L’arbitre nommé par le gouvernement dictera la convention collective des travailleurs de Postes Canada

Par Louis Girard
3 janvier 2019

À la suite des stipulations entourant la législation antigrève que le gouvernement libéral fédéral a fait adopter à toute vapeur par le Parlement à la fin novembre, un «médiateur-arbitre» nommé par le gouvernement a été chargé de dicter les contrats de travail de 50.000 facteurs, trieurs de courrier, chauffeurs routiers et commis de bureau de poste de Postes Canada.

L'arbitre, l'ancienne présidente du Conseil canadien des relations industrielles (CCRI), Elizabeth MacPherson, a agi à titre de médiatrice entre Postes Canada et le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) pendant sept jours, jusqu’au 17 décembre. En vertu de la loi antigrève des libéraux, ce processus de médiation aurait pu être prolongé de sept jours supplémentaires. Mais toutes les parties ont convenu que c'était inutile.

Après des mois de négociations, Postes Canada, propriété du gouvernement, a même refusé de tenir compte des principales préoccupations des postiers. Il s'agit notamment de l'augmentation du nombre de blessures, des heures supplémentaires forcées, des salaires à deux niveaux et de l'emploi précaire. Au lieu de cela, la direction de Postes Canada s'est fiée, comme elle le fait depuis des décennies, à la volonté du gouvernement de l'époque, qu'il soit libéral ou conservateur, de criminaliser la grève des travailleurs des postes.

Le STTP a fait l'éloge de Mme MacPherson en la qualifiant de «très compétente» et a vanté ses décennies d'expérience dans les négociations collectives. En fait, en tant que médiatrice fédérale, puis présidente du CCRI, elle s'est efforcée de contenir et de réprimer la lutte des classes et de faire respecter les lois anti-travailleurs du Canada. Nommée par le gouvernement conservateur Harper précédent en 2011 pour arbitrer un conflit entre Air Canada et ses 6800 agents de bord, MacPherson a imposé un contrat de concessions aux travailleurs qu'ils avaient rejeté deux fois.

La criminalisation de la campagne de cinq semaines de grèves tournantes des postiers et l'imposition imminente de contrats dictés par une personne nommée par le gouvernement libéral de la grande entreprise constituent une attaque contre toute la classe ouvrière.

Le «droit» de grève est de plus en plus une fiction juridique non seulement pour les travailleurs des postes, mais pour tous les travailleurs du Canada. Les gouvernements fédéral et provinciaux – y compris les gouvernements libéraux, néo-démocrates et du Parti québécois, soi-disant «progressistes» et soutenus par les syndicats – adoptent régulièrement des lois «d'urgence» qui rendent les grèves illégales. Et pour chaque loi adoptée, au moins deux ou trois sont menacées, dans le but de convaincre les travailleurs d'abandonner «volontairement» la grève et de se faire imposer des reculs dans les négociations contractuelles.

Les travailleurs de la construction du Québec, les travailleurs du CP, les enseignants des écoles publiques de la Nouvelle-Écosse et de l'Ontario et les enseignants des universités de l'Ontario ont tous été la cible des récentes lois antigrève. Plus tôt le mois dernier, le gouvernement conservateur de l'Ontario a adopté une loi d'urgence interdisant la potentielle grève de six mille travailleurs d'Ontario Power Generation.

De plus, les questions au cœur du conflit entre les travailleurs des postes et Postes Canada sont celles auxquelles sont confrontés les travailleurs, dans les secteurs public et privé, au Canada et à l'étranger: la baisse des salaires réels, les demandes des employeurs en matière de réduction des pensions et des avantages sociaux, la prolifération des emplois à deux vitesses et précaires, le démantèlement des services publics, le recours au changement technologique pour réduire le nombre d'emplois, l'accélération de la cadence de travail et une discipline de plus en plus stricte.

Les pressions exercées par Postes Canada pour exploiter la croissance des achats en ligne et concurrencer les géants de la livraison de colis du secteur privé comme UPS ont entraîné une hausse vertigineuse du taux d'accidents. Les travailleurs des postes subissent des blessures invalidantes plus de cinq fois supérieures à la moyenne dans les industries sous réglementation fédérale, ce qui rend le travail à Postes Canada encore plus dangereux que l'exploitation minière ou le débardage.

Si les postiers défiaient la loi antigrève des libéraux et demandaient l'appui des travailleurs de tout le Canada pour s'opposer à la criminalisation des luttes ouvrières, aux salaires à deux vitesses et autres concessions et au démantèlement des services publics, il ne fait aucun doute qu'ils gagneraient un appui de masse.

Mais depuis le début, la direction du STTP a tout fait pour limiter et isoler la lutte des postiers. Ce faisant, ils ont repris à leur compte la stratégie désastreuse que le STTP a adoptée en 2011 et qui a abouti à l'acceptation par le syndicat de vastes concessions, y compris des réductions de pensions et l'expansion des salaires à deux niveaux.

Comme en 2011, et malgré son puissant mandat de grève, le STTP a limité le débrayage à une campagne de grèves locales tournantes et a annoncé publiquement que son objectif était de «ne pas nuire au public», c'est-à-dire d'avoir le moins d'impact possible sur les activités de Postes Canada.

Bien qu'il fût évident que Postes Canada considérait l'intervention du gouvernement comme sa carte maîtresse, le président du STTP, Mike Palacek, et le reste de la direction du syndicat, ont gardé un silence délibéré sur la menace d'une loi de retour au travail, même après que Trudeau eut annoncé publiquement que cette mesure était imminente.

Et lorsque le gouvernement a présenté son projet de loi C-89 au Parlement, le syndicat a continué de tenir les postiers en laisse, refusant d'organiser une grève nationale ou même des assemblées générales des membres pour que les travailleurs puissent discuter de la voie à suivre.

Au lieu de cela, derrière des paroles creuses que «toutes les options étant sur la table, Palecek, un ancien chef du groupe de la pseudo-gauche Fightback, s’est préparé à ordonner aux postiers de se soumettre à la loi antigrève des libéraux, tout comme ses prédécesseurs de droite à la tête du STTP avaient ordonné aux travailleurs de respecter la loi de Harper en 2011.

Cela a été souligné par les affirmations de Palecek selon lesquelles le syndicat renverserait la loi libérale devant les tribunaux et le fait qu’il s’est vanté que le Congrès du travail du Canada (CTC), un allié inébranlable des libéraux, était du côté des travailleurs des postes.

Afin de fournir au STTP une certaine couverture pour son abjecte capitulation devant la loi de retour au travail des libéraux et l'abandon des revendications des travailleurs postaux, les «alliés» du CTC de Palecek ont ensuite organisé une série de «piquets communautaires» peu fréquentés.

Lorsque plusieurs de ces «piquets de grève communautaires» ont brièvement perturbé l'entrée et la sortie des camions de livraison du courrier dans les usines de tri postal, Postes Canada a répondu par des injonctions des tribunaux.

Cela ne fait que souligner qu'une véritable lutte contre la direction et le gouvernement libéral entraînera un affrontement avec l'appareil de répression de l'État, et nécessite donc la mobilisation de toute la classe ouvrière dans des actions de masse et la lutte politique. Une telle démarche est tout à fait à l'opposé de celles défendues par le STTP, le CTC et les syndicats du monde entier. Leur réponse à l'assaut de la guerre des classes contre la classe ouvrière a été d’évoluer de plus en plus à droite, s'intégrant de plus en plus complètement à la direction des entreprises et à l'État.

Pour ce qui est de renverser la loi antigrève des libéraux devant les tribunaux capitalistes, de telles revendications ont été une justification syndicale courante pour s'incliner devant une loi de retour au travail pendant des années. À maintes reprises, les tribunaux ont soutenu les lois anti-travailleurs. Mais même lorsqu'ils ne l'ont pas fait, cela n'a fait que peu ou pas de différence pour les travailleurs. En 2016, un juge a statué que la loi que Harper avait utilisée pour criminaliser la grève des postes de 2011 – loi qui, contrairement au projet de loi C-89 des libéraux, ne prétendait pas à l'«équité» – était inconstitutionnelle. Mais il n'a ordonné aucune modification du contrat de concessions qui avait été imposé aux postiers ou quelque autre forme de réparation.

En vertu de la loi de retour au travail des libéraux, comme celle adoptée par les conservateurs en 2011, le STTP et Postes Canada peuvent continuer à négocier pendant que l'arbitre rédige les nouveaux contrats. En 2012, le syndicat a finalement conclu une entente avec Postes Canada, acceptant un contrat imposant des concessions historiques. Il a défendu cette trahison en affirmant qu'un «règlement négocié» était préférable à un règlement dicté du début à la fin par un arbitre nommé par les conservateurs.

Il semble que Palecek, qui a remporté la présidence du syndicat en 2015 en faisant appel à la colère de la base contre la direction précédente, adoptera une approche différente. Afin de ne pas avoir à assumer la responsabilité directe d'imposer des concessions, la direction du STTP choisira de laisser MacPherson dicter les salaires et les conditions de travail des employés des postes.

Quoi qu'il en soit, les résultats seront les mêmes pour les postiers. Leurs justes revendications ne seront pas satisfaites et d'autres reculs seront imposés, ce qui encouragera davantage Postes Canada, le gouvernement libéral et la grande entreprise dans son ensemble.

Pour que leur lutte ne soit pas réprimée, les postiers doivent en prendre eux-mêmes la direction, en opposition au STTP. Dans tous les lieux de travail, les postiers devraient établir des comités de grève indépendants du STTP pour mobiliser l'appui de toutes les sections des postiers et de la classe ouvrière pour une grève nationale, au mépris du projet de loi C-89 des libéraux. Une telle grève devrait être conçue comme le fer de lance d'une contre-offensive ouvrière contre l'austérité capitaliste et contre la criminalisation de la résistance ouvrière.

(Article paru en anglais le 29 décembre 2018)