La campagne de désinformation derrière les allégations de « désinformation » russe

Par Andre Damon
19 décembre 2018

Au milieu des nouvelles révélations sur la criminalité à Wall Street, de l’emprisonnement massif d’enfants immigrés par la Maison-Blanche et des revendications croissantes des travailleurs américains pour des salaires décents, les médias américains étaient préoccupés lundi par les efforts supposés du président russe, Vladimir Poutine, pour faire croire aux gens que la vie en Amérique n’est pas un paradis.

Tout au long de la journée, le New York Times, le Washington Post et Google News ont tous publié des articles à couper le souffle sur les efforts de la Russie pour « influencer l’opinion américaine et diviser le pays » (selon les termes du Times). Le barrage de propagande était basé sur une série de rapports soumis à la commission sénatoriale du renseignement par des organisations ayant des liens étroits avec l’État américain et l’appareil du renseignement.

Comme d’innombrables autres histoires sur la prétendue « désinformation » russe, l’explosion médiatique de lundi a suivi un scénario. Les rapports et les témoignages d’organisations nominalement indépendantes, qui sont, en réalité, les porte-parole des services de renseignement, sont commandés par le Congrès. Ensuite ceux-ci sont « divulgués » comme si c’étaient des fuites au New York Times, qui les publie en première page dans un article les présentant comme des fuites « indépendantes », scientifiques et faisant autorité, sans toutefois présenter d’analyse sérieuse des preuves réelles ou des forces sociales et politiques derrière les études. Les articles du Times (ou du Washington Post) sont ensuite cités par d’innombrables médias et politiciens comme de nouvelles et irréfutables « preuves » de l’« ingérence » russe et de « fausses nouvelles ».

Exemple de ce que Facebook et New Knowledge appellent la « propagande russe » : « Le modèle actuel et la stratégie actuelle du Parti démocrate est un échec absolu ».

Ces nouvelles « preuves » de la subversion russe sont alors utilisées pour exiger des mesures encore plus radicales de censure d’internet, au nom de la sécurisation de « notre démocratie ». À chaque vague successive des articles, la « désinformation » étrangère est plus directement identifiée à l’opposition à l’inégalité sociale, à la brutalité policière et au système capitaliste.

Le premier de deux rapports soumis à la commission sénatoriale du renseignement, « The Tactics & Tropes of the Internet Research Agency », a été publié par une organisation connue sous le nom de New Knowledge, qui prétend être une société de cybersécurité, mais dont la présence publique principale consiste à défendre la censure sur Internet.

Ryan Fox, cofondateur de « New Knowledge » et coauteur du rapport, a travaillé pour l’Agence de sécurité nationale américaine (National Security Agency – NSA) pendant 15 ans. Le site Web de New Knowledge indique qu’avant d’assumer ses rôles civils en tant que boursier de la lutte contre le terrorisme et représentant de la NSA chez les partenaires européens de SIGINT, il a servi dans le Commandement des opérations spéciales interarmées des États-Unis (US Joint Special Operation Command – JSOC) comme analyste de manipulations de réseaux informatiques (Computer Network Operations Analyst – CNO) pour l’armée américaine. Son partenaire, le PDG de l’entreprise, est Jonathon Morgan, qui a publié pour la Brookings Institution, une institution d’État, et a travaillé comme conseiller spécial du département d’État.

New Knowledge a été créé grâce à une subvention de 1,9 million de dollars de Moonshots Capital. Les fondateurs de Moonshots sont Kelly Perdew, qui, selon la biographie sur le site web de la société, « a servi dans l’armée américaine en tant qu’officier du renseignement militaire », et Craig Cummings, qui « a passé 17 ans dans l’armée, la plupart du temps comme officier du renseignement au service de la NSA ».

Le deuxième rapport titré : « l’Agence de recherche Internet russe et le polarisation politique aux États-Unis » (The IRA and Political Polarization in the United States), publié sous l’imprimatur du Projet de propagande informatique (Computational Propaganda Project) de l’Université d’Oxford, en collaboration avec la société d’analyse de médias sociaux Graphika, a également été rédigé par des personnalités ayant des liens profonds avec l’État et l’armée. Camille François, membre du personnel de Graphika, coauteur, a été directeur technique du Premier ministre français et a travaillé à la US Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA).

Exemples de ce que Facebook et New Knowledge appellent la « propagande russe » : Combattre les nazis est une tradition américaine. Arrêtez la droite alternative.

Dans la lignée d’un scenario stratégique désormais bien établi, le sénateur démocrate Mark Warner, le principal partisan de la censure d’Internet au Sénat américain, a déclaré sur toutes les chaînes de radio et télévision que ces rapports « indépendants » étaient une « sonnette d’alarme ». Il a continué : « Ces attaques contre notre pays étaient beaucoup plus complètes, calculatrices et généralisées qu’on ne l’avait révélé auparavant ». Il a ajouté que « relever ce défi » allait « exiger des guides de sécurité plus strictes, très nécessaires et attendues depuis longtemps en ce qui concerne les médias sociaux ».

Le sénateur démocrate Ron Wyden, à l’instar de Warner, membre du Comité du renseignement, a participé à l’émission d’information du soir du PBS (télévision à but non lucratif) pour réprimander Facebook et exiger qu’elle soit plus « agressive » dans sa lutte contre la « désinformation ».

En ce qui concerne leur contenu, les deux rapports sont très douteux et clairement politiquement motivés. Les données brutes sont basées sur des informations transmises au Comité sénatorial du renseignement l’an dernier par Facebook, YouTube, Instagram et Twitter. Après avoir d’abord rejeté comme « folles » les allégations selon lesquelles « l’ingérence russe » avait contribué à faire basculer l’élection de Trump, le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, ainsi que les dirigeants d’autres grandes entreprises technologiques, a fourni une liste de comptes. Il a affirmé de ces derniers – sans donner aucun détail sur la façon dont cette conclusion a été atteinte – qu’ils étaient contrôlés par des agents russes.

Même si l’on supposait que ces données et le contenu des rapports étaient exacts, peu importe ce que la Russie a fait ou n’a pas fait par rapport aux opérations des agences de renseignement américaines dans le monde entier, y compris aux États-Unis eux-mêmes, sans parler des milliards de dollars dépensés par les élites financières et commerciales pour manipuler les élections américaines et déterminer leur résultat.

L’affirmation selon laquelle les messages russes sur Twitter et Facebook sont responsables du mécontentement social aux États-Unis, le pays le plus inégal du monde, est au-delà du ridicule.

Exemple de ce que Facebook et New Knowledge appellent la « propagande russe » : « SI JE SUIS UN TRAÎTRE, QUI AI-JE TRAHI ? » « J’ai donné toutes mes informations au public américain, aux journalistes américains qui couvrent les questions américaines. S’ils voient cela comme une trahison, ils doivent se demander pour qui ils pensent travailler. Le public est censé être leur patron, pas leur ennemi ».

Il est très significatif que les postes cités par les rapports comme responsables de la manipulation de l’opinion publique et de l’affaiblissement de la démocratie américaine soient essentiellement de gauche.

Le rapport New Knowledge tente de brouiller cette réalité en catégorisant le contenu s’opposant à la brutalité policière comme n’étant ni de gauche ni de droite, mais vis-à-vis des « noirs ». Il affirme que sur 62 pages Facebook prétendument liées à la Russie, « Au total, 30 ont ciblé « les audiences noirs » et ont rassemblé 1 187 810 adeptes ; 25 ont ciblé les gens de droite et ont rassemblé 1 446 588 adeptes ; et 7 la gauche et 689 045 adeptes ont été ciblés. »

Le contenu des récits étiquetés par New Knowledge comme s’adressant à des « publics noirs » est précisé dans une section ultérieure traitant du service de diffusion vidéo en continu YouTube. Sur les 1063 vidéos remises au comité, la majorité « concernait la police et portait sur les abus policiers ».

Commentant le rapport New Knowledge, le New York Times a déclaré que les tactiques du gouvernement russe « font écho aux efforts de propagande soviétique d’il y a des décennies qui ont souvent mis en évidence le racisme et les conflits raciaux aux États-Unis ».

Ici, le Times démontre le pedigree totalement réactionnaire de la campagne contre « l’ingérence russe ». Pendant le mouvement américain de défense des droits civiques, les ségrégationnistes du Sud prétendaient que les travailleurs afro-américains étaient agités par des « communistes » et des « agitateurs extérieurs ». Les efforts des Afro-Américains pour l’égalité des droits ont été dénoncés comme un complot soviétique.

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Exemple de ce que Facebook et New Knowledge appellent la « propagande russe » : États-Unis : nous tenons la Syrie pour responsable de l’empoisonnement et de la mort de son propre peuple ! Flint au Michigan (où les gens de la ville sont actuellement empoisonnés depuis des années par le plomb dans l’eau publique).

Aujourd’hui aussi, la haine profonde des travailleurs et des jeunes Américains de toutes les races pour la brutalité policière et l’épidémie de meurtres policiers est présentée comme un complot « russe » pour « semer la division » parmi le « public noir ».

« Les pages de gauche [inspirées de la Russie]», dit le rapport, « critiquent le courant dominant, établissent les dirigeants Démocrates comme des corporatistes ou trop proches des néoconservateurs, et font la promotion des thèmes socialistes démocratiques et du Parti vert ». Ces pages de gauche exprimaient une « opposition antiguerre » et des « objections à l’implication des États-Unis dans les affaires d’un autre pays ».

L’intention claire de la campagne de Warner et de ses co-penseurs est de délégitimer de tels points de vue comme étant le produit d’une « ingérence étrangère » et de les criminaliser efficacement. Ce qui les préoccupe, ce n’est pas la Russie, mais la classe ouvrière américaine.

Comme l’année 2018 se termine, l’intensification de la crise économique mondiale et l’intensification des préparatifs de guerre s’accompagnent d’une recrudescence de la lutte des classes à travers le monde.

L’élite dirigeante américaine a clairement manifesté son intention de répondre à ce mouvement croissant de la classe ouvrière par la censure et la répression. Au sujet des récentes manifestations des Gilets Jaunes en France, le New York Times a averti que « le pouvoir des médias sociaux de mobiliser rapidement la colère des masses, sans aucun mécanisme de dialogue ou de retenue, est un danger auquel une démocratie libérale ne peut succomber ». L’implication de telles déclarations est claire : la campagne de censure de l’internet doit être intensifiée.

L’hystérie orchestrée autour de la « désinformation » est elle-même une gigantesque campagne de désinformation, et le récit de la sinistre diffusion de « fausses nouvelles » est un exemple de véritable « fausse nouvelle ».

La classe dirigeante et les médias d’entreprise sont frustrés que leurs revendications aient eu peu d’impact sur la conscience populaire, et très peu de gens croient vraiment que la Russie est responsable du mécontentement social aux États-Unis. Mais cela ne fait qu’intensifier leurs efforts pour soutenir et renforcer l’emprise des « gardiens » de l’information, c’est-à-dire : eux-mêmes.

La croissance de l’opposition de la classe ouvrière fournit les moyens de contrer ces efforts de censure de l’Internet. Alors qu’ils s’engagent dans la lutte, les travailleurs doivent se battre pour défendre la liberté d’expression sur Internet comme inséparable de la lutte pour l’égalité sociale.

(Article paru d’abord en anglais le 18 décembre 2018)