Le gouvernement Trudeau criminalise la grève à Postes Canada

Par Roger Jordan et Keith Jones
28 novembre 2018

Le gouvernement libéral du Canada a rapidement fait adopter par le parlement une loi spéciale interdisant la campagne de grèves tournantes des 50.000 travailleurs de Postes Canada entamée le 22 octobre dernier.

Ce faisant, ils suivent l’exemple du gouvernement conservateur de Harper, qui a imposé des concessions massives aux travailleurs et travailleuses des postes – y compris des réductions réelles des salaires et des pensions et une expansion considérable des emplois précaires et mal rémunérés – après avoir adopté sa propre loi antigrève en 2011.

Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) est légalement obligé, en vertu de la loi libérale brisant la grève, d'ordonner aux travailleurs des postes de mettre fin à leurs activités de grève. Au moment d’écrire cet article (lundi), peu après l'adoption du projet de loi C-89 par le parlement, le STTP ne s'était pas encore conformé à la loi. Mais il ne fait aucun doute qu'il le fera bientôt.

Même si les libéraux, avec l'appui enthousiaste de l'opposition officielle conservatrice, ont suspendu les procédures parlementaires normales et ont donné force de loi au projet de loi C-89, les dirigeants du STTP ont continué de s'opposer farouchement au déclenchement d'une grève nationale générale. Le président du STTP, Mike Palecek, a plutôt supplié les libéraux que les grèves tournantes du STTP étaient si inefficaces qu'elles ne justifiaient pas une loi de retour au travail.

Dimanche, le STTP a publié un communiqué de presse confirmant que Postes Canada avait simplement rejeté les préoccupations des travailleurs lors de discussions de dernière minute avec un médiateur fédéral. Le communiqué s'est conclu par une annonce presque officielle de la capitulation du syndicat. Les travailleurs des postes, peut-on lire, «ont une longue mémoire», «n'oublieront pas» les actions de Postes Canada et du gouvernement, et «garderont la tête haute».

La criminalisation de la grève des postiers est une attaque contre toute la classe ouvrière.

C'est la dernière volée d'une attaque systématique contre les moyens les plus élémentaires qu’ont les travailleurs pour exercer leur force de classe. La criminalisation de la grève syndicale, surtout lorsque les travailleurs sont en position de force, est devenue la norme dans l'ensemble du pays. Les travailleurs de la construction du Québec, les enseignants de la Nouvelle-Écosse, les enseignants des écoles et collèges publics de l'Ontario et les cheminots ont tous été récemment la cible de lois de retour au travail.

De plus, les questions qui sont au cœur du différend qui oppose les travailleurs à Postes Canada, propriété de l'État, sont celles auxquelles sont confrontés les travailleurs des secteurs public et privé, tant au Canada qu'à l'étranger. Il s'agit notamment de la baisse du niveau de vie, des salaires à plusieurs niveaux, des heures supplémentaires forcées, de l'emploi précaire, de l'accélération de la cadence de travail, de l'utilisation du changement technologique pour réduire les emplois et accélérer le rythme et la réglementation du travail, et du démantèlement des services publics.

Comme toute autre grande entreprise, Postes Canada cherche à maximiser les profits aux dépens des travailleurs. L'expansion de l'activité de livraison de colis s'est accompagnée d'une recrudescence du nombre d'accidents. Les travailleurs des postes souffrent maintenant de blessures invalidantes à un taux plus de cinq fois supérieur à la norme dans les industries sous réglementation fédérale. Pourtant, Postes Canada a refusé les demandes de changement des travailleurs, soutenant que la santé et la sécurité soient renvoyées à un comité patronal-syndical pour un examen plus approfondi.

L'interdiction de la grève des postiers par le gouvernement Trudeau s'inscrit dans le cadre d'un autre virage à droite de la part de la classe dirigeante canadienne. En réponse à l'éclatement de la guerre commerciale et à la montée des conflits entre grandes puissances et entre impérialistes, les grandes entreprises réclament une affirmation plus agressive de leurs intérêts impérialistes à l'étranger et une intensification de l'attaque contre la classe ouvrière au pays.

Mercredi dernier, les libéraux ont annoncé des réductions d'impôt supplémentaires de 14 milliards de dollars pour les entreprises et un nouveau mécanisme pour éliminer les règlements sur la santé, l'environnement et le milieu de travail afin d'accroître la «compétitivité» des entreprises.

La suppression par l'État de la grève des travailleurs des postes encouragera les nouveaux gouvernements propatronaux, ouvertement de droite, en Ontario et au Québec, à aller de l'avant avec leurs plans de sabrer et de privatiser les services publics et de faire des immigrants et des minorités des boucs émissaires.

Les postiers se trouvent aujourd'hui dans une impasse. Ce n'est pas parce qu'ils n'ont ni pouvoir ni alliés potentiels parmi les travailleurs du Canada et à l'étranger.

Si les postiers défiaient le gouvernement et faisaient de leur lutte le fer de lance d'une contre-offensive ouvrière contre l'austérité, les concessions et les lois anti-ouvrières, ils galvaniseraient un soutien de masse.

Mais le STTP a tout fait pour limiter, isoler et maintenant mettre fin à leur lutte.

La grève syndicale a été retardée de près d'un mois après l'obtention du droit de grève légal, puis limitée à des grèves tournantes d'un et de deux jours.

Aucune tentative n'a été faite pour lier la lutte des postiers à un mouvement plus large de la classe ouvrière pour s'opposer au démantèlement des services publics et défendre les droits sociaux des travailleurs. La campagne de publicité du syndicat pour une banque postale est tout le contraire d'une telle lutte. Elle est fondée sur l'acceptation du fait que Postes Canada et d'autres services publics doivent être exploités comme des entreprises à but lucratif.

Le silence du STTP sur la menace d'une loi gouvernementale de retour au travail a été particulièrement révélateur. Il était évident dès le départ que Postes Canada comptait, comme elle le fait depuis des décennies, sur le gouvernement de l'époque, qu'il soit libéral ou conservateur, pour appuyer ses demandes de réductions supplémentaires. Pourtant, le syndicat, dirigé par l'imposteur de pseudo-gauche Palecek, a délibérément gardé le silence, et le STTP a continué de se taire sur la menace pendant une semaine et demie après que le premier ministre Trudeau l'eut publiquement brandie, en déclarant que «toutes les options» seraient sur la table si les grèves tournantes ne prenaient pas fin bientôt.

Le silence du STTP était calculé. Il était conscient que toute discussion sur la menace d'une intervention gouvernementale aurait immédiatement soulevé la nécessité pour les travailleurs de sortir de la camisole de force d'une négociation collective réglementée par l'État, et de combiner une grève industrielle militante à une lutte pour la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière contre le gouvernement Trudeau.

Le STTP a réagi au dépôt par les libéraux de leur projet de loi C-89 en faisant la promotion des tribunaux et du Congrès du travail du Canada (CTC) en tant que principaux alliés des travailleurs postaux en cette période difficile.

En réalité, les tribunaux sont un mécanisme essentiel pour maintenir et faire respecter la domination des grandes entreprises. Ils ont donné le feu vert à de nombreuses lois privant les travailleurs de leur droit de grève et de négociation collective. Et même lorsque, cinq ans après son adoption, la Cour supérieure de l'Ontario a déclaré inconstitutionnelle la loi antigrève de 2011 de Harper, il n'y a eu aucune réparation pour les concessions imposées aux travailleurs des postes.

Quant au CTC, il réprime systématiquement la lutte des classes depuis des décennies, y compris en soutenant ouvertement les gouvernements prétendument «progressistes» du NPD, du Parti québécois et du Parti libéral qui ont imposé l'austérité et utilisé les lois de retour au travail pour casser les grèves.

Proche allié du gouvernement Trudeau, le «soutien» du CTC est totalement hypocrite. Ils étaient sans aucun doute impliqués dans les garanties du STTP que non seulement le syndicat se conformerait au projet de loi C-89 des libéraux, mais qu'il ne déclencherait même pas une grève nationale légale en attendant l'adoption de la loi, de sorte que les travailleurs demeurent démobilisés et divisés.

Les postiers doivent tirer des conclusions cruciales de cette expérience. S'ils veulent l'emporter dans leur lutte contre Postes Canada, ils doivent diriger la lutte indépendamment du STTP. Des comités d'action de la base, entièrement indépendants du STTP, devraient être formés dans tous les lieux de travail de Postes Canada, afin de préparer une grève nationale générale contre la loi spéciale du gouvernement. Cela doit être lié à une lutte politique: la lutte pour faire de la lutte des postiers le fer de lance d'une contre-offensive ouvrière contre l'austérité et les suppressions de salaires et d'emplois, le démantèlement des services publics et la criminalisation des grèves.

(Article paru en anglais le 27 novembre 2018)