Des soldats gabonais insurgés tués par balle lors d'un coup d'État déjoué

Par Eddie Haywood
11 janvier 2019

Lundi matin, plusieurs soldats de l’armée gabonaise ont pris d’assaut la station de radio publique dans la capitale Libreville. Après avoir pris le contrôle des opérations de la station, le chef du coup d’État, le lieutenant Obiang Ondo Kelly, a diffusé une déclaration. Après avoir déclaré que l’armée avait renversé le gouvernement, Kelly a annoncé un «Conseil national de restauration».

Un clip vidéo a circulé montrant les soldats insurgés à l’intérieur de la station de radio et deux hommes armés vêtus de vêtements militaires généralement portés par les officiers subalternes de l’armée gabonaise debout derrière le lieutenant Kelly, assis devant un microphone.

En lisant la déclaration, le lieutenant Kelly a fait appel aux auditeurs: «Si vous mangez, arrêtez; si vous prenez un verre, arrêtez; si vous dormez, réveillez-vous. Réveillez vos voisins... levez-vous comme un seul homme et prenez le contrôle de la rue.»

Kelly a déclaré à l’antenne que la faction rebelle représentait le Mouvement patriotique des Forces de défense et de sécurité du Gabon, et a appelé spécifiquement la jeunesse gabonaise à «prendre en main son destin». Il a fait une nouvelle ouverture à l’armée gabonaise, appelant les militaires à prendre le contrôle des systèmes de transport, des réserves d’armement et des aéroports, dans «l’intérêt de la nation».

Le président gabonais Ali Bongo Ondimba était à l’extérieur du pays lors de la tentative de coup d’État et recevait des soins médicaux au Maroc. Ondimba est hospitalisé depuis octobre, après avoir subi un accident vasculaire cérébral, lorsqu’il a quitté le pays pour assister à une conférence en Arabie saoudite. Les soldats insurgés semblaient profiter de l’absence du président.

Quelques minutes après la prise de contrôle de la station de radio, les troupes gouvernementales se sont précipitées dans les rues, accompagnées de chars et de véhicules blindés, et ont pris d’assaut la station de radio. Une volée de coups de feu a retenti avant que le gouvernement ne déclare qu’il avait mis en déroute les conspirateurs et rétabli l’ordre.

Dès les premiers instants de l’émission, plusieurs jeunes de Libreville sont descendus dans la rue pour soutenir le coup d’État et ont mis le feu à une voiture et à des pneus. L’Internet a été coupé, l’électricité a été coupée dans certains quartiers de la ville et le gouvernement a imposé un couvre-feu à Libreville. En outre, le Gabon a fermé la frontière avec le Cameroun, ce qui a eu pour effet de mettre un terme aux échanges commerciaux entre les deux pays.

Un insurgé a été tué à la station de radio, tandis que d’autres se sont rendus. Le lieutenant Kelly s’est enfui, et peu de temps après, il a été abattu alors qu’il se cachait dans une maison. Le porte-parole du gouvernement, Guy-Bertrand Mapangou, a déclaré aux médias que le gouvernement enquêtait sur les motivations du groupe.

La tentative de coup d’État survient dans un contexte de tensions politiques accrues dans la région, en particulier en République démocratique du Congo, où l’annonce d’un résultat dans la course électorale contestée pour désigner un successeur au Président Joseph Kabila a été reportée indéfiniment.

Notamment, la tentative de coup d’État a eu lieu quelques jours à peine après que l’administration Trump a déployé 80 soldats au Gabon dans le but de «protéger les biens américains en cas de manifestations violentes» résultant des élections congolaises.

La France maintient également une présence militaire permanente dans le pays, avec près de 1.000 hommes et un détachement aérien situé au Camp de Gaulle, adjacent à l’aéroport de Libreville.

Le Gabon est un tout petit pays d’Afrique de l’Ouest avec une population de 1,5 million d’habitants et un gouvernement dirigé par une élite dynastique. La famille Bongo est au pouvoir à Libreville depuis plus d’un demi-siècle, depuis l’installation d’Omar Bongo à la présidence en 1967 par le président français Charles de Gaulle. Sous la direction d’Omar Bongo, l’impérialisme français a cherché à maintenir ses intérêts économiques dans son ancienne colonie après l’indépendance du Gabon en 1960.

Omar Bongo est resté au pouvoir pendant 42 ans, jusqu’à son décès à l’âge de 73 ans en 2009. Son règne était caractérisé par le népotisme, la corruption et l’enrichissement d’une minuscule couche d’élite qui partage les vastes gisements de pétrole et de gaz du Gabon, ainsi que d’importantes ressources en uranium, minéraux et pierres précieuses, donnant des contrats d’extraction aux compagnies occidentales. Tandis que cette élite parasitaire s’enrichissait, elle le faisait aux dépens des masses gabonaises, qui ont connu la misère sociale.

Dans une élection entachée d’irrégularités et de fraudes, le fils de Bongo, Ali Bongo Ondimba, a été élu président en 2009. Le scrutin s’est heurté à l’agitation sociale, les manifestants affluant dans les rues de la capitale en colère devant une manifestation aussi flagrante de succession dynastique. Pour sa part, le nouveau gouvernement Bongo a violemment réprimé les manifestations, les forces de sécurité affluant dans les rues de Libreville, tirant des gaz lacrymogènes, frappant les manifestants et procédant à des arrestations de masse.

En 2016, les troubles sociaux ont de nouveau secoué le pays lorsque Ondimba a été réélu une fois de plus sur fond d’allégations généralisées d’irrégularités dans le décompte des voix. Plus de 1.000 personnes ont été arrêtées, 17 ont été tuées et des dizaines d’autres blessées lors de la répression policière qui a suivi.

Pendant ces dernières années, la dynastie Bongo a été la cible des attaques de Washington et d’Europe à la suite de la fuite en 2010 d’un câble de l’ambassade américaine par WikiLeaks documentant le détournement de millions de dollars de la Banque des États de l’Afrique centrale que Bongo avait envoyés vers les partisans politiques en France du président français d’alors Nicolas Sarkozy.

De son côté, la France s’est d’emblée opposée à un gouvernement Ondimba, et sous l’administration Bush, Omar Bongo a dit à l’ambassadeur américain de l’époque, R. Barrie Walkley: «Les Français n’aiment pas mon fils.»

Si l’on ne sait pas si Washington ou l’Europe ont été à l’origine de la tentative de coup d’État, il semble que les relations entre Washington et le régime Bongo, qui avaient été pendant des années un partenaire soumis des intérêts américains, se soient rompues ces dernières années. En 2010, un rapport du Sénat américain a documenté des crimes graves commis par le gouvernement Bongo, dont la fraude électorale et la corruption.

Selon le rapport, le Sous-comité permanent du Sénat chargé des enquêtes a souligné qu’Omar et Ali Bongo ont accumulé «des richesses substantielles pendant leurs mandats, au milieu de l’extrême pauvreté de ses citoyens».

Le rapport du Sénat est un blanchissage complètement hypocrite et cynique de l’implication criminelle de Washington. La dynastie Bongo a servi pendant des années en tant que gouvernement soumis exécutant les diktats du capitalisme américain au Gabon. En 2010, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton a souligné l’importance du Gabon et a qualifié Ondimba de «partenaire précieux».

S’adressant aux médias au sujet de la tentative de coup d’État, un porte-parole du Commandement des États-Unis pour l’Afrique (US AFRICOM) a nié catégoriquement que les troupes américaines stationnées à Libreville aient été impliquées dans la tentative de coup d’État et a nié que les forces américaines aient participé à l’opération pour rétablir l’ordre.

Les relations étroites de l’AFRICOM avec l’armée gabonaise sont particulièrement significatives, en particulier à travers plusieurs exercices de formation et de préparation menés dans le pays au cours de la dernière décennie, qui ne laissent guère de doute sur les objectifs prédateurs du Pentagone.

En 2017, l’AFRICOM a organisé un exercice d’entraînement (Judicious Activation) dans le pays, consistant à former les troupes gabonaises à l’établissement d’une base d’opérations avancée à court terme à partir de laquelle les forces militaires pourraient monter une attaque et mettre en place la logistique afin de soutenir les forces en déploiement dans la région.

Compte tenu de l’ampleur et de la portée des opérations de l’AFRICOM sur l’ensemble du continent africain, on peut affirmer avec certitude que Washington garde un œil vigilant sur les troubles politiques au Gabon et interviendra au pied levé si les intérêts économiques américains sont menacés.

(Article paru d’abord en anglais le 9 janvier 2019)