Québec: hausse marquée de la fréquentation des banques alimentaires

Par Frédéric Charlebois
17 décembre 2018

Les médias de la grande entreprise ont prétendu que les élections d’octobre dernier représentaient un «raz-de-marée» en faveur du parti populiste de droite de la Coalition Avenir Québec, alors que seulement 1 électeur sur 4 a voté pour ce parti. Ce qu’ils passent sciemment sous silence sont les conditions sociales de plus en plus insoutenables qui ont engendré l’hostilité populaire envers les deux partis traditionnels de la classe dirigeante, le Parti libéral et le Parti québécois.

Cela se reflète dans les données fournies par différents organismes en aide alimentaire, qui montrent une hausse importante de la fréquentation des banques alimentaires. Cela fait suite à une augmentation régulière de l’achalandage sur une longue période, particulièrement depuis la crise financière de 2008, et l’intensification des mesures d’austérité visant les programmes sociaux et les services publics. Pour des sections toujours plus importantes des travailleurs à travers le Canada, la capacité de payer sa nourriture et autres dépenses essentielles est une inquiétude grandissante.

Dans la région industrielle du Saguenay-Lac-Saint-Jean, on dénombrait en septembre dernier 6.000 demandes de repas de plus que l’année précédente, soit 46.000. La directrice de Moisson Saguenay-Lac-St-Jean précise que la baisse des réserves alimentaires de l’organisme due à la hausse des demandes aura un impact direct sur les demandeurs d’aide: «Il y a toujours un creux en septembre, mais cette année, c’est pire!» Elle ajoute: «Ce sont des soupes populaires, des centres d'hébergement, des cuisines collectives. Ces organismes doivent donc eux-mêmes réduire leur volume d'aide.»

Les banques alimentaires manquent régulièrement de denrées pour combler la demande sans cesse croissante. Dans le rapport Bilan-faim Québec 2017, on note que 47,4% des organismes ont manqué de denrées en 2017. Les banques alimentaires fonctionnent toutes en grande partie grâce aux généreux dons alimentaires et financiers de la population et reçoivent peu d’aide du gouvernement.

En Beauce, une région industrielle où le taux de chômage est relativement bas à 3 pour cent, la hausse est stupéfiante. Selon Moisson Beauce, en 2006, le nombre de personnes différentes desservies seulement pour le mois de mars était de 2.588. Pour le même mois en 2018, il atteignait 15.690, une hausse de 500 pour cent! Entre 2016 et 2018, la hausse est de plus de 60 pour cent.

Le faible taux de chômage (le taux de chômage national de 5,6 pour cent est aussi à son plus bas niveau depuis 1976) et le bond dans l’achalandage des banques alimentaires n’est pas une contradiction. Il reflète l’assaut constant de la classe capitaliste sur les salaires, l'expansion de l'emploi précaire et à temps partiel, le recours croissant à la sous-traitance, les coupes dans les programmes sociaux et les services publics et la hausse continuelle du coût des choses essentielles comme le logement, la nourriture ou les déplacements.

Dans la région de Québec, la deuxième plus grande agglomération de la province, le nombre de personnes aidées en mars est passée de 28.200 en 2008 à 36.252 en 2018, une hausse de près de 30 pour cent.

À l’extrême Est de la province, en Gaspésie, où le taux de chômage avoisine les 13 pour cent, la banque alimentaire Moisson Vallée Matapédia a noté en janvier 2017 une augmentation de sa clientèle de 38 pour cent par rapport à l’année précédente. En 2016, c’est plus de 5.000 personnes qui avaient pu se nourrir à l’aide de la banque alimentaire.

Le Bilan-faim 2017 pour l’ensemble de la province vient renforcer ces statistiques accablantes. En mars 2017, 170 .576 personnes ont reçu de l’aide d’une banque alimentaire. Cela représentait une augmentation de 33,7 % depuis 2008.

À travers le pays, la situation est similaire. Selon Banques alimentaires Canada, 863.492 personnes ont reçu de la nourriture d’une banque alimentaire en mars 2016, une augmentation de 28 pour cent par rapport à 2008.

Reflétant une tendance à long terme, de plus en plus d’utilisateurs des banques alimentaires sont des travailleurs. 11,2% des personnes servies en 2017 avaient comme source de revenu un emploi, un sommet depuis 2009.

En plus des immigrants et des autochtones, les étudiants sont aussi de plus en plus nombreux à recourir à l’aide alimentaire. À l’Université de Montréal, 11% des étudiants ont déclaré ne pas manger à leur faim dû à une précarité financière. La banque alimentaire de l’Université aide désormais de 130 à 180 étudiants par semaine comparativement à 90 demandeurs par semaine pour 2016. Cette année, l’organisme a reçu 79.778 kilos de nourriture, soit presque deux fois le volume reçu l’année précédente. Selon une étude, entre 26% et 39% des étudiants de trois universités différentes à travers le Canada ne mangeraient pas à leur faim à cause de leur situation financière.

La hausse marquée de l'insécurité financière et de la fréquentation des banques alimentaires est la conséquence directe de décennies d'attaques de la classe dirigeante – que ce soit les libéraux, les conservateurs, les sociaux-démocrates du NPD ou les souverainistes québécois du Parti québécois – contre la classe ouvrière et de baisses d’impôts massives pour la grande entreprise et les riches. Comme partout à travers le monde, ces attaques ont pris place avec la complicité des syndicats.

Tandis que les richesses sont transférées vers le haut de la société – au Canada, les 87 familles les plus riches avec une fortune de 259 milliards de dollars possèdent plus que le tiers le plus pauvre de la population, soit 12 millions de Canadiens – et que le budget militaire canadien augmentera de 70 pour cent d’ici 2026, les jeunes et les travailleurs ordinaires se font dire constamment qu'«il n'y a pas d'argent» pour les services publics comme la santé ou l'éducation ainsi que pour des salaires ou des retraites décents. Les inégalités sociales augmentent en flèche partout dans le monde.

La hausse du coût de la vie met une pression additionnelle sur les budgets déjà restreints des travailleurs. Le coût pour les maisons, les condos ou les appartements ont tous considérablement augmenté, en ville ou en région. Le prix médian d’une maison de plain-pied au Canada est maintenant d’un demi-million de dollars.

Récemment, une étude des Universités Dalhousie et Guelph sur le prix des aliments a estimé une hausse entre 1,5 et 3,5% des prix de la nourriture pour 2019. Les auteurs notent: « Puisque les salaires peinent à augmenter, le fardeau alimentaire sur les consommateurs risquent d’augmenter en 2019.» Selon Statistiques Canada, depuis 2008, le coût des produits de base a augmenté considérablement: la viande (35%), le poisson et les fruits de mer (29%), les produits laitiers (20%), les produits de boulangerie et céréaliers (21%), les fruits (26%) et les légumes (28%).

Manger n’est pas un privilège, mais un droit social et amplement de ressources existent pour que tout le monde puissent manger à sa faim. Alors que la technologie devrait être utilisée pour fournir à tous des conditions sociales décentes incluant de la nourriture suffisante et de qualité, sous le système de profit, elle est utilisée pour couper des emplois ou augmenter la cadence de production au détriment de la sécurité et des conditions des travailleurs.

La hausse prolongée de la faim à travers le pays montre qu’il est impossible d’éradiquer les nombreux problèmes sociaux engendrés par le capitalisme, que ce soit la pauvreté croissante, les inégalités sociales, le danger de guerre et les changements climatiques, sans une lutte politique des travailleurs. Le mouvement des «gilets jaunes» en France, un mouvement de la classe ouvrière contre les inégalités sociales qui a émergé en dehors du contrôle des syndicats, est l’expression la plus avancée de l’opposition grandissante des travailleurs à la crise mondiale du système capitaliste. Au Canada et partout dans le monde, les travailleurs doivent avancer leur propre solution à la crise qui menace même leur existence: une lutte socialiste internationale pour réorganiser les immenses ressources productives de l’humanité dans l’intérêt de tous.