Sur fond de black-out médiatique, les travailleurs étendent la grève

La grève mexicaine à Matamoros de plus de 70 000 travailleurs entame son sixième jour

Par Alex González et Andrea Lobo
19 janvier 2019

Plus de 70 000 travailleurs maquiladoras de 45 usines situées dans la ville frontalière américano-mexicaine de Matamoros (Mexique) sont entrées dans le sixième jour de leur lutte courageuse alors que de plus en plus d’usines sont paralysées dans toute la ville.

La nuit dernière, des milliers de travailleurs ont défilé à travers la ville d’une usine à l’autre en criant « unité, unité », « débrayez ! débrayez ! », « les travailleurs unis ne seront jamais vaincus » et « grève ! ». Les travailleurs se sont arrêtés à chaque usine et ont fait appel aux travailleurs terminant leur quart de travail de rejoindre leur mouvement de grève, saluant chaque nouvel débrayage avec des acclamations fortes. La foule a grandi toute la nuit.

La classe dirigeante a le sentiment que la grève est en train de devenir incontrôlable. Face à un black-out total des médias, les syndicats détestés font tout ce qui est en leur pouvoir pour limiter le mouvement à des négociations « juridiques » conduites par les syndicats dans le but d’empêcher la propagation des débrayages à davantage de complexes manufacturiers transfrontaliers et internationaux.

La grève à Matamoros a été complètement ignorée par les grands médias. Il n’y a pas un seul article sur la grève de Matamoros dans les principaux organes de presse mexicains ou internationaux. Tout en consacrant les gros titres à des manœuvres antidémocratiques du Parti démocrate, le New York Times et le Washington Post, et des journaux mexicains tels que El Universal ou Reforma n’ont rien à dire sur la plus grande grève sur le continent nord-américain au cours des dernières années.

Des ouvriers interpellent le dirigeant syndical devant son siège jeudi (Crédit AquiMatamoros)

La grève pourrait très bientôt perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales aux États-Unis, au Canada et en Asie. Les experts du secteur estiment que la grève a déjà coûté au secteur des maquiladoras 20 millions de dollars, soit 23 000 dollars par minute. La grève touche les principaux fournisseurs des « Trois Grands » constructeurs automobile – GM, Ford et Fiat-Chrysler – ainsi que d’autres constructeurs. Les usines en grève comprennent Autoliv, Inteva, Starkey, Edemsa, Aipsa, Cepillos, STC, Polytech, Kemet, Tyco, Parker et AFX.

Les travailleurs partagent des informations via Facebook, provoquant l’apparition de plusieurs pages créées pour permettre aux travailleurs de coordonner les actions entre les usines et de défendre les travailleurs contre les représailles des syndicats et des entreprises.

Il n’y a aucune explication rationnelle pour le manque de couverture. La classe dirigeante est terrifiée à l’idée que les grèves s’étendent à d’autres villes et relient les revendications des travailleurs partout en faveur de l’égalité sociale. Un éditorial publié hier par le journal de la capitale, El Diario de Ciudad Victoria, met en garde contre une contagion similaire de trouble dans les 120 usines de la ville frontalière de Reynosa ou de Ciudad Victoria, où plus de 6000 travailleurs des équipementiers automobiles à Kemet et APTIV revendiquent 30 pour cent d’augmentation dans leurs négociations salariales en cours.

La grève chez Decofinmex

La décision de censurer les informations sur Matamoros a pour but de maintenir les travailleurs dans l’ignorance à propos des développements qui pourraient constituer un tournant dans la décision de millions de personnes dans le monde de prendre les choses en main en organisant des actions en dehors des syndicats, à l’instar les travailleurs de Matamoros qui l’ont déjà courageusement démontré.

Bien que les employeurs proposent de petites primes pour inciter la reprise de travail, les travailleurs de la maquiladora ont refusé de céder et continuent de réclamer une augmentation de salaire de 20 pour cent, une prime de 32 000 pesos (1 492 euros) ainsi qu’une réduction de leurs cotisations syndicales à 1 pour cent au lieu de 4 pour cent à présent et un retour à la semaine de travail de 40 heures. Une des revendications qui commence à gagner du terrain se porte sur une augmentation de 100 pour cent pour égaler l’augmentation que d’autres travailleurs de la frontière américano-mexicaine ont touchée au début de l’année.

Des entreprises ont menacé les travailleurs de fermer des usines si la grève se poursuit. Un ouvrier d’Autoliv, entreprises fournissant des pièces détachées, a déclaré au WSWS que des sociétés avaient bloqué leurs cartes de paiement des primes et autres indemnités et retenu le salaire de leurs employés dès la première semaine du mois, bien que les travailleurs ne soient pas en grève à ce moment-là.

Reconnaissant que les travailleurs du monde entier sont confrontés aux mêmes conditions et doivent relier leurs luttes, les travailleurs de l’automobile américains et canadiens ont envoyé des déclarations de soutien aux travailleurs grévistes de Matamoros et les ont encouragé à poursuivre leur grève.

Les travailleurs de Matamoros se sont maintenant rebellés contre un deuxième syndicat, le Syndicat des travailleurs de Maquiladora et des usines de montage (SIPTME). Hier, des centaines de travailleurs de Tridonex, un fabricant de pièces détachées automobiles, se sont réunis dans les bureaux de SIPTME pour exiger que leurs usines rejoignent les travailleurs actuellement en grève. Plutôt que de traiter avec leurs propres membres, les bureaucrates syndicaux ont fermé leurs bureaux avant l’arrivée des manifestants, invoquant des « préoccupations en matière de sécurité ». Un responsable syndical subalterne a finalement paru et rejeté sur le champs toute action commune avec les travailleurs affiliés au syndicat des maquiladoras le SJOIIM.

La SJOIIM est largement détestée pour ses prélèvements de 4 pour cent du salaire des travailleurs chaque semaine, tout en agissant en qualité d’agence de recrutement à bas salaires. Son chef, Juan Villafuerte Morales, travaille jour et nuit pour saboter la grève et la ramener sous le contrôle suffocant du syndicat. « Les négociations entre les travailleurs et les entreprises se poursuivront pendant encore 10 jours et cela nous aiderait beaucoup si les travailleurs reprenaient le travail », a-t-il dit jeudi.

D’autres forces cherchent également à limiter les travailleurs aux négociations entre les entreprises et le SJOIIM. L’avocate spécialisée du travail Susana Prieto Terrazas est venue de Ciudad Juarez (Chihuahua) pour donner des conseils juridiques aux travailleurs en grève. Elle a rencontré Villafuerte hier pour obtenir les conventions collectives du bureau du syndicat, qui n’avaient pas encore été communiquées aux membres. Lors d’un rassemblement de masse hier, elle a déclaré à la foule : « Compagnons de travail, vous devez d’abord faire pression sur votre syndicat. Vous ne pouvez pas vous débarrasser de Villafuerte pour le moment. Il faut faire pression jusqu’à ce qu’ils cèdent, Villafuerte et les entreprises. »

Le dirigeant syndical Villafuerte obtient le soutien de l’avocate Susana Prieto (credit AquiMatamoros)

Malgré le soutien de Prieto à une grève aux moyens légales, les travailleurs doivent être avertis : s’ils permettent que leur lutte soit ramenée sous l’influence des syndicats et du Mouvement pour la régénération nationale (Morena), ils seront isolés et battus. La proposition de Preto selon laquelle les travailleurs devraient faire pression sur le syndicat limitera la véritable source de leur puissance ; à savoir leur action indépendante et unifiée en dehors et contre l’alliance syndicat-entreprise. Au lieu de se tourner vers le syndicat, ils doivent s’adresser à leurs frères et sœurs de la classe ouvrière d’autres usines, d’autres villes et d’autres industries. C’est là la voie vers la victoire.

A l’ordre du jour immédiat, il y a la formation de comités de base pour ôter la lutte des mains des syndicats. Pour pouvoir résister à l’intimidation des entreprises, les travailleurs doivent pouvoir compter sur la force de la classe ouvrière tout entière. Ils reçoivent un large soutien de la part de travailleurs américains et canadiens qui observent leur combat avec enthousiasme et un grand intérêt.

Nous invitons vivement les travailleurs qui souhaitent rejoindre leurs frères et sœurs de classe en Amérique du Nord à nous contacter par courrier électronique à auto@wsws.org ou sur notre page Facebook.

Le 9 février, à 14 heures, les travailleurs de lautomobile manifesteront au siège mondial de GM à Détroit, dans le Michigan, pour sopposer aux suppressions demplois et aux concessions demandées par les entreprises de construction automobile. Les travailleurs du monde entier peuvent suivre et soutenir cette démonstration sur Facebook ici.

(Article paru en anglais le 18 janvier 2019)