Trudeau menace de criminaliser la grève à Postes Canada

Par Roger Jordan
10 novembre 2018

Après presque trois semaines de grèves rotatives inefficaces, la lutte des postiers contre Postes Canada, une propriété de l’État canadien, est en grand danger.

Jeudi, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré que son gouvernement libéral était prêt à criminaliser la grève et toutes les actions syndicales des postiers si le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) n'abandonnait pas les justes revendications des travailleurs et n'appuyait pas une entente de concessions dans les prochains jours.

Trudeau a souligné la ruée postale annuelle imminente de Noël pour justifier le fait de priver les travailleurs de leurs droits. «Bien sûr, la direction et le syndicat le savent tous les deux», a déclaré Trudeau à la Chambre des communes. «Mais si nous ne voyons pas de résolution importante bientôt, toutes les options seront sur la table pour résoudre ce problème.»

La signification du commentaire de Trudeau sur «toutes les options» est sans équivoque. Depuis les années 1970, les gouvernements libéraux et conservateurs fédéraux ont eu recours à maintes reprises aux lois de retour au travail pour illégaliser et briser les grèves des postiers.

Les remarques de Trudeau soulignent le caractère de droite et anti-ouvrier de son gouvernement. Alors que les libéraux ont des milliards à dépenser pour augmenter le budget militaire de 70 pour cent d'ici 2026 et qu'ils ont baissé les impôts sur la grande entreprise et des riches à des niveaux records ou presque, ils n’ont rien d'autre à offrir aux postiers surmenés et mal payés que la force répressive de l'État capitaliste.

La ministre du Travail, Patty Hajdu, a annoncé mercredi qu'elle prolongeait de quatre jours seulement la nomination du médiateur spécial Morton Mitchnick, signe supplémentaire que la loi anti-grève pourrait être présentée dès le début de la semaine prochaine. Le rôle de Mitchnick doit donc prendre fin dimanche. Cela laisse fortement entendre que si aucune entente n'est conclue, le gouvernement a l'intention d'aller de l'avant avec une loi de retour au travail lorsque le Parlement se réunira mardi prochain ou peu après.

La direction de Postes Canada a refusé avec arrogance de répondre aux demandes des travailleurs. En tant qu'entreprise autonome à but lucratif, la société d'État exige des modifications contractuelles pour lui permettre d'étendre les échelles salariales à plusieurs niveaux, y compris le recours accru à des travailleurs temporaires victimes d'exploitation brutale. Elle a refusé les demandes des travailleurs de limiter les heures supplémentaires forcées et les volumes de colis postaux, malgré une hausse spectaculaire du nombre d'accidents, et s'oppose farouchement à l'augmentation des salaires des facteurs ruraux et suburbains pour leur donner la parité avec leurs collègues urbains.

Si le gouvernement libéral se sent maintenant encouragé à passer à l'offensive et à menacer les 50.000 postiers d'une loi de retour au travail, c'est parce que la direction du STTP a tout fait pour limiter la grève des postiers et l'isoler du reste de la classe ouvrière, même si les problèmes auxquels ils sont confrontés - faible rémunération, insécurité, accélération et longues heures de travail - sont courants chez la vaste majorité des travailleurs.

En tout temps, la principale préoccupation des bureaucrates privilégiés qui dirigent le STTP a été de tenir les postiers en laisse et d'éviter une confrontation avec le gouvernement libéral.

À cet égard, ils ont suivi exactement la même voie ruineuse qu'en 2011, lorsqu'ils ont limité l'action syndicale à des grèves tournantes, au motif que c'était le moyen d'échapper à la menace d'une loi de retour au travail du gouvernement conservateur de Harper. Au lieu de cela, ce recul n'a fait qu'encourager Harper. Les conservateurs ont poussé Postes Canada à imposer un lock-out, puis ont utilisé la fermeture des opérations postales à l'échelle nationale comme prétexte pour que le gouvernement illégalise la grève et impose des compressions massives aux travailleurs postaux.

Dès le début des négociations actuelles, il était évident que la campagne de Postes Canada pour imposer des concessions était appuyée par la menace d'une intervention gouvernementale contre les travailleurs des postes, mais les dirigeants du STTP ont gardé le silence sur cette menace.

Même maintenant que Trudeau a sorti le chat du sac et ouvertement menacé d'ordonner une action gouvernementale pour briser la grève, le STTP est muet.

Hier, le syndicat a publié une communication aux membres dans laquelle il «accueille le médiateur à la table de négociation» et réaffirme son engagement à travailler avec lui, sans toutefois dire un seul mot sur Trudeau et sa menace.

En 2015, Mike Palacek, un ancien chef du groupe de pseudo-gauche Fightback, a remporté la présidence du syndicat en faisant appel à la colère des travailleurs contre la capitulation de la direction du STTP devant la loi de retour au travail de 2011 de Harper et le contrat rempli de concessions qui a suivi.

Mais bien que Palecek emploie une rhétorique plus radicale, le STTP, sous sa direction, poursuit une stratégie identique. Il a été très franc au sujet des raisons pour lesquelles il a retardé toute action syndicale plusieurs semaines après que les postiers ont obtenu le droit de grève légal, et pourquoi le syndicat a limité la grève à des débrayages régionaux inoffensifs d'un ou deux jours. «Notre but, a dit Palecek, n'est pas de perturber le public. Nous essayons de trouver des moyens de faire pression sur Postes Canada sans affecter le public.»

En réalité, le STTP s'est subordonné pendant des décennies à la revendication de la classe dirigeante voulant que Postes Canada soit gérée comme une entreprise à but lucratif et que les emplois et les moyens de subsistance des travailleurs postaux soient subordonnés à l'impératif du profit.

Plutôt que de fusionner la lutte pour la défense des services postaux avec la mobilisation plus large de la classe ouvrière contre l'austérité et la privatisation et pour la défense des soins de santé, de l'éducation et de tous les services publics, il a concentré les énergies des postiers sur une campagne publicitaire visant à convaincre le gouvernement et Postes Canada de créer une banque postale. Non seulement cette proposition n'a aucune chance d'être mise en œuvre en raison de l'opposition intransigeante des grandes banques, à laquelle l'establishment politique tout entier est redevable. Elle est fondée sur l'acceptation d’un mandat lucratif pour Postes Canada et prévoit que le syndicat agira à titre de consultant dans la réalisation de ce mandat.

Le gouvernement Trudeau, qui a des liens plus étroits avec la bureaucratie syndicale que tout autre gouvernement fédéral depuis des décennies, a d'abord évité de menacer de criminaliser la grève. Au lieu de cela, il a compté sur le syndicat pour tenir les postiers en laisse, limiter toute action syndicale à quelques jours de protestation, puis conclure un autre accord chargé de concessions avec la direction.

Le STTP aurait été tout à fait disposé à cette stratégie. Avec Palecek en tête, la bureaucratie du STTP a joué un rôle de premier plan dans la campagne «N'importe qui sauf les conservateurs» qui prétendait que les travailleurs pouvaient défendre leurs intérêts en élisant Trudeau et ses libéraux en octobre 2015. Un an plus tard, Palecek et le STTP, à l'insistance du gouvernement libéral, ont accepté un contrat intérimaire rempli de concessions, contre lequel ont voté un grand nombre de travailleurs - 37% des travailleurs réguliers et 45% des transporteurs ruraux.

Depuis lors, le militantisme ouvrier n'a fait que croître. Les grévistes qui ont parlé au WSWS signalent des conditions de travail dangereuses, des horaires de livraison marathon qui les obligent à marcher jusqu'à 15 kilomètres par jour et un système de salaire à deux niveaux qui permet aux nouveaux employés de gagner 6 à 7 $ de moins que leurs collègues plus âgés.

Les postiers ne doivent pas se faire d'illusions. Le silence de la bureaucratie de Palacek et du STTP sur la menace d'une intervention gouvernementale s'inscrit dans une tendance qui dure depuis des décennies. Les syndicats démobilisent systématiquement les travailleurs et les empêchent de se préparer à un affrontement avec les représentants politiques des grandes entreprises; puis, lorsque l'État intervient, ils insistent pour que les travailleurs soient isolés et n'aient d'autre choix que de s'incliner devant le gouvernement pour retourner au travail.

Si les travailleurs des postes veulent renverser l'érosion de leurs conditions de travail et de leur niveau de vie et empêcher que leur lutte ne soit trahie par le STTP ou réprimée par le gouvernement Trudeau, ils doivent agir d'urgence pour prendre le contrôle de la grève des mains de l'appareil syndical. Des comités d'action de la base doivent être mis sur pied dans chaque centre de tri et chaque centre de livraison pour déclencher et organiser une grève générale à l'échelle du pays et préparer la contestation d'une loi anti-grève.

Ces comités d'action devraient briser l'isolement imposé par le STTP en s'adressant aux enseignants, aux travailleurs de la santé et à d'autres travailleurs du secteur public et aux travailleurs de tout le pays pour expliquer les enjeux de leur grève et lutter pour en faire une contre-offensive de la classe ouvrière contre l'austérité, les concessions, et toutes les lois anti-ouvrières.

La poursuite d'une telle lutte mènera les travailleurs en conflit direct avec le gouvernement libéral, toutes les grandes entreprises, les tribunaux et le reste de l'appareil répressif de l'État. Elle exige que l'action de grève militante soit accompagnée et animée d'une nouvelle perspective politique. Les travailleurs des postes ne peuvent défendre leurs emplois et leurs conditions de travail que dans le cadre d'un mouvement plus large de la classe ouvrière qui lutte sur la base d'un programme socialiste et internationaliste pour un gouvernement ouvrier.