Postes Canada intensifie ses provocations, et le syndicat reste muet sur la menace d'une loi antigrève

Par Roger Jordan et Keith Jones
19 novembre 2018

Postes Canada a pris une série de mesures provocatrices depuis mardi dernier, dans le but évident de fournir au premier ministre Justin Trudeau des prétextes pour donner suite à sa menace de criminaliser la campagne de grèves tournantes que 50.000 facteurs, trieurs et autres travailleurs des postes ont lancée depuis le 22 octobre.

Mardi, la société d'État Postes Canada a annoncé qu'elle suspendait indéfiniment les garanties de délai de livraison du courrier. Le lendemain, elle a déposé une offre de contrat de quatre ans remplie de concessions. Citant la nécessité de maximiser les profits lors de la ruée annuelle des colis de Noël, la direction de Postes Canada a déclaré que cette offre était de «durée limitée»: si le syndicat n'y adhérait pas avant 23 h 59 samedi dernier, l'offre serait retirée.

Vendredi, Postes Canada a interrompu une grande partie de ses activités en annonçant qu'elle demandait à tous les services postaux étrangers, y compris le US Postal Service, de retenir temporairement tout le courrier destiné au Canada. Il a imputé la décision à un énorme volume de courrier non trié.

Les postiers doivent se méfier. Pendant que Postes Canada et le gouvernement libéral conspirent pour briser leur grève et imposer d'autres compressions, le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) manœuvre pour mettre fin à leur mouvement de grève.

Il n'a pas dit un mot de la déclaration de Trudeau au Parlement, le 8 novembre dernier, selon laquelle «toutes les options» sont sur la table si le syndicat n'accepte pas rapidement les conditions de Postes Canada, même si cette menace a été réitérée publiquement par un fonctionnaire du ministère du Travail cette semaine et a sans doute été répétée à plusieurs reprises par des représentants gouvernementaux en privé.

L'offre de «durée limitée» de Postes Canada: une arnaque et une insulte

La réponse positive du STTP à l'offre de contrat dérisoire de Postes Canada est tout aussi révélatrice.

Tout en admettant que l'offre de la direction «ne règle pas sérieusement les principaux problèmes (auxquels sont confrontés les travailleurs et travailleuses des postes)... la santé et la sécurité, l'égalité et la création d'emplois à temps plein et moins précaires», le président du STTP, Mike Palecek, a affirmé que cette offre était un «pas dans la bonne direction».

En réalité, les 650 millions de dollars de Postes Canada en «améliorations» sont une arnaque et une insulte.

L'offre de contrat à «durée limitée» de Postes Canada entraînerait une nouvelle érosion du niveau de vie des travailleurs postaux. Il prévoit des augmentations salariales annuelles d'à peine 2% par année, soit moins que le taux d'inflation actuel, et des primes à la signature de 1000 $ pour les travailleurs à temps plein, de 500 $ pour les travailleurs à temps partiel et de seulement 250 $ pour les travailleurs temporaires. Une clause d'indexation sur le coût de la vie n'entrerait en vigueur que si l'inflation dépassait 8 % au cours des trois dernières années du contrat, c'est-à-dire après que les travailleurs aient déjà subi une nouvelle baisse d'au moins 2 % de leur salaire réel. Postes Canada prétend avoir accru la sécurité d'emploi. Mais c'est en grande partie de la poudre aux yeux. De plus, les nouvelles «garanties» dépendent de l'acceptation par le STTP d'une nouvelle catégorie d’«employés à temps plein flexibles», qui pourraient être appelés à travailler des quarts de travail allant de 4 à 12 heures par jour. Les travailleurs à temps partiel pourraient être obligés de travailler jusqu'à 10 heures par jour. Postes Canada réclame également le droit d'accroître davantage le recours aux travailleurs temporaires entre novembre et janvier, et elle veut avoir le droit de laisser les postes vacants ouverts pour une période illimitée pendant laquelle elle pourrait les combler avec des employés temporaires moins bien rémunérés, à sa guise.

En vertu de l’«offre» de Postes Canada, la question extrêmement importante de la santé et de la sécurité serait renvoyée à un nouveau comité patronal-syndical pour un examen plus approfondi. Postes Canada affirme qu'elle consacrera 10 millions de dollars, soit seulement 2,5 millions de dollars par année, à la sécurité au travail, mais qu'aucune partie de cet argent ne peut être dépensée sans l'approbation des personnes nommées au nouveau comité.

Et ce, dans des conditions où le nombre d'accidents et de blessures a considérablement augmenté, en raison des pressions incessantes de la direction pour accélérer la cadence et de l'augmentation des livraisons de colis par Postes Canada. Selon une étude récemment publiée, le taux de blessures invalidantes chez les travailleurs des postes est plus de cinq fois supérieur à la moyenne dans les industries sous réglementation fédérale, ce qui rend le travail à Postes Canada plus dangereux que l'exploitation minière ou le travail de débardeur.

À l'instar de ses concurrents mondiaux dans l'industrie hautement concurrentielle de la livraison, Postes Canada est plus que disposée à sacrifier le bien-être et même la vie de ses travailleurs pour obtenir des profits plus élevés.

Les libéraux conspirent avec Postes Canada

Si Postes Canada agit de façon aussi provocatrice et agressive, c'est parce qu'elle sait très bien qu'elle bénéficie de l'appui du gouvernement libéral de Justin Trudeau. Respectant le scénario, une source gouvernementale a déclaré vendredi soir à la Presse canadienne que l'intervention du gouvernement pour mettre fin à la grève pourrait avoir lieu dès dimanche, ajoutant, en référence à la menace antérieure de Trudeau, que «parmi toutes les options, il y a une loi spéciale».

Comme dans tous les autres aspects de la politique intérieure et étrangère, la position du gouvernement reflète les intérêts des sections les plus puissantes de l'élite patronale, qui ne veulent tolérer aucun empiétement sur leurs profits de plusieurs milliards de dollars et craignent que la lutte des postiers ne serve de catalyseur à une mobilisation plus large de la classe ouvrière contre les bas salaires, les emplois précaires et la détérioration rapide des conditions de travail. Ces sentiments ont été exprimés mardi dans une lettre adressée au gouvernement par eBay Canada, qui exigeait que la grève des postes soit criminalisée avant la manne du Black Friday et du Cyber Monday (23 et 26 novembre), où le géant des ventes en ligne prévoit encaisser des milliards de dollars en transactions. Dès le début, le STTP a fait tout en son pouvoir pour dissiper le militantisme des postiers et les empêcher de nuire aux résultats financiers de Postes Canada. Malgré un vote écrasant en faveur de la grève, le syndicat a retardé le déclenchement d'une grève pendant des semaines, puis a lancé une série de grèves tournantes afin de «ne pas nuire au public», pour reprendre les mots de Palecek.

Les postiers ont déjà entendu tout cela. Nonobstant l'utilisation par Palecek de la rhétorique «de gauche», la voie qu'il suit est identique à celle de ses prédécesseurs de droite. En 2011, la direction du STTP a dit aux postiers que le déclenchement de grèves tournantes au lieu d'une grève générale permettrait d'éviter un affrontement avec le gouvernement conservateur dirigé par Stephen Harper. Au lieu de cela, la mollesse du STTP n'a fait qu'enhardir les conservateurs. Ces derniers ont encouragé Postes Canada à imposer un lock-out à l'échelle nationale, puis ont utilisé la cessation du service postal comme prétexte pour faire adopter à toute vapeur une loi qui criminalisait les actions des postiers, imposait un règlement salarial pire que celui offert par Postes Canada et ordonnait à l'arbitre qui serait nommé de déterminer le reste du contrat pour l'adapter aux exigences de la direction.

Cette fois-ci, même si la perspective d'une loi de retour au travail est de plus en plus imminente, le STTP maintient un silence accablant sur les menaces du gouvernement et sur la façon dont les postiers devraient réagir.

La raison du silence du STTP est évidente. Le syndicat n'a pas plus l'intention aujourd'hui qu'en 2011 de défier la législation de retour au travail, de faire appel au soutien de toute la classe ouvrière et de lutter pour que la grève des postes devienne le fer de lance d'un défi plus large de la classe ouvrière à l'austérité, aux concessions et à l'atteinte aux droits démocratiques et sociaux des travailleurs.

C'est parce que Palecek et l'appareil du STTP ont peur de déclencher un mouvement ouvrier qui pourrait échapper à leur contrôle et menacer la «position concurrentielle» du capital canadien, et parce qu'ils sont attachés politiquement au Congrès du travail du Canada (CTC) et au reste de la bureaucratie syndicale qui sont de proches alliés du gouvernement libéral pro-austérité et pro-guerre de Justin Trudeau. En effet, les dirigeants du CTC, d'Unifor et d'autres grands syndicats se vantent de leur «accès» sans précédent au gouvernement actuel et ont été ses partenaires subalternes dans sa collaboration avec l'administration Trump pour transformer l'ALENA en un bloc plus efficace pour promouvoir les intérêts économiques et géopolitiques impérialistes des oligarques de Wall Street et Bay Street.

Si les postiers veulent l'emporter sur Postes Canada et ses maîtres politiques au sein du gouvernement libéral, ils doivent s'emparer de la direction de leur grève en l'arrachant des mains de l'appareil du STTP, en formant des comités d'action de la base dans chaque centre de tri, dépôt postal et bureau de poste. Ces comités devraient immédiatement déclencher une grève illimitée à l'échelle du pays et se préparer à défier la loi de retour au travail du gouvernement libéral.

Alors que les libéraux et la direction de Postes Canada tenteront d'utiliser toute la force de l'État capitaliste pour intimider et terroriser les travailleurs des postes, les grévistes ont des alliés encore plus puissants dans la classe ouvrière canadienne et internationale, qui font face à des conditions similaires de stress économique croissant et de détérioration des conditions de travail.

Les comités d'action doivent donc lancer un appel spécial à la solidarité de la part des travailleurs du secteur public partout au Canada, des travailleurs des postes et de la livraison aux États-Unis, qui sont engagés dans leurs propres batailles pour repousser les demandes de concessions d'UPS, du US Postal Service et d'Amazon, et des travailleurs partout dans le monde. Ce n'est que par la plus large mobilisation de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste de lutte pour un gouvernement ouvrier que les revendications justes des travailleurs postaux pour des emplois décents, sécuritaires et sûrs pourront être réalisées.

(Article paru en anglais le 17 novembre 2018)