Londres: Le nouveau conseil municipal genre «Corbyn» exige plus de coupes budgétaires

Par Paul Bond
30 novembre 2018

Le conseil municipal de Haringey, dans le nord de Londres, vient d'avertir dans une lettre aux membres locaux du Parti travailliste qu'il «devra» réduire son budget de 10% supplémentaires, soit 14 millions de livres sterling.

Il s'agit de la pratique habituelle pour les municipalités dirigées par les travaillistes, qui imposent des coupes au nom du gouvernement conservateur dans toutes les agglomérations urbaines qu'ils dirigent. Ce qui est différent avec Haringey, c’est qu’elle est dirigée par les partisans du chef travailliste Jeremy Corbyn, de prétendus opposants à l’austérité.

Les réductions imposées par l’autoproclamé conseil municipal «Corbyn» s’ajoutent à celles imposées par ses prédécesseurs de droite blairistes. La lettre aux membres du Parti travailliste provenait de Joseph Ejiofor, partisan du groupe pro-Corbyn Momentum, élu dirigeant de la municipalité après la prise de contrôle par les partisans de Corbyn dans les élections municipales de mai dernier.

Après les élections, Ejiofor a déclaré à la presse: «Au cours des quatre prochaines années, il nous appartiendra de montrer à tout le monde ce que cette bête mythique de conseil municipal de Corbyn est capable.»

Les partisans de Corbyn ont été élus à la suite de l'opposition massive du public au Haringey Development Vehicle (HDV). Le projet, mis en place par les blairistes autour de Claire Kober, alors dirigeante de la municipalité, aurait entraîné le transfert de biens publics d'une valeur sans précédent de 2 milliards £ à HDV, un partenariat à parts égales avec le promoteur immobilier privé Lendlease. Dans le cadre du projet de rénovation urbaine proposé, 1400 logements sociaux couvrant sept cités HLM auraient été démolis et remplacés par des projets de logements de luxe et par un faible pourcentage de logements supposés «abordables».

Les résidents étaient furieux. Un grand nombre des élus défenseurs du projet ont été limogés par les sections locales de leur parti. Bien qu’ils ne soient pas en mesure de se représenter aux prochaines élections, ils ont fait passer en force le projet lors de leur dernière réunion plénière du conseil municipal. Cela n'a été possible que grâce à leurs adversaires «de gauche» de Momentum, qui avaient été sélectionnés en tant que candidats en raison de leur opposition déclarée au projet HDV. Par contre ils se sont dérobés à cette réunion décisive afin de ne pas se heurter à la droite blairiste, qui a réussi à faire adopter le HDV par deux voix.

Kober a par la suite démissionné pour ensuite occuper un poste lucratif en tant que directrice de logement du groupe de gestion d’immobilier Pinnacle. Son adjoint était Ejiofor, membre du groupe de coordination national de Momentum. Avant de se fixer à Haringey en 2010, il avait été conseiller pendant 12 ans à Newham, dans l’est de Londres, sous la direction du maire blairiste, Sir Robin Wales. La conseillère Zena Brabazon était le choix incontestable des délégués locaux du Parti travailliste pour diriger la mairie en raison de son opposition plus constante au HDV, mais Ejiofor a été élu grâce aux voix des conseillers. Emina Ibrahim, actuellement vice-présidente d'Ejiofor et vice-présidente nationale de Momentum, figurait également sur la liste de candidats en mai.

Ejiofor s’est donné beaucoup de mal à expliquer avant l'élection que Momentum ne posait pas de problème fondamental pour la droite du Parti travailliste, car étant des loyalistes du parti, «il n'existe pas de conseiller ou de candidat au conseil de Haringey sous l’étiquette Momentum, mais seulement des conseillers travaillistes». Mais face à l'hostilité envers le HDV et dans le cadre d'une opposition plus large à l’épuration sociale imposée principalement par les municipalités travaillistes de la capitale, le Parti travailliste n'eut d'autre choix que de se rendre aux urnes du mois de mai en s’engageant à «ne pas… poursuivre» le projet HDV. Malgré cela, Ejiofor insistait pour dire toujours après sa prise de fonctions que la «décision n'a pas été déterminée d’avance».

Lorsque le conseil municipal a finalement décidé d'abandonner le HDV – à un coût de 2,45 millions £, plus environ 250.000 £ dépensées en contentieux judiciaires par les opposants au projet et 520.000 £ supplémentaires d’indemnités à Lendlease, qui demande également le remboursement intégral des coûts des travaux amorcés – il l'a fait en essayant de sauver l'idée d'une implication du secteur privé dans les projets municipaux de construction. Son inquiétude à propos du transfert de biens publics aux soins du secteur privé et de la grande entreprise se limitait principalement à celle de son ampleur. La fin du HDV n'a donc pas éliminé la menace d’épuration sociale.

Le projet de réaménagement du terrain autour de la station de métro Seven Sisters est un cas d’école. La majeure partie du terrain est détenue par le promoteur immobilier Grainger, qui a été nommé partenaire de développement du conseil municipal en 2004. Grainger a proposé de démolir le marché couvert existant «Latin Village», un lieu de convivialité communautaire populaire. Ses plans incluent la construction d'environ 200 maisons, dont aucun HLM. Comme c’est le cas pour le HDV, il existe une hostilité généralisée locale à l'égard de l’embourgeoisement proposé qui a été approuvé par l'administration de Kober. Lors d'une réunion tenue cet été, les membres du Parti travailliste ont voté en faveur de l'arrêt de la démolition et de la préservation du marché en tant que «bien communautaire». Mais une fois de plus, le conseil municipal Momentum met en œuvre les décisions de la précédente administration.

Les expériences des travailleurs et des jeunes avec le nouveau conseil municipal de Haringey mettent à nu de façon accablante le rôle des groupes de pseudo-gauche, qui ont affirmé qu’il suffisait de faire élire une municipalité dirigée par les partisans de Jeremy Corbyn pour mettre l’austérité en échec. Dans un article publié le 14 novembre dans le journal du Socialist Party (SP) , Nick Auvache a écrit: «Lorsque les socialistes se sont présentés aux élections locales sous l’étiquette de la coalition syndicaliste et socialiste (TUSC) de cette année, nous avons dit vouloir travailler avec les conseillers pro-Corbyn pour rejeter les coupes budgétaires et éjecter les profiteurs.»

L'article intitulé: «Le “conseil Corbyn” de Haringey doit refuser de faire des coupes!» demandait seulement au conseil de puiser de ses réserves non allouées «pour gagner du temps» dans le cadre d'une campagne visant à forcer le gouvernement à restaurer les dotations aux collectivités locales. Cette approche a écrit Auvache «serait considérablement renforcée si John McDonnell (le bras droit de Corbyn mis en avant comme un éventuel ministre des Finances) engageait le prochain gouvernement travailliste à reconstituer des réserves et à garantir toutes les dettes contractées par les municipalités opposées aux réductions budgétaires». Cela «pourrait être le fer de lance d'une lutte nationale et aider à mettre rapidement fin au gouvernement conservateur».

Le Socialist Party (SP) tient à exonérer Corbyn et McDonnell de toute culpabilité. Si Haringey «inflige 23 millions de livres supplémentaires de coupes budgétaires et de souffrances», écrit Auvache, «ceci discréditera la gauche travailliste de Haringey et le projet Corbyn au niveau national».

Le Socialist Party est pleinement conscient des déclarations d’Ejiofor et McDonnell, qui indiquent clairement que les deux sont résolus à appliquer l’austérité. En septembre, Ejiofor a déclaré à BBC Radio 4: «En tant que conseil travailliste, nous devons équilibrer notre budget.» Tandis qu'ils préparaient leur manifeste, a-t-il dit, «John McDonnell est venu à Haringey, a parlé à des membres du Parti travailliste de Haringey et leur a explicitement dit comment il est important que nous dirigions une administration prudente et responsable».

Ce n’était rien d’autre que McDonnell en train de faire appliquer ses ordres et ceux de Corbyn déjà envoyés par écrit aux municipalités travaillistes qu’elles devaient continuer à assurer des budgets équilibrés, autrement dit des réductions, faute de quoi elles peuvent être traînées en justice et subir l’intervention du gouvernement.

Ejiofor a déclaré à la BBC: «Ce n'est pas le groupe Militant dans les années 1980, n'est-ce pas?» Il s'agissait d'une référence à Militant, le prédécesseur du SP, qui chercha à maintenir de larges pans de travailleurs de gauche dans le giron du Parti travailliste, ralliant un soutien à Liverpool à travers le rejet des réductions budgétaires demandées par le gouvernement conservateur Thatcher. Il essaya de présenter cela comme le développement d'organes de «double pouvoir», mais après avoir obtenu 30 millions de livres supplémentaires en prêts, Militant procéda à ce qu'il a appelé une «retraite ordonnée» et fournit un budget juridiquement équilibré. La capitulation de Militant et le refus d'ouvrir un deuxième front aux côtés des mineurs en grève pour défendre leurs emplois en 1984-1985 ont ouvert la voie à la déroute qui les avait balayés de la municipalité de Liverpool et à l'escalade de la chasse aux sorcières de la droite chassant leurs membres en dehors du Parti travailliste.

Malgré le fait que la rhétorique anti-austérité des partisans de Corbyn ait été révélée comme du baratin quelques mois après leur accession au pouvoir municipal, le Socialist Party est résolu à prodiguer des illusions au sujet de ces scélérats en déclarant: «Il n'est pas trop tard pour que le conseil change de cap. Une telle campagne montrerait que le Parti travailliste de Corbyn est résolu à faire le nécessaire pour mettre fin à l'austérité.»

Les travailleurs et les jeunes qui ont perçu le Parti travailliste de Corbyn comme un véritable véhicule de changement social doivent étudier attentivement ces développements. Corbyn et McDonnell, malgré la rhétorique anti-austérité qu’ils débitent, dirigent un parti qui défend à tout prix le système capitaliste.

(Article paru en anglais le 29 novembre 2018)