partis trotskystes doivent être construits dans toute l’Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour unir les masses ouvrières sous la bannière des États-Unis socialistes du Moyen-Orient et du Maghreb, dans le cadre de la lutte pour la révolution socialiste mondiale.

(Article paru en anglais le 18 janvier 2019)