Les États socialistes unis d’Europe sont la seule réponse au Brexit

Par Chris Marsden
20 novembre 2018

La guerre entre factions autour du Brexit au sein de l’élite dirigeante britannique est à son comble. Sur fond d’avertissement d’une crise éclipsant celle de Suez en 1956, menaçant de rompre de manière permanente les relations entre le Royaume-Uni et l’Europe, des dispositions ont été prises par la police, l’armée et les services de renseignement pour faire face à une situation d’urgence nationale.

Il s’agit pourtant d’un conflit politique caractérisé avant tout par l’exclusion délibérée de la classe ouvrière d’une quelconque influence sur son issue.

La faction des conservateurs et leurs alliés pro-Brexit citent le caractère sacré du référendum de 2016 sur l’adhésion britannique à l’Union européenne comme étant la volonté déclarée du peuple, tandis que les partisans en faveur de rester dans l’UE (Remain) préconisent un deuxième « vote du peuple ». Mais le lexique spécialisé du débat – « Brexit dur », « Brexit doux », « filet de sécurité » – pointe le caractère exclusif de ce conflit entre hauts placés.

C’est une lutte pour déterminer l’orientation géostratégique et les alliances économiques et politiques de la Grande-Bretagne, dans un contexte de développement du protectionnisme et de la guerre commerciale et d’une éruption du militarisme. Toutes les factions, qu’elles soient pour ou contre l’adhésion à l’Union européenne, ou qu’elles encouragent une autre forme de coopération avec l’UE, s’opposent farouchement aux intérêts de la classe ouvrière.

Les partisans en faveur du Brexit discutent ouvertement de la manière dont un Brexit dur va créer les conditions nécessaires à l’imposition d’un traitement de choc économique, notamment en réduisant les salaires et en augmentant l’exploitation afin de concurrencer les marchés américain, chinois et sud-asiatique. Mais lorsque les conservateurs de Remain (rester) et leurs alliés blairistes du parti travailliste mettent en garde sur l’effet économique du Brexit, ils parlent en tant que responsables de l’imposition brutale de l’austérité aux travailleurs et aux jeunes depuis plus d’une décennie – et qui feraient de même dans le cadre de l’UE.

La semaine dernière, le rapporteur de l’ONU, Philip Alston, a publié son rapport sur la pauvreté au Royaume-Uni. Après des visites dans plusieurs villes, il a déclaré que l’austérité avait conduit à « l’immense expansion des banques alimentaires et les files d’attente devant ces derniers, des sans-abri, de SDF, du sentiment de profond désespoir qui mène même le gouvernement à nommer un ministre de la prévention du suicide et de la société civile chargé d’attirer l’attention sur des niveaux inouï de solitude et d’isolement…

« Les résultats ? 14 millions de personnes, soit un cinquième de la population, vivent dans la pauvreté. Quatre millions d’entre eux se trouvent à plus de 50 pour cent en dessous du seuil de pauvreté et 1,5 million sont sans ressources, incapables d’acheter les produits de première nécessité. Le très respecté Institute for Fiscal Studies prédit une augmentation de 7 pour cent de la pauvreté infantile entre 2015 et 2022, et diverses sources prédisent des taux de pauvreté chez les enfants allant jusqu’à 40 pour cent. Le fait qu’au XXIᵉ siècle, presque un enfant sur deux soit dans la pauvreté au Royaume-Uni n’est pas seulement une honte, mais un désastre social et économique, tout à la fois. »

C’est là le bilan de ceux présentés comme une alternative modérée et civilisée à Boris Johnson [la droite extrême conservatrice] et à ses semblables.

Cette situation devrait s’aggraver. Alston avertit que sans un changement de politique sociale, l’impact du Brexit « pourrait bien provoquer un mécontentement public important, une division accrue et même une instabilité ».

La seule préoccupation réelle du camp Remain de la classe dirigeante est de savoir comment assurer la position mondiale de l’impérialisme britannique en préservant un accès libre de droits de douane aux marchés européens. Aucun défenseur du camp Remain ne veut que les gens se rappellent du fait que l’UE fonctionne depuis plus d’une décennie comme le moteur de l’austérité, ruinant les économies grecque, espagnole et portugaise et soumettant ses travailleurs à la dévastation sociale. Un mur de silence a été érigé pour dissimuler la réalité de l’ordre politique et social européen contemporain. Partout, dans un contexte de crise économique croissante, le libre-échange cède le pas à la guerre commerciale, la sécurité financière au chômage, la prospérité à l’austérité, la « libre circulation des personnes » à la fermeture des frontières et à la montée de la droite fasciste.

Le Parti travailliste, dirigé par Jeremy Corbyn, joue un rôle clé pour empêcher toute intervention de la classe ouvrière. Une fois de plus, Corbyn suit consciencieusement les ordres des plus puissants représentants de l’impérialisme. Il a abandonné des décennies d’opposition à l’UE pour soutenir la campagne de Remain de 2016, alors même que la population grecque était soumise au programme d’austérité de l’UE revenant à une politique de terre brûlée. Il présente maintenant le Parti travailliste comme fiable, capable de préserver l’intérêt national et gérer la crise du Brexit tout en empêchant que le conflit ne s’aggrave.

La proposition de Corbyn est fondée uniquement sur l’opportunisme politique, à savoir ; un « vote significatif » pour rejeter l’accord de la Première ministre Theresa May, un gouvernement du Parti travailliste sans majorité absolue qui renégocierait le Brexit afin de garantir l’accès aux marchés européens, ou faute de quoi, un deuxième référendum avec l’option de rester dans l’UE. Pour Corbyn et le ministre des finances fantôme John McDonnell, il n’est surtout pas question de lancer un appel à la classe ouvrière, mais de continuer à faire la cour à la City de Londres, sinon il aurait réclamé des élections législatives anticipées pour faire tomber le gouvernement conservateur.

Tout dépend de la capacité de la classe ouvrière à formuler une réponse politique indépendante – non pas pour résoudre la crise à laquelle les dirigeants britanniques sont confrontés, mais pour faire avancer la lutte pour le socialisme ici et sur le continent européen.

Le Brexit a démontré que dans une économie globalement intégrée, il est impossible d’assurer le progrès économique ou de défendre les droits démocratiques et sociaux sur une base nationale. Cependant, l’adhésion à l’UE n’offre pas de véritable alternative aux travailleurs. L’UE se désintègre sous l’effet de la multiplication des antagonismes nationaux et sociaux qui ont provoqué une éruption de conflit entre Bruxelles et les gouvernements de droite italiens, hongrois et polonais qui se donnent l’air d’opposants à l’austérité dictée par l’UE. Cette dernière constituée en bloc économique dans la lutte pour le contrôle des marchés et des ressources mondiaux, est en voie de transformation en une alliance militaire avec sa propre armée, dirigée par l’Allemagne et la France, ainsi que le réarmement visant à mettre fin à la dépendance des États-Unis par le biais de l’OTAN. Comme cela a déjà été tragiquement prouvé à deux reprises, l’escalade des conflits inter-impérialistes a pour résultat une guerre mondiale.

L’unification progressiste de l’Europe est impossible sans rompre avec le capitalisme et mettre fin à la division du monde en États-nations rivaux. Trotsky a expliqué dans La Troisième Internationale après Lénine : « Géographiquement et historiquement, les conditions ont prédéterminé un lien organique si étroit entre les pays européens qu’il ne leur est pas possible de s’en arracher. Les gouvernements bourgeois modernes d’Europe sont comme des meurtriers enchaînés à un seul chariot. »

La classe ouvrière ne peut combattre le capitalisme que dans l’unité avec ses frères et sœurs de toute l’Europe et du monde entier. La domination de l’oligarchie financière et de ses gouvernements doit être remplacée par une Grande-Bretagne socialiste faisant partie d’États socialistes unis d’Europe. Ceci, a expliqué Trotsky, « correspond à la dynamique de la révolution prolétarienne, qui ne se manifeste pas simultanément dans tous les pays, mais qui passe d’un pays à l’autre et qui exige le lien le plus étroit qui les unit, en particulier sur la scène européenne, à la fois se défendre contre les ennemis extérieurs les plus puissants et dans la perspective d’une construction économique. »

L’adoption de cette perspective mettrait en action la force sociale la plus puissante, la classe ouvrière européenne. Sur fond d’une préoccupation exclusive des médias concernant les minuties et les conflits internes liés au Brexit, de nombreux indices révèlent une éruption de la lutte des classes à travers le continent. Cette année a été marquée par des grèves impliquant des universitaires et des cheminots britanniques, des cheminots français et des metallos allemands, ainsi que des actions transfrontalières menées par les salariés de Ryanair et d’Amazon. Cette éruption de luttes comprend des manifestations de masse telles que la récente manifestation à Berlin de 250 000 personnes contre la montée de l’extrême droite en Allemagne, des centaines de milliers de personnes en France pour protester contre les hausses de la taxe sur le carburant et les manifestations en Italie pour la défense des immigrants et des réfugiés.

Le Socialist Equality Party (PES, Parti de l’égalité socialiste) et nos partis frères européens, le PES en France et le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP) en Allemagne, ainsi que nos camarades du Comité international de la Quatrième Internationale, fournissent le programme et la direction nécessaires pour faire avancer cette contre-offensive de la classe ouvrière en développement.

(Article paru en anglais le 19 novembre 2018)