À l'approche du premier anniversaire du lock-out

Alcoa intensifie ses attaques contre les travailleurs québécois d'ABI

Par Laurent Lafrance
5 janvier 2019

À l'approche du premier anniversaire du lock-out à l'Aluminerie de Bécancour (ABI) au Québec, la direction d'ABI intensifie ses efforts pour imposer de vastes concessions contractuelles.

Peu avant Noël, le ministre du Travail du Québec, Jean Boulet, a annoncé l'échec des négociations contractuelles facilitées par le gouvernement entre ABI et le Syndicat des Métallos, l'agent négociateur des quelque mille employés de l'aluminerie. Boulet avait fixé au 21 décembre une date limite pour la conclusion d'une entente de principe entre les deux parties et a suggéré que si elles ne le faisaient pas, la Coalition Avenir Québec (CAQ) pourrait imposer un arbitrage exécutoire.

Deux jours avant la date limite, ABI, une coentreprise détenue à 75% par le géant américain de l'aluminium Alcoa et à 25% par la multinationale minière et métallurgique Rio Tinto, a annoncé qu'elle réduisait de moitié la production de la seule fonderie qu'elle a maintenue en exploitation en utilisant du personnel de gestion depuis l'imposition du lock-out le 11 janvier 2018.

ABI a invoqué des raisons opérationnelles à l'origine de la réduction de la production, notamment le «départ de plusieurs cadres». Mais elle était clairement destinée à signaler que l'entreprise est prête à maintenir le lock-out indéfiniment, afin d'intimider les employés et de les amener à se plier à ses exigences draconiennes.

La réduction de la production retardera encore davantage toute reprise future de l'exploitation à plein régime d’ABI. De plus, la direction s'était déjà vantée que les «nouvelles» techniques utilisées par les gestionnaires pour exploiter l'unique fonderie en exploitation montrent qu’ABI peut maintenir sa production précédente avec jusqu'à 200 employés en moins.

Comme on pouvait s'y attendre, les dirigeants de la section locale 9700 des Métallos ont condamné publiquement l'action de l'entreprise et déposé une plainte symbolique auprès du Tribunal administratif du travail du Québec pour «négociations de mauvaise foi». Cependant, le président du syndicat, Clément Masse, qui a admis avoir déjà accepté d’importantes concessions, a déclaré qu’il se soumettrait aux diktats de la compagnie: «De notre côté, on est prêt à faire des pas. On rappelle qu’on était près d’une entente le 21 décembre (2017), l’employeur a décidé de fermer l’usine au lieu de venir voir pourquoi on avait refusé ses offres.»

Le ministre Boulet est intervenu dans le conflit en novembre dernier, peu après le blocage des négociations sous la médiation de l'ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard. À l'issue d'une rencontre avec les hauts dirigeants d'Alcoa à Pittsburgh, M. Boulet a annoncé la reprise des négociations dans le cadre d'un nouveau comité de «médiation spéciale» de trois membres, présidé par M. Bouchard, et a fixé au 30 novembre la date limite pour une entente provisoire. Mais lorsque ce délai a été dépassé, M. Boulet a annoncé qu'il le prolongeait jusqu'au 21 décembre.

M. Boulet dit maintenant qu'il attend le rapport du comité spécial de médiation. Auparavant, il avait déclaré qu'en cas d'échec des négociations contractuelles d'ABI, il envisagerait d'utiliser des «mécanismes alternatifs» pour «rapprocher les parties». Il s'agissait notamment de demander au comité spécial de médiation de soumettre une «proposition de règlement» ou d'imposer un arbitrage exécutoire. Cependant, en annonçant l'échec des négociations, Boulet a exclu l'arbitrage pour le moment, disant qu'il ne croit pas avoir l'accord des deux parties pour nommer un arbitre. Selon un spécialiste en relations de travail de l'Université du Québec à Trois-Rivières, reconnu pour avoir un accès privilégié à la gestion d'ABI, Alcoa et Rio Tinto pourraient fermer complètement l’aluminerie et jeter tout son personnel à la rue si l'arbitrage produisait un contrat qui ne lui plaît pas.

Dans son offre «finale» de décembre 2017, la société a exigé l'abolition du régime de retraite à prestations définies et la suppression des droits d'ancienneté. En mars dernier, ABI a retiré cette offre et a par la suite déposé des demandes de concessions encore plus importantes, y compris un plan visant à éliminer 20% de la main-d'œuvre par des départs à la retraite. En l'état actuel des choses, le lock-out a poussé des dizaines de travailleurs à la retraite anticipée.

Si Alcoa et Rio Tinto sont capables d'agir avec autant d'arrogance et sans scrupules, c'est en raison de l'isolement systématique de la lutte anti-concessions des travailleurs d’ABI par le syndicat. L’absence de promotion pour la manifestation des travailleurs en lock-out d'ABI qui a eu lieu à Montréal le 28 novembre dernier, la première grande manifestation de «solidarité» des Métallos après presque un an de lock-out, en est un exemple.

Loin de faire de la lutte des travailleurs d'ABI le fer de lance d'une lutte ouvrière plus large contre le programme de concessions, d'accélération et d'austérité des grandes entreprises, les Métallos et la Fédération du travail du Québec (FTQ) ont supplié à plusieurs reprises la direction d'accepter leur offre de collaboration. Masse a répété à plusieurs reprises que le syndicat est prêt à accepter l'introduction d'un nouveau régime de retraite entièrement financé par les travailleurs et l'affaiblissement des droits d'ancienneté. Le Syndicat des Métallos a également déclaré qu'il serait prêt à négocier des réductions d'emplois en échange de nouveaux «investissements».

Le lock-out d'ABI s'inscrit dans le cadre d'une offensive mondiale menée par les grandes entreprises visant à augmenter les profits pour les investisseurs dans un contexte de crise capitaliste croissante et de guerre commerciale. Partout, les travailleurs sont confrontés à des réductions de salaires, d'emplois, d'avantages sociaux et de services publics.

En octobre, Alcoa a annoncé la fermeture de deux usines en Espagne et la perte de 600 emplois. En Australie, à la fin du mois dernier, Alcoa a invoqué un mécanisme réactionnaire dans la législation nationale du travail pour forcer 1600 travailleurs à accepter des concessions massives. Si les travailleurs n'acceptent pas les contrats chargés de concessions d'ici juin prochain, l'entreprise imposera unilatéralement des accords d’un standard industriel minimal qui prévoient des salaires inférieurs de 50% à ceux qu'ils gagnent actuellement.

Une véritable lutte contre l'entreprise nécessite la mobilisation des employés d'Alcoa et de Rio Tinto partout dans le monde, ainsi que d'autres sections de la classe ouvrière, tant dans l'industrie privée que dans le secteur public, au Canada et à l'étranger. Mais le Syndicat des Métallos, tout comme l’Australian Workers’ Union, n'a pas l'intention de mener une telle lutte, car elle pourrait rapidement échapper à leur contrôle et devenir le catalyseur d'un mouvement plus vaste contre l'austérité.

Les manœuvres du Syndicat des Métallos s'inscrivent dans sa politique corporatiste de collaboration avec la direction pour assurer la «compétitivité» de l'entreprise, c'est-à-dire la subordination des emplois et des salaires des travailleurs au profit des investisseurs. Pendant des décennies, les syndicats procapitalistes et nationalistes se sont intégrés de plus en plus complètement à la direction des entreprises et à l'État capitaliste, ont imposé des concessions et des suppressions d'emplois, et ont réprimé la lutte des travailleurs l’une après l’autre. En échange de ces services, l'élite patronale a accordé aux syndicats le contrôle de fonds d'investissement valant des milliards, tout en assurant des salaires élevés et d'autres privilèges aux bureaucrates syndicaux. C'est pourquoi, au lieu de se tourner vers les véritables alliés des travailleurs d'ABI – leurs frères et sœurs de classe partout au Canada et à l'étranger – les dirigeants des Métallos cherchent à gaspiller l'énergie des travailleurs dans de vaines tentatives de faire appel à leurs ennemis: la direction et les propriétaires transnationaux de l'entreprise, ses actionnaires, le premier ministre caquiste François Legault et d'autres politiciens bourgeois.

Pour vaincre Alcoa et Rio Tinto, les travailleurs d’ABI doivent briser l'isolement de leur lutte. Pour ce faire, ils doivent se débarrasser de la camisole de force qu'est la bureaucratie syndicale du Syndicat des Métallos. Les travailleurs d’ABI devraient établir un comité de grève de la base indépendant de l'appareil syndical, prendre en main la direction de leur lutte et rallier l'appui des travailleurs du Québec, du reste du Canada et du monde pour une contre-offensive ouvrière contre toute concession, contre l'austérité capitaliste et les lois anti-ouvrières.

(Article paru en anglais le 4 décembre 2018)